Premiers chapitres
Brett Kahr
Le livre des fantasmes

Brett Kahr est psychothérapeute et exerce dans différentes institutions cliniques à Londres. Biographe du pionnier de la pédopsychiatrie Donald Winnicott, il est également le consultant permanent de la BBC pour les questions psychologiques. Le livre des fantasmes, best-seller international, est son premier ouvrage publié en France.

Introduction

" Le désir impérieux suscite un courage désespéré,
Sème l'inconscience, repousse la raison. "
William SHAKESPEARE,
Vénus et Adonis


Depuis plus de vingt ans, je suis psychothérapeute : l'un de ces nombreux médecins (la Grande-Bretagne en compte des dizaines de milliers) qui consacrent leurs journées à traiter des personnes souffrant de toutes sortes de troubles psychologiques. J'ai suivi un long parcours d'apprentissage : des années de formation universitaire à la théorie clinique et aux méthodes de recherche, des années de pratique en milieu hospitalier et dans diverses institutions psychiatriques, des années de travail psychothérapeutique supervisé, et j'ai moi-même suivi une psychanalyse poussée. Tout cela a contribué à m'apprendre mon métier.
Mon cabinet à Londres est discret, situé au fond d'une cour dans une minuscule ruelle, meublé d'un divan et de quelques fauteuils. J'arrive tôt le matin, vers 6 h 45, le temps d'ouvrir les fenêtres pour aérer la pièce et de redonner du volume aux coussins. Puis, à partir de 7 heures, je reçois sur rendez-vous des hommes et des femmes, de tous âges et de tous horizons, avec qui j'aborde les questions psychologiques les plus intimes. Souvent, ils fondent en larmes, confrontés à des sentiments inavouables ou à des choix déchirants. Certains souffrent de graves maladies psychiques ; d'autres mènent une existence publique tout à fait normale, en famille et au travail - mais, en privé, ils peuvent être dépendants à la cocaïne ou fréquenter des prostituées. Ces respectables individus abritent parfois de douloureux secrets, qu'ils cachent soigneusement à leurs maris, épouses ou partenaires - voire à eux-mêmes.
Leurs problèmes sont d'une manière ou d'une autre tou-jours liés à la sexualité. Un jour, à 7 heures du matin (mon premier rendez-vous), " Mme Smith " me déclare qu'elle et son mari n'ont pas eu le moindre contact sexuel en trente ans. Cela peut paraître étrange, mais il n'est pas rare de rencontrer de tels cas d'anesthésie sexuelle chez des couples mariés ou établis depuis longtemps. D'après tous leurs amis, Mme Smith et son époux forment un couple parfait, mais en réalité elle le déteste, car il la trompe ; et maintenant que leurs enfants ont quitté la maison, elle veut divorcer. Mme Smith se réveille toutes les nuits angoissée à l'idée de quitter son mari, qu'elle avait épousé à vingt ans, alors qu'elle vivait encore chez ses parents - elle n'a donc jamais vécu seule de toute sa vie. Au lieu d'être soulagée ou impatiente à la perspective de divorcer de son mari coureur de jupons, elle est terrorisée. Dévidant les mouchoirs en papier d'une boîte placée à portée de main, sur une étagère de ma bibliothèque, Mme Smith me supplie de lui dire ce qu'elle doit faire. Je suis navré pour elle mais je ne peux ni ne veux lui donner ce genre de con-seil. Nous savons tous les deux qu'il nous faudra analyser son dilemme pendant un certain temps afin de parvenir à la juste solution, car elle a beau haïr son mari et vouloir quitter le foyer conjugal, elle lui est toujours très attachée et elle a le sentiment qu'elle n'arrivera pas à vivre sans lui.
Mme Smith quitte mon cabinet à 7 h 50. Je reçois chacun de mes patients ou clients pendant cinquante minutes très précisément. Cette pratique a été développée à Vienne dans les années 1920 : Sigmund Freud décida un jour de réduire la durée de ses consultations de soixante à cinquante minutes afin de caser dans son emploi du temps un énième étudiant américain en psychiatrie venu en Autriche s'initier à la nouvelle méthode freudienne pour soulager les maux psychi-ques. Cette " heure de cinquante minutes " est devenue la norme partout dans le monde au cours du siècle dernier, et je dois dire que cette durée me paraît idéale - suffisante pour explorer et examiner en détail l'histoire du patient, sans que cela soit trop éprouvant pour l'un comme pour l'autre.
