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Blandine Kriegel
Querelles françaises
Entretiens avec Alexis Lacroix
Blandine Kriegel, 64 ans, philosophe, professeur émérite
des universités, a joué un rôle pionnier dans
la redécouverte de l'Etat de droit et la philosophie politique
française. Elle a été présidente du
Haut Conseil de l'intégration et conseillère du
Président de la République de 2002 à 2005.
Elle est l'auteur de livres importants, parmi lesquels : L'Etat
et les esclaves, réflexion pour l'histoire des Etats (Calmann-Lévy,
puis Payot).
Alexis Lacroix, 35 ans, journaliste, philosophe et germaniste
de formation, est actuellement rédacteur en chef-adjoint
à Marianne et au Magazine Littéraire.
Entretiens avec Alexis Lacroix
INTRODUCTION
Qui parle ?
lexis
Lacroix : Blandine Kriegel, en quelques mots, je voudrais d'abord
vous expliquer pourquoi j'ai eu l'idée et l'envie de ce livre.
Pour beaucoup d'étudiants en philosophie, ou encore de philosophes,
qui appartiennent à ma génération, ou d'amateurs
de la philosophie, comme le journaliste que je suis, ancien professeur
et germaniste de formation, vous êtes considérée
comme une philosophe importante mais inclassable et, de ce fait,
assez énigmatique.
Vous faites partie de " la génération 68 ",
et votre premier livre L'Etat et les esclaves 1, publié quelque
dix ans plus tard, en 1979, a été salué comme
l'expression d'un renouveau de la philosophie politique démocratique
qu'incarnait de son côté la nouvelle philosophie. Cela
dit, vous ne vous êtes pas nettement rattachée au groupe
des " nouveaux philosophes ", qui s'est constitué
au mitan des années 70 autour d'André Glucksmann et
de Bernard-Henri Lévy.
Vous avez été la championne de l'Etat de droit 2,
et de la défense de la République 3. Pour autant vous
ne vous êtes jamais affiliée non plus au courant républicain
debrayiste, chevènementiste, souverainiste. Notamment, parce
que, depuis longtemps, vous défendez les droits de l'homme
. Vous n'êtes pas davantage en accord avec le fondement philosophique
qu'en ont proposé Luc Ferry et Alain Renaut . Et, dans les
années 90, vous avez été critique vis-à-vis
du Parti socialiste, ce qui ne vous a pas empêchée
dans le même temps d'avoir été presque seule,
parmi les philosophes, à défendre, aux côtés
de Sylviane Agacinski, la parité .
Vous avez été l'élève de Georges Canguilhem
et la collaboratrice de Michel Foucault qui vous a recrutée
à son laboratoire du Collège de France ; vous citez
d'ailleurs avec admiration ces étoiles des premières
grandeurs de l'école épistémologique française
. Le voisinage de Foucault et de Canguilhem ne vous a pas détournée,
cependant, d'un vif intérêt pour la formation de l'histoire,
le droit et la philosophie politique classique qui n'étaient
pas toujours leur domaine de prédilection.
J'en ai fait l'épreuve moi-même en vous lisant au
fil des ans et, plus récemment, en préparant ces entretiens
: il est difficile, sinon impossible, de vous assigner à
un courant de pensée visible, répertorié, bien
étiqueté. Au point que certains vous reprochent de
n'appartenir à aucune école. C'est si vrai que Jean-Gabriel
Fredet dans Le Nouvel Observateur, prenant votre défense
contre les attaques que vous avez essuyées, après
votre rapport sur la violence à la télévision,
en 2002, avait titré l'article qu'il vous avait consacré
: " La Bande des deux " : il s'agissait de votre mari,
Alexandre Adler, et de vous-même... Pour paraphraser Staline
: " Cela ne fait pas beaucoup de divisions "...
Blandine Kriegel : Je vous l'accorde ; les philosophes ne sont
pas des intellectuels, ils doivent assumer une certaine solitude...
A.L. : De surcroît, vous avez aussi des particularités
qui vous distinguent incontestablement - et qui vous éloignent
peut-être aussi - de nombre de vos collègues.
En France, l'accession de philosophes à des postes d'Etat
demeure une exception. Les cas sont très peu nombreux : Luc
Ferry est devenu ministre de l'Education dans le gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin ; vous partagez avec Régis Debray le
privilège, ou l'inconvénient - pour peu que l'on regarde
avec bienveillance ou méfiance l'union du savant et du politique
-, d'avoir été les deux seuls philosophes, au cours
des dernières décennies, recrutés au cabinet
d'un président de la République. Deux présidents
de la République d'orientations pourtant différentes
se sont intéressés à vos réflexions.
François Mitterrand, en 1986, vous a confié un rapport
sur la modernisation de l'Etat qui a fait date, et Jacques Chirac,
après vous avoir nommée dans plusieurs commissions,
notamment la Commission Truche sur la justice, vous a cooptée
à son cabinet où vous êtes demeurée pendant
tout son quinquennat.
