Oonya
Kempadoo
Les secrets du manguier
roman
traduit de l'anglais (Guyana) par
Marie-France Girod
Née en 1966, Oonya Kampadoo est une
romancière du Guyana, où elle a
passé son enfance. Elle a vécu
dans différents pays d'Europe, puis dans
diverses îles des Caraïbes, avant de
s'installer à la Grenade, dans les
Petites Antilles.
ous
les secrets de cette maison, j'ai fini par les
connaître, comme je connaissais chaque arbre
de la cour. Tandis que je balayais le parquet de
notre living-room dans l'éblouissante
lumière matinale, autour du fauteuil
inclinable, des petits nuages de poussière
scintillante s'élevaient et sortaient par
les fenêtres. Le balai caressait chaque lame.
Certaines étaient doucement bombées,
d'autres sombres, d'autres encore percées
d'un trou à l'arrondi idéal pour
mater à travers. Toutes parfaitement lisses.
Si lisses que ma sur pouvait m'attraper par
les pieds et me faire glisser à toute
vitesse jusqu'à ce que j'aie les fesses en
feu, ou que ma jupe, en se relevant,
n'achève sèchement ma course. Mais il
y avait d'autres endroits du parquet, là
où le mastic était parti, où
l'on n'aurait même pas pu jouer aux jonchets
dessus. J'avais beau y passer le balai, rien
à faire pour extraire la poussière de
ces fentes.
Démarrage près de la porte de
communication avec la cuisine, le balai glissant en
travers des lames jusqu'au bout des rayonnages de
la bibliothèque - balam, balam, balam, bomp.
La chambre de maman, ensuite, avec le lit toujours
fait, sur lequel on pouvait s'installer pour
discuter de choses sérieuses après
avoir repoussé le couvre-lit bleu
crocheté en relief. Balam, balam, bomp.
Jonction avec la poussière près du
fauteuil. Balam, balam, bomp. Arrêt
près du hamac. Dans la chambre du milieu, il
y avait un lit-coffre et quelques
étagères en bois chargées du
bazar de mon frère - fils électriques
et pièces détachées de radios.
Ça sentait les produits chimiques, les sels,
le cuivre chaud. Balam, balam, bomp. Ensuite, le
long des étagères encastrées
et des rangées de livres de poche, pour la
plupart des poésies, des classiques Penguin
avec leur couverture orange, des bouquins sur le
zen et le bouddhisme. La petite chambre sur le
devant était celle de Miss Mary, notre aide
ménagère. Pas besoin d'y passer le
balai, elle n'aimait pas qu'on y entre. Toujours
à brûler ses cierges, à
supplier le ciel et à prier.
Maintenant, dans le sens des planches. A
travers tous les encadrements de portes
éblouissants près des fenêtres.
Lent le balai, lent, puis un petit coup sec, juste
avant le bomp. Cette fois, la poussière ne
flottait plus de la même manière. Elle
effleurait les bras reluisants des fauteuils et le
bord de la table basse cirée, doucement,
gentiment, avant de s'envoler ailleurs. Viser
l'angle du living, près de l'escalier,
où d'autres étagères pliaient
sous le poids des encyclopédies et d'un
aquarium. Des piles de magazines et de vieux
journaux de Cuba montant jusqu'à l'appui des
fenêtres. La lumière traversait les
vitres en verre dépoli et éclairait
tout le coin. Balam, balam, bomp - entre les pieds
de fer de la machine à coudre, puis dans le
coin, et retour au centre de la pièce, un
grand espace vide. Le nid à
poussière. Jai retourné la
natte de paille Tibisiri et le brillant du parquet
a disparu. Un rythme tranquille et régulier,
cette fois, balam, bomp, pour déplacer la
poussière paresseuse. Mission accomplie,
j'ai fait rentrer dans le rang les petits grains
vagabonds. Balam, bomp, balam, bomp. L'autre
moitié. Et voilà tous les petits
ruisseaux de poussière unis à la
rivière, longeant le canapé et
cascadant au bas des marches vers les profondeurs
obscures au bas de la porte d'entrée.