Entre 7 h 50 et 7 h 59, je m'octroie une petite pause pour rassembler mes esprits, consulter les messages sur mon répondeur et grignoter un morceau. Certains patients souhai-tent consulter avant de se rendre à leur travail ; 7 heures et 8 heures sont des horaires très demandés, et je trouve tout à fait normal d'être assis à mon bureau à 6 h 45, prêt à ouvrir la porte, ayant revu mes notes, mis en marche le chauffage - ou le ventilateur, les rares jours de canicule à Londres.
A 8 heures pile arrive dans mon cabinet le discret et maladroit " M. Jones ". Contrairement à Mme Smith, qui s'assied en face de moi dans un fauteuil en cuir, il préfère s'allonger sur le divan, comme le faisaient les patients de Freud il y a un siècle. Il arrive à me parler avec plus de franchise et de concentration dans cette position, étendu et dos à moi. Je m'assieds derrière le divan, dans un grand fauteuil en cuir rouge. J'écoute. Si Mme Smith vient de fêter son trente-cinquième anniversaire de mariage, M. Jones, lui, ne s'est jamais marié ; il n'a même jamais eu de petit(e) ami(e), et s'est autoproclamé " seul puceau de cinquante ans à Londres " - il n'a jamais fait l'amour, pas le moindre baiser, pas le moindre attouchement. La vie érotique de M. Jones tourne exclusivement autour de sa pratique quotidienne de la masturbation. Il m'a souvent expliqué que ce réconfort solitaire était préférable aux étreintes partagées, mais parfois, dans des moments de vulnérabilité, il ajoute : " Bien entendu, étant vierge, je ne sais pas vraiment de quoi je parle, n'est-ce pas ? " Chaque fois qu'il se masturbe, il fantasme ; mais j'ai beau lui demander avec tact de me révéler le contenu de ses fantasmes masturbatoires, M. Jones ne me dit rien. Je me suis souvent demandé s'il a des fantasmes dangereux, dont la pratique pourrait le faire atterrir en prison. Mais M. Jones vit déjà dans une sorte de prison - une prison mentale -, tourmenté, seul et perclus de honte. Les difficultés qu'il éprouve à se confier à moi de manière ouverte et détendue sont sans doute le signe de problèmes relationnels plus vastes ; au travail, tous ses collègues l'ignorent, et il n'est jamais invité à aucun déjeuner, aucune fête, aucun pot entre amis ou toute autre réjouissance en société.
Les " Mme Smith " et " M. Jones " sont plus nombreux qu'ils ne le pensent... On se moque souvent des " psys ", soi-disant obsédés par le sexe - et c'est peut-être vrai. Mais si nous parlons de sexe et pensons au sexe plus que les dentis-tes ou les agents de la circulation, ce n'est pas notre faute - c'est que, dans nos cabinets, nous entendons parler tous les jours de ce sujet (surtout quand il est sujet à problèmes !).
Ma séance avec M. Jones se termine à 8 h 50, mais il lui faut en général deux ou trois minutes pour remettre son manteau, cruelle manifestation du fardeau qui pèse sur ses épaules : il est si déprimé que le simple geste d'enfiler un vêtement lui demande un effort considérable. A 8 h 53, M. Jones quitte mon cabinet d'un pas traînant, je fais une nouvelle pause avant mon rendez-vous de 9 heures - et ainsi continue la journée, jusqu'au dernier patient à 18 h 35, ce qui signifie que je quitte rarement mon bureau avant 19 h 30. En outre, j'alterne dans mon emploi du temps l'enseignement, les conférences et, un jour par semaine, je consulte dans une clinique psychiatrique voisine. Mais je passe le plus clair de mon temps dans mon cabinet, à écouter.
J'essaie de ne pas écouter de manière ordinaire, mais avec ma " troisième oreille ", pour reprendre l'expression d'un des disciples de Sigmund Freud les plus inventifs, le psychanalyste viennois Theodor Reik. Selon lui, n'importe qui est capable d'écouter avec ses deux oreilles, mais le psychothérapeute doit en avoir une troisième : il se concentre non seulement sur ce que dit le patient, mais aussi sur ce qu'il ne dit pas, s'efforçant en permanence de déchiffrer la signification cachée des dilemmes qui lui sont exposés - et dont le patient lui-même n'a pas conscience.
