Premiers chapitres
Paul Kemprecos
Blues à Cape Cod

Thriller
Traduit de l’américain par François Vidonne

Paul Kemprecos est, avec Clive Cussler, co-auteur de Serpent (Grasset, 2000) et de Le Miracle de l’or bleu (Grasset, 2002). Il est l’auteur du Meurtre du Mayflower (Grasset, 2002), roman dans lequel il introduit le personnage d’Aristote Socarides.

 

e capitaine Hal Webber n’aimait pas le brouillard qui emmurait son bateau. Vraiment pas, bon Dieu... Tel un basset, auquel il ressemblait d’ailleurs, il huma une bouffée de l’air lourd et humide et fronça son nez tacheté par le soleil.
— Ça pue, marmonna-t-il.
En trois décennies de pê­che, Webber s’en était servi, de ce nez... Plus souvent qu’à leur tour, les autres capitaines de bateaux de louage de Cape Cod Bay l’avaient entendu répéter que pour un marin, un bon tarin était le secret d’une longue et saine carrière.
Les nouveaux gadgets électroniques installés en face de lui sur la console de bord de l’Osprey pouvaient accomplir des merveilles, mais dans son esprit, ils ne souffraient pas la comparaison avec un appendice nasal éduqué. Tout en s’emplissant les poumons comme pour souligner sa démons­tration, Webber déclarait qu’un nez expérimenté était capable de détecter un orage en préparation, d’aller chercher le relent de poissons en bancs, ou de pointer le chemin du retour comme l’aiguille d’une boussole.
Tout d’abord, c’était la manière dont le brouillard se matérialisait. La plupart des brouillards, en plein jour, vous avertissent, et prennent l’apparence d’un banc de nuages touffu qui roule le long de la surface de la mer. Ce brouillard-ci semblait s’élever des profondeurs comme les miasmes d’un marais, ses vrilles pâles tissant un fourré qui étouffait le son comme la lumière. Webber lança un regard morose par la vitre de la timonerie en constatant que toute couleur avait également disparu. Le brouillard n’était pas gris-blanc comme un brouillard normal. Celui-là avait une couleur de pisse.
Plus tôt ce matin-là, Webber avait conduit son bateau de pê­che sportive, long de vingt mètres, jusqu’à un point situé à environ un mille à l’ouest des hauts-fonds de Billingsgate. Ces hauts-fonds formaient autrefois une île qui abritait une prospère communauté de pê­cheurs, avant de sombrer sous les vagues, comme l’Atlantide. Les eaux de Cape Cod Bay étaient d’un lisse transparent, sauf lorsqu’un froncement de l’eau indiquait un banc de poissons à bâbord, à trente mètres sous la proue. Les hirondelles de mer descendaient en piqué, en plongeons rapides, vifs et saccadés, pour se nourrir des appâts vivants qui remontaient à la surface en tentant frénétiquement d’échapper aux hargneuses mâchoires des « nageoires bleues » affamés.
Le bateau et son groupe de passagers s’étaient trouvés au-dessus d’une vraie mine d’or. L’écran du sondeur était couvert de spots qui indiquaient des touches à toutes les profondeurs. Puis soudain, sans prévenir, la température était descendue d’au moins quatre degrés. L’air avait pris une odeur fétide, comme la puanteur de varech des noyés. Les petits poissons virtuels s’étaient volatilisés de l’écran vidéo. La mer se soulevait en grosses collines huileuses.
C’est alors que Webber avait amené l’Osprey vers des eaux plus calmes, plus proches de Billingsgate. Il venait à peine de mouiller l’ancre lorsqu’ils s’étaient trouvés saisis par le brouillard. Le soleil levant aurait dû le dissiper ; au lieu de cela, la chaleur irradiante transformait l’humidité en bain de vapeur, et les rayons de soleil anémiques qui parvenaient à passer le filtre donnaient au brouillard une pâleur jaune et malsaine.
Webber entendit un brouhaha sur le pont. Joel Rankin, l’un des membres du quatuor d’agents de change new-yorkais qui avaient loué l’Osprey, venait de remonter un « rouge-gorge de mer » – un grondin. Celui qui l’avait ainsi baptisé devait être un farceur. La version marine du héraut printanier à la gorge colorée ne ressemble en rien à son homonyme à plumes. Le rouge-gorge de mer est tout en piquants, avec sa gueule béante, ses méchants yeux exorbités et ses nageoires comme de grandes ailes de chauve-souris.
Jusqu’alors, les seules rencontres de Rankin avec les poissons se bornaient à ses visites dans des restaurants de fruits de mer. Il ne pouvait se douter que les grondins s’exprimaient par la voix. Lorsqu’il tenta de décrocher le poisson de l’hameçon, le grondin se hérissa, ouvrit la gueule et lança un cri rauque. Rankin eut un mouvement de recul, jeta sa capture sur le pont et laissa tomber canne et moulinet à grand fracas.
— Faites bien attention, maintenant, lança Webber en sortant du poste de pilotage. Les piquants de cette petite bestiole peuvent vous traverser la main.
Rankin s’éloigna à reculons du grondin affalé sur le pont.
