Premiers chapitres
Andrea Kerbaker
Dix mille
Traduit de l'italien par Françoise Brun


Né en 1960, Andrea Kerbaker est l'auteur de Fotogrammi et Pater familias (Skira 2001). Il vit à Milan.
Chapitre 1

e 5 avril, le n° 10 000 a fait son entrée dans ma collection.
A cette occasion, un des autres volumes a demandé la parole. Pour évoquer son dernier passage dans une librairie. Ceci est l'histoire qu'il a racontée.

Chapitre 2

Le voilà. Ce jeune homme à lunettes. Il s'approche, avec son regard derrière les verres. Trop épais pour moi, je le crains. Il passe le rayon en revue. Torsion légère du cou. L'air de réfléchir. Il en prend un. Je ne distingue pas lequel. Bon auteur, sans doute. Le feuillette ; l'examine. Avec attention ; chapitre par chapitre. Systématique, il semblerait. De ceux qui choisissent en connaissance de cause. Il poursuit sa consultation. Lit avec le nez bien à l'intérieur des pages, en clignant les yeux : à l'évidence, les verres sont insuffisants. De gros verres pourtant. Il passe au dos de la couverture. Le prix marqué au crayon. Il a l'air perplexe : moue à peine esquissée au coin de la lèvre. Il va peut-être acheter. Ce n'est pas la somme qui le rebutera. Apparence aisée ; et les prix, dans cette librairie, sont très compétitifs. Il hoche la tête. Négatif. Le remet en place. Avec soin. Le regard se déplace. Lente approche.
Cette attente spasmodique ; presque maladive. Je suis exposé ici maintenant depuis deux semaines ; à chaque visage qui s'approche, la même angoisse. J'étais peut-être mieux dans mon carton. Tout bien fermé, tranquille ; après le traumatisme initial, je m'étais acclimaté. Un genre de sommeil éternel, d'hibernation. Comme ces animaux dont mon auteur parle quelquefois : capables de se reposer pendant cinq, six mois. Mon séjour dans ce carton a même été plus long. Une année, presque entière. J'avais fini là au tout début de l'été, après une dernière exposition au soleil de juillet ; à ma sortie, il y a deux semaines, même ciel pur qu'aujourd'hui : le plein été. De cet azur intense qu'on entrevoit dans la petite tranche d'univers visible depuis l'endroit où je suis. Sur ce point, je n'ai pas été favorisé. Ils m'ont mis sur une étagère dans un angle, assez loin de l'entrée. De l'extrême bout de l'œil, nous pouvons apercevoir une portion de ciel, modeste en vérité ; à la différence des autres étagères, souvent exposées au soleil des heures durant. Ça m'aurait plu, moi aussi

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