Premiers chapitres
Alexandre Kauffmann
J'aimais déjà les étrangères


Alexandre Kauffmann, né en 1975, passe son enfance dans le XIVème arrondissement de Paris. Il suit des études de philosophie à la Sorbonne puis rejoint l'Institut d'Études Politiques de Paris. En 1999, il se rend à Madagascar pour apprendre la langue de l'Île Rouge. Sur les hauts plateaux, il rédige un recueil de nouvelles retraçant le destin brisé de cinq Malgaches, Mauvais Numéro (Arléa, Prix Alexandre Vialatte 2001). En 2003, il sillonne le Mozambique pendant plusieurs mois. Ce voyage sera à l'origine d'un premier roman, Le faux-fuyant. Quelques années plus tard, il part à Bangkok pour enquêter sur les backpackers, routards du nouveau millénaire. Cette enquête fera l'objet d'un récit de voyage, Travellers. En 2006, il achève un second roman, Influenza. Il travaille comme reporter freelance (Géo, Grands Reportages, Senso, Air France Magazine, VSD…).


n'est pas une grande perche cérébrale aux seins en citron. Elle n'est pas un garçon manqué aux gencives noires, une Vénus boudeuse, une gourgandine à cervelle de poulet. Surtout, elle n'est pas une femme prudente.
J'ai touché la dernière extrémité de l'humiliation le jour de notre rupture. Il est sans doute impropre d'appeler rupture le silence qu'elle a voulu placer entre nous. Notre relation n'avait rien d'officiel. Le soir, O. rentrait chez elle pour dîner, se déshabiller et dormir aux côtés de son mari.
Notre séparation, donc, fut une expérience particulièrement humiliante. Pour moi, mais aussi pour ma famille. La dernière fois que j'ai parlé avec elle, c'était au Palais de Tokyo. Sa participation à " La Température de l'amour " avait de quoi surprendre ceux qui la connaissaient. Cette présence - je le dis sans méchanceté - avait été encouragée par les relations de son mari. Et par les miennes. Surtout par les miennes.
Les magazines parlaient d'une exposition ambitieuse. Dans des fioles fluorescentes, un artiste chilien maintenait en captivité la " température de l'amour ". Un peu plus loin, un Kirghize avait coupé la cime des plus hautes montagnes de l'Himalaya en ramassant quelques pierres sur les sommets népalais. L'installation de O. faisait face à celle du Chilien. Dans un frigo à roulettes, elle avait enfermé Calimero, désigné comme un agent capitaliste et un ennemi de l'amour. En ouvrant la porte du frigo, on découvrait, assis sur des coquilles d'œuf, une peluche de Calimero, menottée et coiffée d'une boîte de pâtes Barilla, des Penne Rigate n° 73. D'après O., le commissaire de l'exposition s'était enthousiasmé pour cette trouvaille, qui plaçait " le réel en crise ".
Je ne voyais pas précisément où le travail de O. voulait en venir, mais j'étais fier qu'elle figure sur la liste de cette exposition. La femme que j'aimais entrait au Palais de Tokyo, même si sa présence reposait sur un malentendu.
J'étais si fier que j'avais tenu à inviter plusieurs membres de ma famille au vernissage. Ma grand-mère, qui vivait seule dans une maison près de Blois, mon oncle, instituteur à Vierzon, et sa fille avaient fait le déplacement. Ils ne connaissaient pas O., mais je leur avais souvent parlé d'elle comme d'une femme étonnante. Raphaël, mon oncle, avait poussé un soupir à la première évocation de O.
Je les avais retrouvés à la gare d'Austerlitz. Ils m'attendaient sur le quai, portant des vêtements que j'avais vus pour la dernière fois à un mariage ou à un enterrement. " On s'est couché tôt, pour être en forme ", avait dit mon oncle. Il tenait à prendre un taxi pour rallier le Palais de Tokyo. " Quand on se rend à un vernissage comme celui-là, on prend le taxi. "
Nous avons emprunté le boulevard du Montparnasse jusqu'à l'esplanade des Invalides, avant de longer les quais. Dans la voiture, je me sentais inquiet. Je m'inquiète volontiers pour de petites choses. C'est à O. que je dois cette habitude. Auprès d'elle, la méfiance devenait une forme de sagesse. J'ai souvent envisagé le pire à son sujet, et les événements m'ont toujours donné raison.
En approchant de la place d'Iéna, ma cousine a dit : " Le Palais de Tokyo, c'est une chance extraordinaire pour O., non ? Dans quelques années, je suis sûre qu'elle exposera à New York. " " Ça oui, sans doute ", a ajouté mon oncle. Ces remarques ont accentué mon inquiétude. Nous sommes descendus du taxi. Ma grand-mère a pris un temps infini pour collecter les pièces qui traînaient au fond de son sac, avant de les donner au chauffeur. Nous avons gravi les marches du Palais de Tokyo en réajustant nos vêtements. J'ai donné mon nom à l'entrée. Une blonde aux yeux émeraude a consulté sa liste. Très vite, j'ai compris que quelque chose clochait.
- Je suis navrée, je ne vois pas votre nom.
Je me suis rangé sur le côté.
- Il y a une erreur, cela va s'arranger, répétait ma cousine en s'adressant à la femme aux yeux émeraude, qui ne l'écoutait pas.
J'ai composé le numéro de O. sur mon téléphone portable. Elle a décroché aussitôt.
- C'est toi ? J'attendais ton appel, je suis morte d'angoisse. Figure-toi que le ministre de la Culture est là. Il s'est attardé cinq bonnes minutes devant mon installation. Morte d'angoisse. Mais je crois qu'il a aimé, je suis même sûre qu'il a aimé. Je l'ai vu sourire.
- Je suis à l'entrée, il y a un problème avec la liste.
- Oui, je sais, je suis morte d'angoisse. Il faut que tu comprennes à quel point je suis angoissée. Tu gênerais les gens avec tes histoires sur Charles Quint, le Klondike et le reste. Il vaut mieux qu'on arrête de se voir, au moins quelques jours.
J'allais protester mais O. avait déjà raccroché. Ma grand-mère m'adressait un sourire contrarié.
- C'est réglé, on peut entrer ?
Je lui ai expliqué que le Palais de Tokyo avait refusé au dernier moment d'exposer le travail de O. J'ai ajouté que par solidarité nous devions boycotter " La Température de l'amour ". Ma grand-mère me regardait en touchant ses cheveux du bout des doigts, regrettant de s'être fait voler tant d'argent par son coiffeur.
- C'est chagrin, ces gens-là sont curieux, a-t-elle observé.
- Oui, c'est dommage, vraiment dommage, répétait ma cousine.
Nous avons repris la direction de la gare d'Austerlitz. Mon oncle s'est approché de moi, et il m'a dit en aparté :
- Les artistes sont égoïstes comme des chats, égoïstes et jaloux.

