Premiers chapitres
Paul Kemprecos
Le meurtre du Mayflower
Thriller
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal

Paul Kemprecos était journaliste avant de devenir auteur de thrillers. Il a co-écrit Serpent (2000) et Le Miracle de l’or bleu avec Clive Cussler.

1
 

IKE WOODS TIRAIT SUR SA CIGARETTE quand il aperçut autour du vieux fort une lumière qui dansait dans la nuit. Il plissa les yeux malgré ses lunettes neuves, sa vue déclinait avec l'âge.
Une lumière tremblotante.

A nouveau, il vit la lueur orange qui apparaissait puis disparaissait, à intervalles rapprochés, à travers la brume venue de Plymouth Harbor.
Mike sourit en passant ses gros doigts dans ses cheveux blancs coupés en brosse. " Encore ces foutus gosses qui boivent de la bière et font un boucan de tous les diables autour du fort. Ils méritent vraiment qu'on leur botte les fesses. " Il tira une dernière bouffée avant d'écraser le bout rougeoyant de sa cigarette et d'enfouir le mégot encore chaud dans sa poche, afin que l'équipe de jour ne le trouve pas, et prit la direction du fort en coupant à travers un champ de maïs.
Pas un instant, l'idée ne lui vint qu'il pouvait être en danger, car depuis la Corée Mike Woods ignorait tout simplement la peur. Quarante ans plus tôt, il avait vécu l'horreur lorsque, allongé dans un champ enneigé, le torse criblé de balles, il avait vu tous les gamins de Chine en âge d'être soldats foncer sur lui, baïonnette au canon. Ils étaient passés si près de lui qu'il avait pu observer le détail des boutons de leurs drôles de vestes matelassées. Au même moment, Charlie Fishman, un gars de Brownsville au Texas, mitraillait cette marée humaine d'une main avec son M-1, et de l'autre empoignait Mike par le col pour le traîner jusqu'à un half-track plein de cadavres. Ce vieux Charlie qui avait joué les John Wayne était mort d'une crise cardiaque à 32 ans. Un sacré bon soldat et un sacré bon copain.
Après la Corée, Mike avait décidé qu'il avait la baraka. Il conduisait à vive allure, allait pêcher en pleine tempête, défiait les lois de l'équilibre sur les échelles lorsqu'il repeignait des maisons. Certes, il froissa quelques tôles, coula des bateaux, et s'offrit quelques fractures, mais il recommençait toujours ses acrobaties avec le même plaisir.
J'ai le cul bordé de nouilles, répétait-il à ses amis en leur exhibant une fois de plus la cicatrice en forme de pièce que dissimulait la toison grisonnante de son torse. Bah, il crèverait dans un lit, et de préférence en train de s'envoyer en l'air avec Bernice, la serveuse du café, celle qui avait des grosses fesses et deux beaux nichons bien ronds.
Pourtant, ces dernières années, Mike avait perdu un peu de sa verve. D'abord il avait failli tomber de son échafaudage. Et puis, il avait dû subir une opération à l'abdomen. Alors, il avait vendu brosses et rouleaux à un gamin de Plymouth et trouvé un boulot de gardien à mi-temps dans la plantation de Plimoth.
Celle-ci se trouvait à environ cinq kilomètres au sud de Plymouth sur l'autoroute 3A, c'est-à-dire l'ancienne route que les touristes empruntaient pour se rendre de Boston à Cape Cod. La plantation était une sorte de musée vivant, une version en modèle réduit de Williamsburg en Virginie. Les employés portaient la tenue des colons anglais au XVIIe siècle. Ils cultivaient la terre, battaient le beurre et élevaient le bétail dans la tradition des pionniers, trois siècles plus tôt.
A ceci près que le soir, en rentrant chez eux, ils retrouvaient leur magnétoscope, leur tout-à-l'égout et l'eau courante. Cependant, au boulot, ils prenaient les choses très au sérieux. " De sacrés bons acteurs, pensait Mike, qui n'auraient jamais admis ne pas vivre en 1627, même sous la menace. "
Né et élevé à Plymouth, Mike était un citadin assez flatté d'habiter à l'endroit où les premiers pionniers s'étaient installés. Toutefois, il pensait que montrer comment vivaient à cette époque John et Priscilla Alden, pèlerins fraîchement débarqués d'Angleterre, n'était qu'un prétexte pour piquer l'argent des touristes. Comme toute personne dont les ancêtres n'étaient pas arrivés sur le Mayflower, Mike considérait ces gens-là comme des bigots, assez coincés, qui avaient inventé Thanksgiving et passé leur temps à enseigner la Bible à de malheureux Indiens.
Avec cette lucidité qui souvent apparaît avec l'âge, Mike avait découvert la ténacité et l'entêtement des pères pèlerins auxquels il aimait maintenant s'identifier ; surtout depuis qu'il travaillait à la plantation. Plus jeune, il aurait aimé se costumer et jouer, pour les touristes, peut-être pas un brave type comme Elder William Brewster, disait-il en plaisantant à sa femme ; mais pourquoi pas tenir le rôle de John Billington, premier condamné à la pendaison pour meurtre dans le Nouveau Monde.
Souvent, Mike travaillait tard. C'est d'ailleurs ce qu'il faisait ce fameux soir d'été : il réparait une enseigne en se servant du manche d'un tomahawk en guise de marteau.
Il regarda sa montre : 10 heures. Mike coinça alors le tomahawk, cadeau d'un jeune Indien du site de Hobbamock, dans sa ceinture et alluma une cigarette prise dans un paquet qu'il gardait toujours à l'atelier car sa femme lui avait interdit de fumer à la maison. Il passa devant les guichets et la boutique de souvenirs, puis s'engagea sur un sentier poussiéreux. Arrivé devant les champs de maïs, il s'arrêta pour respirer : le ciel était clair et étoilé ; les odeurs de terre fraîchement retournée et de fumier se mélangeaient à celle du varech qui remontait du port. Le petit village de Plimoth était construit sous le fort, le long de la pente de la colline.
Mike songeait souvent à la vraie vie des habitants de ces chaumières qui empestaient la fumée, le bétail et les corps mal lavés. Ils devaient dormir à plusieurs sur des paillasses, sans savoir si le bruit qu'ils entendaient derrière la porte était provoqué par leur vache ou par un sauvage à moitié nu qui attendait qu'ils sortent pisser pour les scalper et accrocher leur trophée à l'entrée de son tepee.
Bon sang ! C'étaient de rudes gaillards. Tout en savourant sa cigarette, il jeta un regard vers le fort dont le canon protégeait le village en contrebas. C'est à ce moment précis qu'il aperçut la lueur et qu'il se dirigea vers elle.
Le sentier menait à travers les champs de maïs jusqu'à la palissade qui entourait le fort. Il s'immobilisa devant la barrière, l'oreille aux aguets, retrouvant son instinct de chasseur de cerfs. Malgré sa forte stature, Mike Woods pouvait furtivement s'approcher d'un dix-cors jusqu'à lui toucher la queue. Mais son ouïe, comme sa vue, commençait à décliner, et il ne put entendre qu'un bourdonnement d'insectes venant de la rivière Eel, et le cri des oiseaux de nuit.
Mike se glissa dans l'enceinte du fort et aperçut les canons qui dépassaient des créneaux. Il s'appuya contre un mur, épia le silence, et entendit un léger bruissement qui ressemblait à de la Cellophane que l'on froissait.
Le bruit provenait de l'autre côté du fort. Mike longea le mur. Le froissement s'intensifiait. Des ombres dansaient sur la palissade. Il sentit une odeur âcre de bois brûlé et s'approcha rapidement, le cœur battant. Des flammes jaunes léchaient la base des poutres de fondation.
Mon Dieu !

