Jeanne Labrune
L'obscur
Jeanne Labrune est née en 1950. Cinéaste, elle a écrit
et réalisé de nombreux films pour le cinéma,
dont certains qu'elle a produits. Elle est l'auteur du scénario
de Vatel, adapté par Tom Stoppard pour Roland Joffé.
L'Obscur est son premier roman.
CCROUPIE dans l'odeur
fade des sorbiers, Anna l'écoutait venir sur le chemin de
pierre qui conduisait à la mare. Elle l'avait vu apparaître
au loin puis se rapprocher : démarche lente, corps sec, cheveux
décolorés par le soleil. Il s'arrêta sous un
arbre et s'essuya le front du revers de la main.
Entre Anna et l'homme maintenant immobile, luisaient les eaux troubles
de la mare. Devant les yeux d'Anna, des troncs morts pourrissaient,
leurs branches resurgissant plus loin pour crever le miroir terni
par la fermentation de la vase et des écorces. Les rayons
d'un soleil invisible projetaient des taches couleur d'olive sur
ce fond brun liquide. Tout près de là, dans l'épaisseur
des branches et des feuilles, un merle lança trois notes.
Thomas s'avança jusqu'à la mare. Il aperçut
la tache rose d'un tissu délavé qui s'enfuyait vers
l'ombre des ronciers. Il s'accroupit et plongea ses mains jusqu'aux
poignets dans l'eau fraîche. C'étaient de grandes mains
aux doigts carrés, dont les jointures craquaient lorsqu'il
les dépliait. La fraîcheur de l'eau lui fit oublier
un instant ce qu'il avait vu. Il soupira mais s'en voulut aussitôt
de ce soupir qui parut réveiller le mouvement dans les fourrés.
Tandis que Thomas continuait à baigner ses mains, ébloui
par les reflets du soleil, tête penchée vers l'eau,
la tache rose s'enfouissait dans les ronces, au coin gauche de son
regard. Ses yeux n'allèrent pas se poser sur cette chose
mouvante qui semblait vouloir se cacher. Le regard aussi immobile
que le corps, il était intrigué par ce mystère
indistinct et vivant qui refluait loin de lui pour se fondre dans
la noire épaisseur des broussailles.
Une automobile passa sur la route. Son bruit s'évanouit,
absorbé par le chant lancinant des insectes que la chaleur
excitait. La tache rose ne bougeait plus. Alors Thomas la regarda.
C'était la robe d'une enfant recroquevillée dont il
ne voyait pas le visage. La corolle du tissu s'ouvrait sur deux
jambes repliées dont la peau blonde et tendue luisait. Comme
il lui semblait que des yeux sombres l'observaient entre les ronces,
il détourna un instant son regard. Le visage d'une enfant
aux cheveux blond filasse émergea des branchages. Thomas
leva la tête et ses yeux rencontrèrent ceux de la fillette
qui le considérait avec étonnement. Elle devait avoir
six ou sept ans.
Un bruit attira l'attention de Thomas vers sa droite. Un être
étrange, maigre et ligneux, se tenait debout près
de l'eau, à quelques mètres. La capuche pointue d'un
maillot de coton gris lui tombait jusqu'aux sourcils et cachait
ses cheveux. Il tenait ses mains enfouies dans les poches d'un pantalon
usé, comme pour dissimuler la violence qui les avait fait
se resserrer en deux poings prêts à frapper. Les lacets
de ses chaussures traînaient, dénoués, dans
la boue.
- T'es qui, toi ? prononça-t-il d'une voix sans timbre qui
sortit d'une bouche aux dents déjà grises.
- Et toi ? demanda Thomas après l'avoir dévisagé.
- Qu'ça peut't'foutre ?
Son bras esquissa un geste de moulinet qui fit tomber la capuche.
Une tête oblongue apparut, découvrant un front large
sur lequel des cheveux clairs et poussiéreux étaient
plaqués. Thomas se retourna pour voir s'il était vraiment
seul avec l'individu. Aucune autre présence humaine n'était
repérable dans ce coin de verdure livré à des
milliers de vies furtives qui s'agitaient dans les herbes et les
feuilles. La petite fille semblait avoir disparu. Thomas se redressa.
L'eau coula de ses mains. C'est alors qu'il ressentit, dans sa nuque,
la douleur. Il pensa : " Merde ! Ça recommence ! "
L'individu l'observait comme un animal qui renifle. " Reste
pas là, ce type est dangereux
" Mais Thomas était
presque paralysé. Il fit un effort pour s'éloigner
de deux pas, dut s'arrêter, regarda la mare : elle lui apparut
comme le flanc gonflé d'un fauve endormi. Il prit peur. "
Putain de vie ! Allez, file, Thomas, que ça ne te prenne
pas là
devant ce mec. " Il trouva la force d'avancer.
Au bout de quelques mètres, il se retourna. L'individu ne
s'occupait plus de lui : ses yeux fixaient les ronciers. Thomas
voulut crier : " File, petite ! Dépêche-toi !
" mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il se détourna
et se mit à marcher en titubant.
***
|