En règle générale, je m'entretiens toujours en tête à tête avec mes patients mais, il y a quelque temps, j'ai décidé de retourner à " l'école des psys " pour suivre une formation spécialisée en " psychothérapie conjugale ". J'ai pris cette décision lorsque je me suis retrouvé confronté à des jeunes gens qui, ayant subi un traumatisme cérébral, avaient besoin que leurs parents s'occupent d'eux de manière quasi perma-nente. Je rencontrais de temps à autre ces parents, d'âge avancé, qui dans plus de 80 % des cas connaissaient de graves problèmes de couple. Prendre soin d'un enfant handi-capé exige de lourds sacrifices, et je me suis aperçu que je ne savais pas du tout comment soulager leur détresse tout en les aidant à affronter leur épreuve en tant que parents. Du reste, chez mes patients non handicapés également les problèmes de couple étaient fréquents, et je pensais ainsi pouvoir mieux les aider.
Alors que je travaillais déjà à plein temps, j'ai réussi à suivre cette longue et difficile formation (cinq ans d'études), et j'ai fini par obtenir mon certificat de psychothérapeute conjugal, domaine très spécialisé de la psychologie - nous ne sommes qu'une trentaine de médecins diplômés en Grande-Bretagne. J'ai reçu le titre officiel de " psychothérapeute de couple " - le concept de " psychothérapie conjugale " étant un peu désuet aujourd'hui, car beaucoup de couples vivent ensemble sans jamais s'être passé la bague au doigt. Je travaille de plus en plus avec des couples gays et lesbiens, et si certains d'entre eux se considèrent comme mariés, beaucoup d'autres préfèrent employer les termes de " partenaire ", " compagne " ou " compagnon ". Toutefois, bien que mon titre officiel soit " psychothérapeute de couple ", je l'oublie souvent et utilise moi-même le terme plus daté de " psychothérapeute conjugal ", car c'est dans cette perspective maritale, certes un peu passée de mode, que je traite la majorité des couples qui viennent me consulter.
Avec un couple, la sexualité est d'emblée au centre de l'analyse, alors qu'un patient seul peut passer les cinquante minutes de la séance à parler de son atroce patron qui le persécute, ou se lancer dans un monologue sur son horrible enfance. Mais lorsque deux personnes viennent me voir parce qu'elles ne supportent plus de vivre sous le même toit ou de partager le même lit, impossible d'éviter la question de la sexualité. De tous les couples que j'ai reçus en consulta-tion, pas un seul n'échappait aux problèmes sexuels. Nous n'en avons pas forcément conscience, mais le sexe est sans doute le baromètre le plus sensible pour juger de la solidité d'une relation entre mari et femme ou entre amants ; et quand les bêtes noires de la vie conjugale - infidélité, indif-férence, ou toute autre forme de cruauté - entrent en scène, la vie sexuelle en est la première victime. Certains couples ont recours à la lingerie fine, aux bougies parfumées et autres huiles de bain exotiques pour rallumer la flamme de la passion, mais la véritable excitation sexuelle - n'importe quel psychothérapeute vous le dira - ne rejaillit que lorsque les deux partenaires discutent ensemble des multiples griefs accumulés entre eux au fil des mois et des années. L'intervention d'un professionnel de la psychologie dans ce processus de guérison est souvent indispensable. Comme me l'a dit un jour l'un de mes patients : " Il faut être deux pour briser un mariage, et trois pour le réparer ! "
Aujourd'hui, rien de ce que peut me dire un couple ne me surprend ou ne me choque, car à ce stade de ma carrière, j'ai compris que les mariages ou les relations se dégradent selon des schémas plus ou moins prévisibles. En voici quelques exemples, tirés de la vraie vie et typiques de ce que rencontre tous les jours un psychothérapeute de couple.