Le fort brûlait.
Mike n'avait ni le temps de courir chercher un extincteur ni celui d'appeler à l'aide. S'il ne se dépêchait pas, le fort ne serait bientôt plus qu'un tas de cendre. Il arracha son sweat-shirt et rabattit les flammes. Des étincelles lui jaillirent au visage, lui brûlant les yeux et la peau. Sans se soucier de la douleur, il continua à frapper les flammes avec son chandail.
V'lan... V'lan...

Bien qu'il n'ait plus la résistance de sa jeunesse, Mike était encore un homme robuste. Au bout de quelques minutes, le feu recula. Mais dès qu'il ralentit ses efforts, une langue de feu orange surgit le long des rondins. Il s'attaqua de nouveau aux flammes et fit deux foyers. Il s'occupa du plus important et réussit à l'éteindre. Puis il s'acharna sur le plus petit.
Il jeta son chandail, ramassa à pleines mains de la terre qu'il lança sur les flammes pour les étouffer et piétina les braises de ses lourdes bottes, jusqu'à ce qu'il soit sûr que le feu était bien éteint. Du revers de la main, il fut enfin s'essuyer les yeux et aspirer l'air à grandes goulées pour recracher la fumée qui lui emplissait les poumons. La sueur coulait de son visage noirci. Fou de rage, il ne sentait même pas la douleur qui lui brûlait la poitrine.
Nom de Dieu, il n'arrivait pas à le croire. Un fils de pute avait essayé d'incendier le fort !