— Ce fichu poisson vient d’aboyer après moi !
Les amis de Rankin avaient assisté à la scène. Un agent de change surnommé Norman en raison de sa ressemblance avec le pilier de bar de la série Cheers partit d’un gros éclat de rire.
— Hé, Joel, tu vas faire empailler ce monstre pour l’exposer ?
Dave Hanson, le second de l’Osprey, sourit et ramassa d’une main gantée le grondin sur le pont. Le jeune homme efflanqué aux cheveux filasse étudiait encore au lycée, mais il vivait parmi les bateaux depuis qu’il savait marcher. Il ôta l’hameçon avec soin et balança le poisson par-dessus bord.
Les agents de change se lancèrent dans un chœur de voix impressionnées.
— Eh bien, le combat avec ce monstre m’a épuisé ! dit Rankin. J’ai bien mérité une bonne bière.
— Le soleil n’a pas encore atteint le bout de vergue, fit remarquer l’un de ses amis.
— Le bout de vergue ? Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? répondit Rankin.
Il s’avança et sortit une Heineken fraîche de la glacière, en fit sauter l’opercule et siffla la moitié de la boîte.
— Une pause bière ! lança quelqu’un.
Les autres installèrent leurs cannes dans leurs fixations métalliques et rejoignirent Rankin près de la glacière.
Webber pencha la tête pour essayer d’entendre quelque chose au-delà des rires et du crépitement des canettes de bière. Les coins de sa bouche s’affaissèrent en une mimique perplexe. Il venait de sentir dans l’air un tremblement provenant des basses vibrations d’un moteur.
Pas d’erreur. Un bateau se déplaçait dans le brouillard.
Il mit sa main en cornet sur sa bonne oreille et tenta d’en déterminer la direction. Rendu diffus par le brouillard, le son parvenait de toutes les directions à la fois. Webber bougea la tête d’avant en arrière comme une antenne de radar essayant de localiser un spot. Il se figea soudain. Le regard acéré de ses yeux gris scrutait la mer sous la visière de sa casquette fauve, et tentait de sonder le mur impénétrable du brouillard, à tribord.
Son cerveau traitait les données comme un ordinateur, comparait les témoignages de ses sens avec les expériences emmagasinées au cours de plus de trente années passées en mer. Un gros bateau. Moteur in-bord. Bougrement trop rapide. Il fallait être fou pour naviguer autrement qu’à toute petite vitesse avec cette visibilité. Bon Dieu, l’Osprey n’était pas le seul bateau de pê­che à poireauter dans ce brouillard ! Webber avait eu, plus tôt, quelques visions fugitives de silhouettes fantomatiques dans la brume.
Il appela son second.
— Hé, Dave ! Remonte-moi ces lignes, ordonna-t-il posément. Je vais démarrer.
Il venait à peine de finir sa phrase lorsqu’il entendit le grondement d’un moteur.
Le second discerna lui aussi le son. Tout comme Webber quelques instants plus tôt, il regarda autour de lui en essayant d’en situer la provenance.
— Fais-le maintenant, Dave. Il va peut-être falloir bouger en vitesse.
Percevant la note d’urgence dans le ton de Webber, le second arracha de sa fixation la canne la plus proche. Il rembobina en hâte la ligne sur le moulinet ; sa main ne formait plus qu’une tache indistincte. Satisfait de voir le gamin attelé à l’ouvrage, Webber s’avança et poussa le démarreur. Le moteur de l’Osprey s’ébroua dans un gargouillement enroué. Webber attrapa une bombe à laquelle était attachée une trompette en plastique et recula sur le pont.
L’agent de change qui répondait au nom de Norman essuya l’écume sur sa lèvre supérieure et examina l’aérosol qui tenait lieu de Klaxon.
— Que se passe-t-il, Capitaine ?
— Ce coin ne vaut plus rien, répondit avec nonchalance Webber. Pendant que vous autres sirotez votre petit déjeuner, nous allons chercher une nouvelle mine d’or. Bouchez-vous les oreilles, les gars, conclut-il en guise d’avertisse­ment.
Il dirigea la corne sur le brouillard du côté tribord et appuya sur le bouton.
— Ooonk !
Le mugissement était assez fort pour être entendu à un mille de distance. Tandis que l’écho s’estompait, Webber écoutait.
Grrrruuurr.
Rien n’indiquait que l’autre bateau ait ralenti. Plus inquiétant encore, il semblait s’être rapproché.
Webber serra les mâchoires et actionna à nouveau le klaxon, cette fois pendant une bonne dizaine de secondes, puis il tendit l’oreille, ses traits tannés contractés, les lèvres serrées dans une expression d’intense concentration.
La tonalité des moteurs qui approchaient demeurait inchangée ; le bateau conservait une course constante.
— Merde, murmura Webber.
Quelques secondes plus tard, un nouveau son lui fit remonter un frisson le long de la colonne vertébrale.
Woouush... woouush...
Le bateau était si proche qu’il distinguait le bruit de l’étrave fendant les eaux. De minuscules vaguelettes venaient doucement gifler la coque de l’Osprey et lui imprimaient un mouvement de balance.