Le flot coule sans encombre - moi avec les pieds
dedans, qui le pousse d'une marche à
l'autre. Une fois en bas, un dernier bomp, puis
remonter et reprendre d'en haut maintenant, le
balai heurtant la porte, faisant bouillonner le
flot sur la dernière marche, dans
l'obscurité. Maintenant, ouvrir la porte
à la volée et sauve qui peut, vole la
poussière qui disparaît dans la
lumière brûlante. La poussière
qui n'a pas décollé s'intègre
aux marches de béton et une petite partie
tombe du rebord. Même ma peau, moite de
sueur, a pris la poussière. Et le reste
s'est mis dans les crevasses de mes orteils, sous
l'ongle.
Il y avait quatre fous à Tamarind Grove.
Dont Oncle Joe. Lui, il était inoffensif et
gentil. Il vous aidait à faire vos devoirs,
que ce soit le calcul ou l'orthographe.
Après la classe, des gosses en uniforme bleu
s'agglutinaient autour de lui sur le bord de la
route. Ils n'avaient pas énoncé les
opérations à faire qu'il chuchotait
déjà le résultat. Des menottes
sales, armées de bouts de crayon, le
notaient à toute vitesse sur les pages des
cahiers. Pareil pour l'orthographe. Il
épelait tous les mots qu'on lui disait.
C'était à qui le tirerait par la
chemise ou lui enfoncerait les doigts dans les
côtes en lançant des mots nouveaux ou
en proposant d'autres opérations.
Les adultes essayaient des mots plus difficiles,
histoire de le prendre en défaut, mais Oncle
Joe ne se trompait jamais. C'était une
intelligence. Un génie, quoi. Autrefois, il
était receveur des postes. Il avait
tellement étudié qu'il avait
disjoncté. Ça se voyait, qu'il avait
étudié. Son poignet gauche avait une
boule de la taille d'une balle de ping-pong
à l'endroit où il posait son front
dessus. Et les doigts de sa main droite, ceux qui
tiennent le stylo, étaient pleins de corne.
Une corne dure, drôlement épaisse.
Tout ça parce qu'il écrivait trop.
Des heures et des heures à tenir ce stylo,
il y avait de quoi vous faire péter les
plombs. Oncle Joe ne pouvait plus parler comme vous
et moi, il chuchotait, allez savoir pourquoi. Pour
la même raison obscure, il souriait sans
cesse en secouant la tête. Tout le temps
à vouloir faire plaisir, Oncle Joe. Vous
reveniez du marché avec un panier qui pesait
des tonnes et il venait gentiment vous le prendre
et s'en chargeait à votre place. Vous
débarquiez d'un taxi dans Mainroad sous le
soleil torride, avec des sacs et un gosse endormi
sur les bras, et il portait les sacs jusque chez
vous sans demander d'argent en échange. Vous
pouviez laisser tomber un dollar, il arrivait d'on
ne sait où et galopait derrière vous
dans la poussière pour vous le rapporter
avec de petits saluts. Les gens lui donnaient de la
nourriture, des cigarettes, de l'argent. Le rhum,
il le refusait. Quelquefois, il venait dans la cour
et balayait l'espace sous les piliers de la maison,
nettoyait les fossés et, si personne
n'était en vue, il finissait le bol de riz
du chien. Ça vous donnait la honte. On
regrettait de pas avoir été là
pour lui offrir un sandwich ou de l'eau
sucrée.
Aujourd'hui, il avait déjà
mangé. Quand nous, les quatre filles, on est
descendues après déjeuner, il
ronflait sous la maison, bras en croix, genoux
fléchis, ses kakis tachés bien tendus
entre ses jambes écartées. Et pile
à l'entrejambe, là où la
couture avait déjà
pété, qu'est-ce qu'on a vu ? Un
magnifique trou qui nous faisait la nique. On a mis
le cap droit dessus, en ravalant nos ricanements et
en se bousculant à qui mieux mieux, pour
examiner de plus près cette trouée
dans la pénombre du pantalon. Dedans, on
devinait un renflement, la peau épaisse,
d'un brun presque noir, ridée à un
point incroyable. Y avait des poils, parce que
c'était visiblement soyeux par endroits. Une
vraie touffe derrière le renflement, un
petit frisottis sur les couilles. J'avais jamais vu
ce genre de peau épaisse et ridouilleuse.