- " M. et Mme Aronson " ont cessé d'avoir des rapports sexuels après la naissance de leur premier enfant, car Mme Aronson, qui passe beaucoup de temps à allaiter la petite Alison, ne supporte plus que son mari touche ses seins, de plus en plus douloureux. M. Aronson avoue qu'il se sent jaloux de sa propre fille, même s'il sait qu'il a un accès beaucoup plus intime et adulte au corps de sa femme. La proximité qui s'est fait jour entre Mme Aronson et sa fille rappelle inconsciemment à M. Aronson le sentiment d'exclusion qu'il avait éprouvé dans son en-fance après la naissance de sa petite sœur.

- " M. et Mme Bentley " ont cessé d'avoir des rapports sexuels parce que M. Bentley a une liaison avec la sœur de sa femme, Berenice. Le secret a été dévoilé, et Mme Bentley menace à présent de divorcer. Au cours de la psychothérapie, il est apparu que M. Bentley couchait avec sa belle-sœur non pas parce qu'il éprouvait une atti-rance sexuelle à son égard, mais pour se venger de son épouse, en qui il voyait une femme de plus en plus narcis-sique et castratrice, qui ne l'entourait plus d'amour et d'affection comme aux premiers temps de leur mariage.

- " M. et Mme Cameron " ne font plus l'amour parce que Mme Cameron est hantée depuis peu par le souvenir des abus sexuels que son père lui a fait subir dans sa petite enfance, et aujourd'hui, alors qu'elle est adulte, elle ne supporte plus la vue du corps nu de M. Cameron - et en particulier de son pénis, qui lui semble en tous points identique à celui de son propre père.

- " M. Dean " et " M. Drummond " ne font plus l'amour parce que M. Drummond s'est pris d'une véritable obsession pour les films d'une " superstar " du porno gay et qu'il passe son temps à se masturber en les regardant, à tel point qu'il ne supporte plus que M. Dean le touche. M. Drummond est amateur du genre le plus sadomasochiste de pornographie homosexuelle, et il vivait dans la hantise que son compagnon découvre sa vidéothèque porno et soit horrifié. Or c'est exactement ce qu'il s'est passé ; s'est ensuivie une énorme crise conjugale, qui a poussé M. Drummond et M. Dean à entamer une psychothérapie de couple.

