Premiers chapitres
Roger Kempf
L'indiscrétion des frères Goncourt


Grand Prix de la Critique Littéraire pour Dandies, Baudelaire et Cie, Roger Kempf a publié, chez Grasset, Bouvard, Flaubert et Pécuchet, Un ami pour la vie, Avec André Gide.
I
LES INDISCRETS

L'œil écoute


ls ont pris le parti de portraiturer sans vergogne, sous toutes les coutures, coûte que coûte, les gens que les hasards de la vie leur ont fait rencontrer. Ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'ils démasquent, ils l'engrangent fébrilement : visages, conversations, rumeurs. Retour d'une visite, d'un dîner, d'un spectacle, ils jettent le soir même, ou, au plus tard, le lendemain, leur vécu sur le papier. Sténographes, comme le suggère Edmond dans son entretien avec Jules Huret , mais aussi phonographes, ils gardent dans le tuyau de l'oreille la petite voix pointue de Renan, la voix de somnambule de Paul Hervieu ou la sonorité rebondissante de la voix de Lavisse. Nous entendrons aussi, dans le Journal, le timbre de perroquet d'Alcide Delzant, leur premier biographe, et le rire calculé de Jules Lemaître, " ce petit rire du fond de la gorge, qui est toute une diplomatie, un rire qui lui donne le temps de ne pas dire sa pensée, de la dissimuler, de l'arranger ". Souvent, dans leur hâte à tout conserver, ils ont encore leur habit au dos lorsqu'ils écrivent sur le chaud de la soirée. Beaucoup les prennent pour des amateurs, des gentlemen faisant joujou avec la littérature, en raison de leur particule et de leur apparent désœuvrement.
Heureusement pour le Journal, ils ne vivaient pas en reclus. Mais où donc trouvaient-ils le temps d'écrire, de fouiller les archives et les bibliothèques, de flâner, de chiner, de courir le jupon ? Que de sorties, rituelles ou improvisées ! André Billy en livre, au jour le jour, la liste exhaustive : le jeudi et le dimanche, dîner chez les Daudet, le mercredi chez la princesse Mathilde , le samedi chez Mme Sichel, la veuve du marchand de japonaiseries ; dîners Magny , puis Brébant, invitations des Straus, des Rothschild, de tant d'autres .
Marcel Proust, dans sa vingtième année, croisait Edmond de Goncourt chez Mme Alphonse Daudet et la princesse Mathilde. Ce devait être en 1891. Le premier tome du Journal tant appréhendé avait paru en 1887. " Chez la princesse Mathilde, note Proust, le méfiant dédain inspiré par la personne de M. de Goncourt était quelque chose d'affligeant. J'ai vu là des femmes, même intelligentes, se livrer à des manèges pour éviter de lui dire leur jour ", redoutant qu'il ne les mentionne dans ses Mémoires... Des Mémoires à l'état brut, filés à trop court terme, des instantanés, quand Proust eût souhaité un " dosage de mémoire et d'oubli " : " Cette subordination de tous les devoirs, mondains, affectueux, familiaux, au devoir d'être le serviteur du vrai, aurait pu faire la grandeur de M. de Goncourt, s'il avait pris le mot de vrai dans un sens plus profond et plus large, s'il avait créé plus d'êtres vivants dans la description desquels le carnet du croquis oublié de la mémoire vous apporte sans qu'on le veuille un trait différent, extensif et complémentaire. Malheureusement, au lieu de cela, il observait, prenait des notes, rédigeait un journal, ce qui n'est pas d'un grand artiste, d'un créateur . "
Combien sévère ou injuste, ce " malheureusement ", d'autant que Goncourt , dans sa préface de 1887, souligne et son souci des perspectives et le changement des personnages réapparaissant tout au long du Journal. Quel souvenir, par exemple, gardions-nous de Gavarni, l'homme qui a le mieux aimé les deux frères, et qu'ils ont le plus admiré, de son génie, de ses aventures, de son audace ! N'avait-il pas, à Londres, résisté aux avances de Dickens et de Thackeray ? Mais à soixante ans, il fait peine à voir ; tout a baissé chez lui. Dépris du dessin, avec le sentiment d'avoir fini sa tâche, il ne s'intéresse plus qu'aux mathématiques et aux ragots des gazettes.
Et Philippe Burty qui, en 1878, promène un ventre bedonnant ?
Et Georges Hugo ? L'enfant aux cheveux blonds qu'Edmond avait connu si joli, le voici, à l'âge de vingt et un ans, gros, boursouflé, maladif.
En mars 1889, Maupassant revient d'Afrique ; il a changé à son avantage ; Goncourt se surprend à le trouver hâlé, amaigri, " moins commun d'aspect qu'à l'ordinaire ".
Edouard Rod, le romancier suisse, autrefois filiforme, a pris du poids.
Rosny, en 1895, est moins ergoteur que par le passé, et Jean Lorrain plus rose, après un séjour dans les Pyrénées.
Comment Proust, avec, sans doute, une ombre de jalousie, aurait-il pu n'être pas impressionné par les pages que Goncourt consacre à sa tante, Mme Nephtalie de Courmont ? Elles ont la patine et la mélancolie du temps retrouvé : " La rue de la Paix, quand j'y passe maintenant, il m'arrive parfois de ne plus la voir telle qu'elle est, de n'y pas lire les noms de Reboux, de Doucet, de Vever, de Worth, mais d'y chercher, sous des noms effacés dans ma mémoire, des boutiques et des commerces qui ne sont plus ceux d'aujourd'hui... (...) Et je m'étonne de ne plus trouver, à la place de la boutique du bijoutier Ravaut ou du parfumeur Guerlain, la pharmacie anglaise qui était à la droite ou à la gauche de la grande porte cochère qui porte le n° 15. Au-dessus, au premier, existait un grand appartement, qu'habitait ma tante, sous de hauts plafonds qui pénétraient mon enfance de respect. (...) De cet appartement où j'ai vu pour la première fois ma tante, il ne me reste qu'un souvenir, le souvenir d'un cabinet de toilette à la garniture d'innombrables flacons de cristal taillé et où la lumière du matin mettait des lueurs de saphir, d'améthyste, de rubis, et qui donnaient à ma jeune imagination, au sortir de la lecture d'Aladin ou la lampe merveilleuse, comme la sensation du transport de mon être dans le jardin aux fruits de pierre précieuse. "
Proust donc n'était pas tendre pour les Goncourt - ses pastiches en sont la preuve -, et s'il ne leur avait appliqué le principe de " respectueuse précaution ", l'année où il reçut le prix de leur Académie, il aurait déclaré le Journal non seulement " délicieux et divertissant ", mais cruel.
Dans un moment d'abandon, Mme Marx entretenait Edmond de l'effroi que lui causent ses yeux, parce qu'ils ont " l'air de fouiller au fond des gens ". Et dans l'ouverture du Journal, en décembre 1851, les Goncourt, tout agnostiques qu'ils sont, imaginent qu'au jour du Jugement dernier, ils devront rendre compte de ce à quoi ils ont prêté la " complicité " de leurs yeux.

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