Premiers chapitres
Stephen Koch
Adieu à l'amitié

Stephen Koch, ancien directeur des ateliers d'écriture à l'université de Columbia, est romancier et historien ; il a écrit un essai qui a fait date La Fin de l'innocence : les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne : 30 ans de guerre secrète, publié en 1995 chez Grasset. Il vit aujourd'hui à New York.
Chapitre 1
Quand un homme se fait des amis


John Dos Passos a rencontré José Robles Pazos pour la première fois en 1916, en pleine Première Guerre mondiale, dans un train de nuit qui reliait Tolède à Madrid 1. Tous deux étaient alors très jeunes. A l'époque, un billet de troisième classe dans ce vieux tortillard inconfortable ne devait pas coûter bien cher. Le temps qu'il fallait à celui-ci pour parcourir les quatre-vingts kilomètres qui séparent l'ancienne place forte royale espagnole et la capitale moderne permettait largement à des étrangers voyageant dans le même compartiment de faire connaissance, surtout si, comme Dos Passos et Robles, ils venaient juste d'achever leur deuxième cycle universitaire, étudiaient dans le même instituto, et étaient à l'âge où l'on se fait facilement des amis.
Le jeune Américain myope et dégingandé qui écrirait un jour Manhattan Transfer et la trilogie USA venait de passer la journée à Tolède, à s'enivrer d'œuvres d'art et du spectacle de la rue. Après un dîner à l'heure espagnole sur une terraza, arrosé d'une ou deux carafes de vin, le jeune Dos - comme tout le monde l'appelait - regagnait Madrid et sa pension d'étudiant. La citadelle qu'il laissait derrière lui se dressait, superbe, sur une colline. La Tolède de 1916 devait ressembler, à peu de chose près, à celle que le Greco avait peinte quelque trois cents ans plus tôt : un rempart arrogant juché sur un rocher dans une majesté obsolète, menacé et menaçant, une fortification contre le passage du temps, baignant dans une clarté lunaire si violente sur le ciel obscur que les bâtiments semblaient dégager un halo blanc, presque effrayant. La vieille cité avait tourné la tête du jeune homme de vingt et un ans qu'était alors Dos Passos : la magnifique cathédrale et ses Greco, le carnaval avec ces gens masqués et éméchés qui dansaient la jota dans les rues étroites. Mais comment en aurait-il été autrement ? Tout, en Espagne, le grisait : les montagnes, les femmes, les ânes, les capes, la lumière, les nuits, et même la poussière des routes, cette poussière qui caressait les talons et veloutait les pieds des paysans.
Avec sa haute taille, le jeune Américain était assez encombrant ; c'était le genre de garçon qui, même lorsqu'il n'avait pas bu, marchait d'un pas légèrement chaloupé. Il était, comme toujours, élégamment vêtu, mais il avait des bras et des jambes interminables et un long cou de cygne, surmonté d'une tête peu séduisante au menton fuyant. Malgré son jeune âge, il présentait un début de calvitie. Le regard qu'il posait sur le monde était vif, mais très myope.
Dos s'effondra sur le siège dur du compartiment avec un soupir ravi. Il se hâta de tirer de sa poche ses indispensables lunettes - un pince-nez - qu'il chaussa illico, car il voyait flou. Tout devint net. L'homme qui était assis en face de lui le regardait.
C'était quelqu'un de son âge et de sa stature. Espagnol, sans aucun doute. Un Espagnol typique, avec un visage d'aigle et un air intelligent. Il avait rejeté en arrière ses cheveux noir corbeau. Aussi élégant et maître de lui que Dos Passos était élancé et facilement excité, l'étranger incarnait la fierté ibérique. Son regard acéré évaluait Dos Passos. Le train démarra poussivement. L'Espagnol avait un petit sourire narquois, mais plutôt amical. Celui de Dos Passos allait d'une oreille à l'autre.
" ¡ Hola ! " lança Dos avec son accent d'Harvard.
Très vite, il fut évident que José Robles et John Dos Passos partageaient de nombreux centres d'intérêt et, lorsque le tortillard entra enfin en gare de Madrid, ils étaient devenus amis pour la vie. A vingt et un ans, c'est dans l'ordre du possible, soupirerait Dos Passos presque cinquante ans plus tard.

...



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18