Ces quatre anecdotes n'illustrent qu'une infime partie des mille et une façons dont les relations sexuelles peuvent pâtir de certains changements, de certains traumatismes, parfois même de certains fantasmes dont l'impact se révèle dévasta-teur dans le cadre d'une situation conjugale.
Auprès de nos amis ou de notre famille, nous nous plai-gnons du coût de la vie, de nos collègues incompétents ou encore du gouvernement... Chez le psychothérapeute, nos préoccupations sont bien plus intimes, et je passe mes jour-nées à écouter des adultes (mais aussi des adolescents tout juste pubères) confrontés à des problèmes si embarrassants à leurs yeux qu'ils ont du mal à mettre des mots dessus. Ils viennent parler de leurs troubles de l'érection, du dégoût que leur inspire la fellation, de leur besoin compulsif de faire l'amour au moins cinq fois par jour aux dépens de toute autre activité, de leur phobie de la pénétration vaginale, de l'horreur qu'ils ont de leur propre système pileux, ou que sais-je encore... Ces questions sexuelles font souvent naître une immense angoisse chez ces hommes et ces femmes tout à fait " normaux " par ailleurs.
Mes patients abordent les aspects pratiques, anatomiques, de la sexualité (j'entends par exemple des phrases du genre : " Je lui ai massé le clitoris toute la nuit sans jamais parvenir à la faire jouir ", ou bien : " Il m'a éjaculé sur le visage, et je n'avais qu'une hâte, aller me laver "), mais les plus audacieux m'entretiennent aussi de leurs peurs et de leurs fantasmes sexuels les plus intimes, les plus secrets, de ces scénarios qui nous traversent l'esprit souvent de manière imprévisible et incontrôlable.
Les phobies sexuelles sont en général assez simples. Je n'oublierai jamais " Mlle Stein ", une charmante jeune femme de vingt-huit ans qui ressemblait un peu à Nicole Kidman. N'importe qui, en la regardant, se serait imaginé qu'elle avait une vie sexuelle épanouie. Pourtant, en dépit des nombreuses avances dont elle était régulièrement l'objet, Mlle Stein m'annonça un jour qu'elle ne supportait pas qu'on la touche, que le moindre contact physique lui faisait horreur. Elle ne se souvenait pas avoir été victime d'abus sexuels durant sa petite enfance ; au contraire, si elle détestait même la plus innocente caresse, c'était selon elle à cause de sa mère, qui lui avait prodigué une attention excessive. Ainsi, parvenue à l'âge adulte, elle n'arrivait à se sentir en sécurité d'un point de vue psychologique qu'en évitant toute intimité physique.
Les fantasmes sexuels, en revanche, sont plus complexes : ils sont à la fois source de plaisir et de honte, d'excitation et de répulsion. Pratiquant depuis près d'un quart de siècle, je crois parfois avoir entendu tous les fantasmes possibles et imaginables - mais bien sûr, mes patients ne cessent de m'en faire découvrir de nouveaux. Leur diversité paraît inépuisa-ble, pourtant ils révèlent souvent la même ambiguïté, entre jouissance et souffrance :

- Quand " Mme Elphinstone " se masturbe, elle pense à son frère aîné, ainsi qu'à son neveu, " Claude ", âgé de dix-sept ans ; tous deux ont le torse très poilu, ce dont elle raffole. Elle ne supporte pas de penser à son mari, le glabre M. Elphinstone, dont elle compare la poitrine à celle d'un " poulet déplumé ". Mme Elphinstone, fervente catholique, est persuadée que ces pensées la conduiront droit en enfer, mais dès que ses doigts pénètrent son vagin quand elle se masturbe, l'image de son frère et de son neveu au buste couvert de poils envahit son esprit, ce qui lui fait ressentir à la fois du plaisir et de la douleur. " Je sais, dit-elle, que cela ne devrait pas me troubler à ce point - nous sommes au XXIe siècle après tout - mais je me trouve vraiment ignoble et je me dis que je dois être perverse. Si encore je fantasmais sur un homme poilu qui serait, mettons, ouvrier en bâtiment - mais mon frère et mon neveu !? Vous croyez que je suis folle ? "