Rien à voir avec les jeunes couilles de mon
frère, douces et lisses. L'a fallu
carrément se mettre au ras du sol pour se
rincer l'il, en se bouchant le nez, parce
qu'Oncle Joe, il n'aimait pas l'eau. Et là,
son arôme baladeur, on l'a pris pile dans la
figure - pisse, sueur, cigarettes froides et
entrecuisse. C'est aussi à ce genre de
détail qu'on comprenait qu'il était
cinglé. Nous voilà donc à nous
tortiller et à jouer des coudes pour mieux
apprécier le spectacle, en riant comme des
baleines, narines pincées. Moi, une main sur
la bouche de Rachel, ma manche trempée
à force d'essayer d'étouffer mon
propre fou rire. Judy n'a pas tenu. Ecarlate,
agitée de soubresauts, elle a
empoigné le pied d'Oncle Joe avec un sourire
idiot. Résultat, il a refermé les
jambes, vitesse grand V. Une main direct
à l'entrejambe, pour se couvrir. S'est assis
en frottant ses yeux ahuris avec son autre main.
Mortes de rire, qu'on était. On s'est mises
à taper du pied et à tournicoter sous
son nez, accrochées les unes aux autres.
Tordues, pliées en quatre. Quand il a eu les
yeux en face des trous, tout rougis, il s'est mis
à rire aussi, jambes allongées devant
lui, collées-serrées. Avec ce rire
spécial qu'il avait, tête d'un
côté, tête de l'autre. Ce qui
fait qu'on était cinq à faire les
fous sous la maison.
En bas, dans la pièce principale sur le
devant, il y avait un piano demi-queue
désaccordé, au couvercle
fissuré, une caisse faisant office de
troisième pied. Entre ces murs jaunes, une
odeur prenante de journaux humides, de livres et de
feutre grignoté par les souris flottait
à hauteur de l'appui des fenêtres,
même les journées chaudes et
sèches, prête à se faufiler
au-dehors dès qu'on ouvrait la porte
d'entrée. Le seul public de ce piano,
c'étaient des piles de partitions, des
boîtes en carton, des caisses en bois et des
cageots, qui se pressaient en dessous. Un public
nombreux, ça oui. L'unique espace libre de
la pièce était une parcelle de sol en
béton tout grêlé, en forme de
L.
« Oncle Joe, t'as souveni'
d'Ann ?
- Tu sais qu'elle est de retou' du
Surinam ?
- Elle te plaît, hein, coquin que tu
es ?
- Ça te dirait, une super-nana comme
Ann, Oncle Joe ? »
L'arôme d'Oncle Joe se répandait dans
la pièce du piano et se mêlait
à l'odeur des livres et du feutre. Sammy,
yeux écarquillés, agrippait le loquet
de la porte d'entrée - elle était
censée l'enfermer seul avec nous et
empêcher qu'on entre, mais elle semblait
plutôt prête à prendre ses
jambes à son cou. Je bloquais l'autre porte,
qui ouvrait sur la pièce du milieu. On avait
acculé Oncle Joe contre le piano, au bout de
l'espace en L. En fait, c'était nous
qu'avions la trouille, tandis que lui, il
rêvassait tranquillement à Ann en se
balançant d'un pied sur l'autre, la main
toujours à son fichu entrejambe.
« Oui, elle te plaît, Oncle Joe, on
le sait. Raconte ce que tu ferais avec une chouette
fille comme ça, hein ! »
Ça l'a chatouillé au creux des reins
et il s'est mis à se tortiller et à
glousser.
« Faut pas parler comme ça de Miss
Ann. Miss Ann, c'est une femme comme y faut.
Sûr qu'elle me plaît.
- Bon, tu ferais quoi, si tu lui plaisais
aussi ? »
Il s'est tortillé de plus belle.
« Si à elle aussi je lui
plaisais ?
- Oncle Joe, tu lui plais, elle l'a dit.
- Je la marierais. C'est une femme comme y
faut, je la marierais. »
Il l'a répété encore et encore
à mi-voix, en se balançant.