Ensuite, vous déroutez les classifications disciplinaires.
Car cette fois, à l'exemple de Foucault, vous avez abordé
des terrae incognitae de la philosophie. Vous consacrant autant
à l'histoire, au droit, à notre système de
justice et à la science politique qu'à la métaphysique,
vous avez éclairé des angles aveugles de la tradition
philosophique. La contrepartie, c'est que ceux qui s'intéressent
à vos travaux ne sont pas nécessairement des philosophes
mais souvent des juristes, des magistrats et des politistes. De
manière significative, on enseigne peut-être davantage
votre uvre à l'Institut d'études politiques
que dans les facultés de philosophie.
Une seconde spécificité, peut-être plus décisive
encore, qui vous isole dans la philosophie française contemporaine,
c'est la profonde influence, sinon la fascination, qu'a exercée
et qu'exerce encore sur elle la philosophie allemande de Kant à
Heidegger. Or, vous ne cessez de critiquer Heidegger autant que
Fichte. Et, plus périlleux encore, vous n'épargnez
pas non plus Kant, en défendant un retour à une voie
classique française qui exclut pourtant Descartes. Peut-être
est-ce là l'aspect le moins clair ou le moins compris de
votre réflexion. Pour la plupart de nos contemporains, vous
êtes déroutante...
Enfin malgré cela, vous êtes sans doute l'une des
rares philosophes françaises de votre génération
qui soit déjà, si vous m'autorisez l'expression, un
produit d'exportation. Vous êtes commentée par des
philosophes anglo-saxons de premier plan, comme Donald Kelley, John
Pocock, Philip Pettit. Et j'ai pu constater, vous l'êtes aussi
dans le monde entier. Vous avez fait des conférences dans
tous les continents. Vos ouvrages - dont certains sont traduits
en anglais et même en chinois - sont discutés en Russie,
en Chine, au Japon, en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique,
en Islande et en Australie. Mais c'est là un paradoxe cuisant
: en France même, alors que notre pays et sa voie singulière
dans l'histoire intellectuelle sont au cur de vos préoccupations,
vous êtes beaucoup moins entendue par vos collègues
philosophes et, disons-le, moins connue du public que beaucoup de
vos contemporains.
Pour conclure cette entrée en matière, si j'énumère
brièvement vos thèmes de prédilection - l'Etat
de droit et la République, la souveraineté, les droits
de l'homme (et surtout les droits des femmes), l'histoire de la
justice en France, la Révolution, la laïcité
-, je dirais que vous vous êtes en quelque sorte installée
au cur des fiertés mais aussi des querelles du patrimoine
culturel français. Votre parcours, pour atypique qu'il soit,
est un cheminement au centre du pré carré de ce que,
pour l'instant, nous appellerons les valeurs françaises.
C'est donc en raison du caractère central et de l'originalité
de vos travaux mais aussi de leurs contradictions, au moins apparentes,
et de leurs spécificités, que j'ai voulu vous interroger
sans concession.
B.K. : Je m'en réjouis, et c'est très volontiers
que je répondrai à vos questions.
A.L. : Commençons donc. Vous estimez que la philosophie
est objective et votre propos est généralement centré
sur des questions générales : l'Etat, le citoyen,
la République, etc... Chacun a de vous, comme je le disais,
des images parcellaires et composites. La philosophe de l'Etat de
droit, le professeur des Universités, l'ancienne conseillère
du président de la République Jacques Chirac, la présidente
du Haut Conseil à l'Intégration, une philosophe qui
lutte contre toutes les formes de communautarisme, d'atomisation
du lien social républicain en France, et qui, récemment,
par exemple, vient de remporter une bataille décisive contre
les statistiques ethniques. Je souhaiterais pourtant entamer ce
dialogue sur votre itinéraire par une question très
personnelle. Car au fond, au-delà de ces différentes
images, on ne sait pas qui est la vraie Blandine Kriegel...
Qui êtes-vous ?
B.K. : J'ai mis bien du temps à pouvoir répondre
à cette question... c'est-à-dire à la question
de l'identité, la question " qui ? " chère
à Nietzsche qui la préfère à la question
" quoi ? ", la question ontologique. Elle est difficile
parce qu'il faut tenir compte du commencement, accepter la finitude,
alors que grandir, c'est s'éloigner de ses racines, devenir
quelque chose d'autre que ce qu'on voulait faire de vous, s'écarter
de ses parents... Pour prendre le taureau par les cornes et déchiffrer
avec vous mon identité, je dois honnêtement reconnaître
que mes parents ont beaucoup compté dans le tour qu'a pris
ma vie intellectuelle. Les questions que je me suis posées
et auxquelles j'ai tenté d'apporter des réponses viennent
de mon enfance, de ma petite enfance.
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