Le klaxon n’était guère plus utile qu’un pet dans le brouillard. Webber le mit de côté, aida Dave à remonter la dernière ligne et se dirigea vers la timonerie.
Les agents de change sentaient que quelque chose ne tournait pas rond. Ils ne riaient plus et regardaient à droite de l’Osprey, les mains serrées sur leurs boîtes de bière.
Webber suivit leur regard.
Au début, il ne vit rien. Puis ses yeux captèrent un mouvement. Il aperçut de fines lignes sombres, deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et auxquelles la structure d’acier du balcon avant d’un bateau donnait la forme d’un « V » inversé. L’extension métallique parut un instant suspendue dans l’espace, puis le tranchant acéré de la proue blanche à laquelle elle était fixée fusa hors du brouillard en pleine clarté. La tourelle de repérage du bâtiment apparut une seconde plus tard.
Un thonier, se dit Webber.
Il calcula que le bateau filait vingt ou trente nœuds, dans des conditions de navigation qui interdisaient absolument de dépasser les cinq nœuds. Mais qu’est-ce qui clochait, bon Dieu ? Ces salauds voyaient forcément que l’Osprey était immobile au mouillage. A cette vitesse, il serait sur eux en quelques secondes.
Webber ne disposait que de deux choix possibles, et qui ne valaient guère mieux l’un que l’autre. Il pouvait demeurer sur place et espérer que l’autre couperait les gaz et dévierait sa course. Ou alors, il pouvait mettre l’Osprey en route, au risque de voir le thonier virer droit sur lui. La décision lui appartenait. Aucun doute, le bateau se dirigeait directement sur l’Osprey.
Webber fonça vers la timonerie et accéléra pleins gaz. Les pales de l’hélice mordirent l’eau, le moteur gronda, et une fumée d’échappement bleue envahit l’atmosphère. Après ce qui parut durer des heures, la proue se souleva et l’Osprey bondit en avant.
Trop tard.
Le bateau était sur eux.
Les agents de change s’éparpillèrent en tous sens. David s’était figé sur place, pétrifié par le désastre imminent. Ce ne fut que lorsque la structure métallique du balcon avant se trouva au-dessus de sa tête qu’il finit par réagir. Il se baissa sous la courbe de la coque juste avant que le bateau ne vienne heurter l’Osprey.
Il y eut un craquement assourdissant et le gémissement du bois contre le bois, suivi par une explosions d’éclats. Le bastingage tribord se désintégra. Webber se trouva projeté sur le pont. Il se remit sur pied en titubant et tenta de marcher. L’Osprey était en mouvement lors de la collision. Frappé de côté par la masse mouvante au moment de l’impact, il fit une violente embardée et se souleva hors de l’eau à un angle absurde. Webber fut éjecté comme par une catapulte. Battant des bras, il tomba brusquement à l’eau. Il plongea d’un ou deux mètres avant de pouvoir se hisser jusqu’à la surface, haletant pour retrouver son souffle.
L’Osprey était à six ou sept mètres de lui. Sa proue était haut suspendue et la poupe en partie immergée. Le côté tribord semblait avoir fait connaissance avec une scie circulaire. Aucun signe de présence sur le bateau. Webber ne fit qu’entrevoir l’Osprey. Ses bottes montantes en caoutchouc s’étaient remplies d’eau et le tiraient vers le fond. Il prit une grande goulée d’air, se courba en deux et arracha l’une des bottes. La seconde était plus difficile à enlever, mais après avoir tiré avec acharnement, il finit par la libérer.
Webber se hissa à la surface et attrapa un gilet de sauvetage qui dérivait à proximité. Il se démena et réussit à passer les bras dans les ouvertures. La tête hors de l’eau, il se tourna lentement, à la recherche de David et des passagers.
— Les fumiers, ils ont fichu le camp ! bredouilla-t-il d’une voix coléreuse.
Il pensait avoir crié, mais le faible son qui s’était échappé de sa gorge ressemblait plutôt au croassement d’un grondin. A présent, le grand bateau blanc s’était confondu avec le brouillard et ses contours s’étaient estompés. Il était difficile de distinguer quoi que ce soit avec les fumées d’échappement bleu-violet et l’eau de mer qui lui piquait les yeux. Sur le tableau arrière était peint le nom du bateau, en grandes lettres noires qui se détachaient clairement sur la surface blanche : Lady Pamela.
Il continua à regarder jusqu’à ce que le thonier disparaisse et que le grondement de son moteur devienne à peine audible. Le cœur lourd, il se mit à nager vers l’épave mutilée de l’Osprey afin de retrouver David et les passagers. A chaque brasse, il se maudissait pour ne pas avoir agi dès les premiers signes de la catastrophe. La prochaine fois, son nez l’avertirait que les ennuis étaient proches, se jura-t-il, et bon Dieu, il se bougerait bien plus vite que ça.

 



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