Bertrand Lacarelle
Jacques Vaché
Né en 1978 à Angers, Bertrand Lacarelle vit à Paris où il a fait des études de lettres. Depuis plusieurs années, il se consacre à Jacques Vaché et son influence grandissante.
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out de même. On peut citer des précurseurs du surréalisme (Isidore Ducasse, Alfred Jarry ou Arthur Cravan), on peut livrer en pagaille des noms d'influences plus ou moins lointaines, des parentés, on peut aussi polémiquer, débattre à l'infini sur l'origine du mouvement artistique majeur du XXe siècle. On peut. Et pourtant, personne n'est plus intimement lié à la naissance du surréalisme que ce jeune homme de l'ombre : Jacques Vaché. Le fondateur et la figure centrale du mouvement, André Breton, n'a jamais caché le "trauma affectif" engendré par sa rencontre du dandy nantais. Ce fut un coup de foudre : "Je sais que je n'appartiendrai à personne avec cet abandon", écrit-il en 1923 dans La Confession dédaigneuse. Leur amitié, aussi brève que déterminante (Jacques Vaché est mort en 1919 à l'âge de 23 ans), dépasse de loin la simple influence. Au cours des dernières années de la Grande Guerre, Vaché est en effet rapidement devenu le maître - pour ne pas dire le maître-étalon d'André Breton. Entre 1915 et 1918, quelques mois à Nantes et une poignée de rencontres furtives à Paris suffirent à changer la vie tant artistique que personnelle d'André Breton; et le visage tout entier du siècle littéraire s'en trouva modifié. L'incrédulité naîtra dans le regard attentif et déjà captivé de certains lecteurs quand ils apprendront que Jacques Vaché n'est l'auteur d'aucun livre. En aurait-il eu le temps, il eût probablement dédaigné ce "boulet" qu'est l'œuvre, et que l'on traîne derrière soi pour l'éternité, comme l'affirmait Breton. Quelques mois après la mort de son ami, celui-ci s'est malgré tout chargé lui-même d'accrocher aux chevilles de Jacques Vaché une petite chaîne qui le relie pour toujours à la littérature, en publiant sa correspondance sous ce titre devenu légendaire : Lettres de guerre.
Jacques Vaché est entré dans la vie d'André Breton à une époque doublement cruciale, celle de la jeunesse, celle de la guerre. En 1916, alors qu'il a pour maîtres des poètes aussi prestigieux que Paul Valéry et Guillaume Apollinaire, Breton confie son destin à un soldat de l'infanterie : "Sans lui j'aurais peut-être été un poète; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à croire quelque chose d'aussi absurde qu'une vocation1."
Ce dandy des tranchées a très tôt su transformer la réalité - alors synonyme de mort, toujours d'ennui en fantaisie ubuesque, et ouvrir le langage aux forces de l'inconscient. Pour se protéger de la "machine à décerveler" de la guerre, il a choisi de se dédoubler. Vaché a mis au point un personnage imperméable à toute croyance, toute mystification : extralucide et iconoclaste. Ceux qui veulent aujourd'hui être libres ont bien des choses à apprendre de lui. Sa seule véritable conception, l'Umour, "le sens de l'inutilité théâtrale (et sans joie) de tout", est devenue la devise des insoumis à la réalité. Poète existentiel, Jacques Vaché n'a rien produit d'autre que lui-même. En cela, il incarne la quintessence de l'esprit poétique.
Cette figure essentielle s'est toutefois évanouie dans les plis de la littérature, digérée et décomposée qu'elle fut par le puissant organe surréaliste. Retrouver l'homme nécessite une autopsie, au risque d'être traité de profanateur, de fossoyeur ou de médecin légiste trop léger avec la loi du milieu. Il faudra bel et bien mettre des gants - de chirurgien pour lui rendre hommage, le sortir de là : l'estomac d'André Breton. "Vaché est surréaliste en moi", écrit-il en 1924 dans le premier manifeste du surréalisme; Breton a littéralement absorbé Jacques Vaché. Le futur gros poisson du surréalisme en est devenu l'intime gardien, la baleine de Jonas du plus profond des océans littéraires. Au cours de sa longue croisière, ainsi nourri du précieux héritage, Breton a laissé remonter à la surface quatre bulles, quatre courts textes sur son légendaire ami. En 1919 - l'année de la mort de Vaché, la véritable année zéro du surréalisme1 - André Breton, publiant les Lettres de guerre, sonne la charge du siècle.
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