Son chandail n'était plus qu'une loque noircie. Il allait se faire engueuler par sa femme. On verrait cela plus tard... Tout épuisé qu'il fût, Mike n'avait pas l'intention d'en rester là. Il fit le tour du fort, vérifia l'intérieur par les fenêtres et s'assura que les portes étaient bien fermées. Ensuite il inspecta soigneusement les toits qui longeaient la route principale de la plantation.
Il balaya l'enceinte du regard, allant des tours de guet au bout de la palissade pour revenir à la porte. Le village était aussi calme qu'une crypte. Même les vaches et les poulets étaient silencieux. Il n'entendait que sa propre respiration et le bourdonnement assourdi de la circulation sur l'autoroute 3A, à moins de deux cents mètres plus loin.
Le feu lui semblait comme une attaque personnelle. Mike avait pour la plantation un sentiment de propriétaire. Toute la journée, les touristes en avaient la jouissance, mais le soir, c'était son domaine. Le village n'avait aucun secret pour lui, il le connaissait mieux que les employés costumés. Il pouvait identifier chacune des deux douzaines de maisons qui se trouvaient à l'intérieur de l'enceinte. Il les imaginait toujours habitées par leur ancien propriétaire mort depuis si longtemps : le vieux Miles Standish, près du fort, pouvait ainsi disposer aisément ses troupes en cas d'attaque. John Alden et le gouverneur Bradford habitaient juste en bas de la colline. Mike se souvenait de chaque nom : Cooke, Allerton, Brewster, Browne et tous les autres. Et naturellement, le vieux John Billington, qui entassait les quatre membres de sa famille dans une cabane pas plus grande qu'une salle de bains.
Il se raidit. Le cercle jaune d'une lampe de poche zigzaguait à travers la rue principale.
Mike avait les épaules endolories et ses bras pendaient le long de son corps comme des poids morts. Une poussée d'adrénaline donna à ses muscles fatigués une nouvelle énergie. Sans bruit, il descendit la colline, humant le vent comme s'il suivait un daim.
La lueur disparut derrière la maison de Miles Standish. En s'approchant, Mike sentit une odeur d'essence. Au coin de la palissade, il vit une silhouette penchée sur la flamme d'un briquet. Mike retira le tomahawk de sa ceinture et le brandit très haut.
— OK, enfoiré, un geste et je t'éclate la tête.
Mike entendit sa propre voix sortir de sa gorge, en apprécia la puissance, et s'approcha sans frayeur.
La silhouette bondit sur ses pieds. Mike alluma sa lampe électrique, eut le temps de distinguer la surprise sur le visage de l'homme, une seconde avant que celui-ci ne se jette sur lui. Mike essaya de l'éviter, mais il n'avait plus les bons réflexes et la fatigue ralentissait ses gestes. L'épaule de l'homme le heurta de plein fouet et le fit trébucher. La violence du coup lui coupa la respiration et projeta sa lampe de poche en l'air.
Des doigts lui saisirent la gorge et se mirent à serrer. Mike se défendit avec son bras gauche. Il sentait dans sa main droite la chaleur du manche en bois du tomahawk pendant que le type était en train de lui arracher la pomme d'Adam ! Il leva l'arme et à l'aveuglette en dirigea le fer vers la tête de l'homme. Le coup manquait de force, son assaillant le dévia du coude et lui arracha l'arme tout en reprenant son équilibre. Mike se dégagea en roulant au sol et se releva avec difficulté.
— Salaud ! hurla-t-il, je vais te défoncer la gueule !
Egal à lui-même, audacieux et sans crainte, Mike Woods fonça tête baissée, comme un taureau enragé. Dans un bruit effrayant, il sentis le fer s'écraser sur sa tempe gauche. Ses jambes se dérobèrent sous lui et, emporté par son propre élan, il s'écroula en hoquetant, la tête dans la poussière.
Après quatre décennies, Mike Woods payait de son sang la dette qu'il avait contractée en Corée sur un champ de bataille enneigé.



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