- Lorsque " M. Franciosi " pénètre sa femme, il pense à la jeune stagiaire de dix-neuf ans qui travaille dans son bu-reau. Un jour, l'apercevant penchée sur la photocopieuse, il entrevit sa petite culotte, ce qui provoqua chez lui une érection instantanée. " Classique, je sais, reconnaît M. Franciosi, mais j'avais une telle trique que j'ai dû m'éclipser aux toilettes pour me soulager illico. " Depuis, quand il fait l'amour à Mme Franciosi, il ne pense qu'à une seule chose : " baiser cette fille à fond, par derrière, sur la photocopieuse. " M. Franciosi, mari fidèle depuis dix-neuf ans, fond en larmes, m'expliquant qu'il n'a ja-mais trompé sa femme, et qu'il ne le ferait jamais, mais qu'il est complètement obsédé par cette stagiaire, au point qu'il n'arrive plus à se concentrer sur ses projections fi-nancières. Il culpabilise également parce qu'il est persuadé de " trahir mentalement " Mme Franciosi.

Les fantasmes évoqués dans mon cabinet sont assez différents de ceux que l'on confesse à nos amis, à nos partenaires sexuels, ou en public. Nous vivons à une époque de soi-disant libéralisme sexuel, et admettre la passion que nous inspire telle ou telle vedette du cinéma ou de la chanson ne nous coûte pas grand-chose. Tout le monde connaît, j'imagine, la série Sex and the City ; dans un épisode, l'une des héroïnes demande aux autres qui est leur plus grand fantasme ; réponse unanime de ses trois copines : " Russell Crowe. " De nos jours, on ne prend guère de risque en avouant un faible pour cet acteur australien, fort attirant en effet aux yeux de bien des femmes (et sans doute aussi de bien des hommes). J'appelle ce genre d'aveu le " fantasme de comptoir ", celui dont on se vante entre amis dans un bar ou dans une soirée. En consultation, les fantasmes sont beaucoup plus secrets et honteux - une de mes patientes, par exemple, fantasmait elle aussi sur Russell Crowe, mais en train de la violer brutalement. Pas tout à fait ce dont rêvaient les quatre jeunes femmes de Sex and the City...
Bien des fantasmes conduisent à l'extase ; bien d'autres suscitent la douleur et la détresse. Les quelques exemples que j'ai donnés jusqu'ici, toutefois, ne représentent qu'une infime partie de ce phénomène, car la grande majorité des patients n'ont jamais, jamais dévoilé leurs fantasmes à qui que ce soit. " Il est hors de question que je vous raconte mes pensées masturbatoires, m'a dit un jour une femme d'un certain âge : elles sont tout simplement abominables et vous perdriez tout respect pour moi. "
J'étudie ce sujet depuis plusieurs années maintenant, et j'ai recueilli à ce jour plus de 19 000 témoignages. Dans les chapitres qui suivent, je me propose d'explorer le terrain des fantasmes sexuels un peu à la manière d'un anthropologue qui aurait découvert une tribu lointaine et inconnue, et j'ai l'espoir que cette expédition nous permettra de mieux appré-cier ce qui constitue la sexualité humaine " normale ", ce qui ressortit à la pathologie, ou, le cas échéant, ce qui tombe sous le coup de la loi. Nous savons que les fantasmes engen-drent parfois de la souffrance, parfois du plaisir, qu'ils peuvent être occasionnels ou systématiques ; mais ce que nous ne savons pas encore apprécier, c'est leur rôle exact. Les fantasmes sont-ils nuisibles ? Lorsqu'on parvient au plus puissant orgasme en songeant à Mlle Kidman ou M. Crowe, cela veut-il dire que notre couple est en danger ? C'est l'une des questions troublantes que soulève cette étude.
Je suis moi-même surpris d'avoir écrit un livre sur la psychologie secrète des fantasmes sexuels. Jamais je n'aurais cru m'intéresser pendant si longtemps à ce sujet, mais après bientôt vingt-cinq années de consultations, je devais me rendre à l'évidence : il demeurait au centre des préoccupations de mes patients, et j'ai consacré ces dernières années à tenter de percer le mystère qui entoure ce monde obscur - cette zone de notre univers mental que nous cachons souvent à notre conjoint, à nos amants, à nos amis, à notre confesseur, y compris, parfois, à nous-mêmes.



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