Jennifer Kouassi
Clotilde ou la saison du diable
Jennifer Kouassi a été critique littéraire au Quotidien de Paris et au Magazine Littéraire, programmatrice de Nulle part ailleurs de 1999 à 2003. Elle est l'auteur d'un premier roman, Pourvu que tu m'aimes (Grasset, 2000).
Chapitre 1
ARFOIS nous sommes au centre de l'Histoire et pour quelques instants encore nous n'en savons rien. C'est là que tout se joue. Il faudrait retenir la couleur de l'aube, la qualité de la lumière, tout ce qui eut lieu avant le foudroiement d'une vie.
Ce jour-là, il y eut d'abord le gel. Préfigurait-il la suspension d'un temps à jamais révolu ?
L'an 1792 s'achevait. Novembre avait apporté la neige, l'hiver 93 s'annonçait rigoureux. Clotilde d'Arfeuillière avait appelé le froid, il était là. Il se matérialisait en buée blanche aux naseaux de son cheval, en cristaux bleus sur la pente des feuilles, en papillotes de glace aux abords des ruisseaux.
Clotilde ne savait pas encore que, lové au cœur de cette beauté de givre, le destin allait bouleverser son existence à jamais. Galopant sous le ciel gris et bas, couchée sur la masse musculeuse de sa jument, elle pouvait sentir son odeur de cuir et de sueur. La puissance de l'animal se propageait au long de ses cuisses, lui infusant une chaleur irradiante. Elle chevauchait l'immense vacuité des champs, le ventre mou des vallons qu'elle saccageait à coups de sabots et de cravache.
Elle s'était éveillée tôt, éblouie par la luminosité inhabituelle qui filtrait de sa fenêtre. Ses bottes chaussées, elle avait avalé une soupe quand le château dormait encore, et était partie chasser. Sa journée commençait dans le silence du matin.
Un instinct de prédateur la poussait vers la forêt. Elle se sentait issue d'un peuple de loups, n'était-elle pas étrangement brune pour une enfant née du bocage normand ?
Alors, quand arrivaient les premiers flocons, Clotilde avait le sentiment d'être chez elle. L'hiver était son pays, elle rejoignait sa légende de brouillards et de soleils pâles. Se sentant délivrée du poids de son corps, des désirs inavoués de ses seize ans, elle nageait dans l'immatérialité blanche. Le froid saisissait les chairs, soulageait les esprits de leurs macérations coupables. A son âge, elle avait besoin d'indépendance.
Elle pénétra dans la forêt, dans cet espace sacré, criblé de ténébreux symboles, animé de cris d'oiseaux comme un langage à déchiffrer, et se dirigea vers le carrefour des Veneurs, le vieux Barbe était là, fidèle au rendez-vous de la neige, ses chiens filaient en fusées rousses à travers les bois. Ils avaient levé un faisan. Gauthier Barbe était l'ami et l'intendant de son père. Colossal comme un guerrier celte, il portait une épaisse moustache et ses cheveux longs bouclaient en mèches grises.
Clotilde mit pied à terre et se jeta dans ses bras.
" Quelle fougue, ma petite Ilde, ce matin ! mais prenez garde à ne point effaroucher les animaux ", gronda gentiment Barbe qui ne savait pas lui résister.
Il avait l'odeur forte des bêtes puantes qu'il pistait. Son haleine sentait un mélange de tabac, d'oignon et d'alcool à terrasser un bœuf, mais on pouvait flairer en lui quelque chose de plus fort encore : la grandeur d'âme.
" Il y a des poules faisanes en contrevent, on va les prendre par le revers. Dépêchons ! Une bourrasque du nord menace, il faut profiter de cette belle matinée car le froid pincera tantôt ", marmonna-t-il le nez levé vers le ciel gris.
Cet homme aux poches vides savait ce que c'était que vivre de la pluie, des matins clairs, des horizons délavés, de pas grand-chose en somme. Il ne renonçait à rien, il avait tout : il se payait le luxe du minimum. Le rire du monde résonnait en lui. Les manches de son paletot, salies de tout ce qui pousse dans les haies et les broussailles, s'effilochaient sur des mains énormes, des pattes de tueur qui pourtant auraient su retenir la lune pour la petite Ilde. Elle partageait avec lui ce même amour de la chasse. Barbe était fier de lui avoir appris à reconnaître la coulée d'un gibier sous les taillis, à déchiffrer les traces sur les écorces, les empreintes au sol qui vous renseignaient sur le passage des bêtes menues ou des bêtes noires. Il se plaisait à lui répéter les sages paroles de Bernard de Clairvaux : " Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres, les arbres et les rochers t'enseigneront les choses qu'aucun maître ne te dira. "
La petite s'était ensauvagée à son contact. Comme Barbe, elle portait sa carnassière en bandoulière avec ses poches en cuir pour le gibier à poil et son filet pour la plume.
Elle était là, à la lisière de la forêt. Enfant longue et brune, elle sautait par-dessus les glacis des flaques gelées ; pâles traces de gouache sur le sol, sa jupe balayait les poudres des neiges. Toute rose dans sa pelisse à capuche, elle repoussait joyeusement les assauts des chiens qui fourraient museaux fureteurs et pattes mouillées dans la soie craquante de sa robe azur. Un corps gracile, une taille déliée, des seins portés haut apparaissaient par intermittence dans l'échancrure des fourrures.
Ilde ignorait son panache sombre, la plénitude de son rayonnement, ce flux flamboyant dans un corps de sainte. Personne ne semblait deviner sa beauté naissante parmi ses proches. Pourtant, autour d'elle, un raffut étrange la saluait. Il y avait les piaillements des coqs de bruyère, des poules d'eau, des litornes, des étourneaux, le halètement des chiens qui lui faisaient fête. Seul le flair animal pouvait traquer ça : cette odeur tiède de bête, la sensualité adolescente qui explosait de cette bogue de fruit à peine éclose. Le vieux fondait devant cette enfant facétieuse qu'une intelligence vive, une pensée autonome rendaient difficile à raisonner. Elle affichait une liberté de manières qui tranchait sur celle de ses aînés, s'abandonnait à de trop vives impatiences envers ceux qu'elle jugeait sots ou maussades, mais on devinait à la profondeur de ses yeux noirs, à leur expression parfois un peu grave, un esprit ardent occupé à comprendre le monde et à maîtriser ses passions. Ce bonbon poivré, piquante friandise, n'était pas l'oiseau léger qu'elle feignait de paraître comme pour s'attarder un peu plus dans l'enfance.
Les chiens s'éloignèrent d'elle en jappant d'une voix rauque. Barbe avait remis de l'ordre dans la meute, quand Muche, le limier tranquille et fin du nez, se mit en arrêt devant un roncier. Le museau pointé en avant, les oreilles baissées, il semblait avoir repéré sa proie.
" Apporte ! " lui cria Gauthier. Muche s'aplatit dans le fourré. Il y eut un bruit de lutte, de branchages cassés, d'os fracturés, il y eut des cris d'effroi. Muche ressortit la gueule plantée dans le corps d'un faisan doré. Les flammes rouges des plumes lui incendiaient la gueule. On eût dit qu'il broyait un soleil mort.
Au fond de son être, Clotilde sentait qu'elle s'ouvrait aux mystères du monde. Elle prenait soudain conscience d'accepter qu'il y eût un terme à la vie. En chassant, elle avait le sentiment de préserver un espace de sauvagerie indispensable à l'harmonie de la nature.
...
|