« Mais après que tu l'as
mariée, Oncle Joe, tu fais quoi
après,
hein ? »
Il a relevé brusquement la tête et
nous a dévisagées. Son visage a perdu
son expression soucieuse et il a souri.
« Vous êtes des tit' voyouses,
vous, des tit' pas gentilles. » Avec un
petit froncement de sourcils, mais sans cesser de
sourire et de hocher la tête.
« On te demande pas des choses pas
gentilles, Oncle Joe, juste nous montrer ce que tu
ferais à Anne après le mariage.
Montrer, c'est tout.
- Vous voulez voir ce que je ferais à
Miss Ann ?
- Oui. Oui... on dirait que le piano, c'est
Miss Ann. »
Il s'est retourné et a posé son
ventre contre le piano, dont il s'est mis à
caresser l'arrondi en murmurant :
« Miss Ann, Miss
Ann ? »
On a fait pareil, on a touché le piano,
agglutinées devant le clavier.
« Miss Ann ? » Il s'est
penché doucement, a posé ses
lèvres sèches sur le bois et a
dessiné un arc de baisers sur le torse de
Miss Ann, tout en lui caressant le flanc de la
main.
« Ooh, Miss Ann... » D'une voix
tremblotante.
« Y fait quoi, là ?
- Chut, tu vois pas qu'y l'embrasse, t'es
aveugle ou quoi ?
- Ooh, Miss Ann, qu'elle est bonne, Miss
Ann...
- Oncle Joe, et ton zizi, tu ferais
quoi avec ton zizi, dis ?
- Heeein ? Mignonne Miss
Ann... » Tête baissée, il
caressait le couvercle du piano. Entre le bois
lisse et lui, la bosse kaki de son zizi grossissait
de plus en plus et bientôt elle s'est mise
à pousser contre le cordon qui retenait son
pantalon. Il continuait à astiquer.
« Oncle Joe, c'est quoi, là ?
C'est ton zizi, tout ça ? Elle aimerait
ça, Miss Ann !
- Oh, Miss Ann, gentille, Miss Ann...
- Sors-le, Oncle Joe, sors-le !
- Oui, mignonne, Miss Ann. » Tout en
continuant à la caresser, il s'est mis
à se frotter le zizi à travers son
pantalon avec la paume de la main. La fermeture
éclair avait rendu l'âme depuis
longtemps et le devant ne tenait fermé
qu'avec le cordon. Il y a plongé la main et
a ramené un énorme truc noir.
« Waouh, c'est un vrai zizi
d'âne ! » J'avais jamais vu le
zizi d'un adulte. Encore moins un aussi
énorme et aussi noir. Et d'aussi
près. J'avais les yeux rivés dessus.
A la façon dont Oncle Joe le tenait, on
aurait cru qu'il appartenait à quelqu'un
d'autre.
« Zizi d'âne ! Zizi
d'âne ! » C'était pas
loin d'un zizi d'âne, effectivement - la peau
tendue, sombre et lustrée, repoussée
pareil derrière le bout. Ça battait
la mesure tout pareil aussi, sauf que ça se
dressait au lieu de pendouiller. Bougeait tout
seul, on aurait dit, même que visiblement
Oncle Joe savait pas quoi en faire. Il regardait
son machin exactement comme nous. Du coup, celui-ci
a lentement piqué du nez et s'est
recroquevillé dans sa main en noircissant
encore. Alors, Oncle Joe l'a soupesé et l'a
fait rebondir dans sa paume avec un petit bruit mat
tout en souriant et en secouant la tête.
« C'est ça qu'elle aimerait, Miss
Ann, gentille Miss Ann ? » D'une
secousse du postérieur, il a pressé
tout doux son zizi contre elle en le recouvrant de
la peau libre avec ses doigts. On a
contourné le piano pour voir la trace qu'il
laissait sur le bois. Une odeur nouvelle venait se
mêler à l'air acide de
l'après-midi. Maintenant, dans la
pièce, on n'entendait plus que le bruit de
sa main sèche sur l'acajou.
« Vous vous mettez au piano, les
tit's ? Vous jouez, maintenant ? Faites
chanter Miss Ann pou' moi, mignonne Miss
Ann. »
On n'avait pas le choix, on a fait chanter Miss Ann
une bonne heure.
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