1
Plusieurs fois, pour ne pas dire chaque jour depuis notre séparation, je me suis promené près de chez O. Dans le métro, quelle que soit ma destination, je m'arrangeais pour prendre la ligne 3, car je savais qu'elle l'empruntait quotidiennement, quand elle ne restait pas au lit, malade, " martyrisée par l'attraction terrestre ". Je fréquentais aussi son café favori, rue Vieille du Temple. Le hasard n'a pas voulu placer O. sur mon chemin. J'éprouvais un sentiment d'injustice, parce que les gens qu'on ne veut pas voir se retrouvent toujours, à un moment ou à un autre, sur notre chemin. Il arrive que deux personnes habitant la même ville, la même rue, et parfois le même immeuble, ne se rencontrent jamais.
Il y a quelques jours, un mois peut-être, en tapant son nom sur Google, j'ai trouvé une entrée prometteuse. Le site de Conran Shop indiquait qu'elle participerait à une exposition dans une boutique de l'avenue du Général Leclerc, près de la Porte d'Orléans, au bout de la ligne 4. Le vernissage devait avoir lieu le 16 janvier. Une photographie et un texte donnaient un avant-goût de son travail, intitulé " Totem actuel ". On apercevait une masse au profil vaguement humain, couverte de papier journal, montée sur des roulettes. Encore des roulettes, me suis-je dit. Un chat siamois, relié au chariot par un harnais, devait tracter l'œuvre dans la salle.




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