Premiers chapitres
Alain Juppé et Serge July
Entre quatre z'yeux
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Alain Juppé est aujourd'hui Maire de Bordeaux. Serge July dirige Libération.
Depuis février 1998, soit moins de dix mois après la dissolution manquée de 1997, Alain Juppé, Premier ministre de Jacques Chirac pendant deux ans, et Serge July, directeur de Libération, se rencontrent et dialoguent. Pendant trois ans, ces entretiens politiques se sont poursuivis. Ce sont eux que nous publions aujourd'hui.

 

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Itinéraire d'un surdoué landais


(Le choix de Bordeaux - Un baby boomer landais - Sur le berceau, un gaulliste - Tous divorcés - Le surdoué fait du surf universitaire - Virgile, la poésie libertine du xvii e et Musset en 68 - Le virus
francophone - Un grain de sable nommé Jérôme Monod)

 
Serge July - Lorsque votre choix s'est porté sur Bordeaux pour les élections municipales de 1995, vous n'alliez pas tout à fait au hasard. C'était à la fois une opportunité à la suite de l'annonce de la retraite de Jacques Chaban-Delmas et un retour au pays. Ce n'est pas la moindre des dimensions. Quitte à partir en province, loin de Paris, puisque vous n'héritiez pas de la municipalité de Paris, vous aviez au moins le bénéfice d'un retour à vos origines. C'était l'occasion d'un ré-enracinement ?
 
Alain Juppé - Mon grand-père paternel a en effet vécu à Bordeaux. Mon père y a passé son enfance. Toute la famille de ma mère est landaise, depuis plusieurs générations. Oui, je me rapprochais de ma terre. Je suis heureux à Bordeaux. C'est une ville superbe où il y a beaucoup à faire.
 
S.J. - Vous êtes né à la fin de la guerre, en 1945. Vous êtes un « baby boomer » issu de la société rurale avec deux familles d'origine socialement très différentes.
 
A.J. - Très différentes. Je sais peu de choses sur la famille de mon père, bien qu'une de ses sœurs vive toujours à Bordeaux. Ma mère vient d'une lignée landaise classique : Campagne de Marsan, Saint-Perdon, Cauna. On y possédait de la forêt et des métairies. Son père aurait pu vivre de ses rentes. Mais c'était un personnage ! Très libre d'esprit : en sa qualité de contribuable, il estimait que la rue lui appartenait ; il y marchait donc en plein milieu, même devant l'armée allemande ! C'est ainsi qu'il est mort, en 1942, je crois, renversé par un motocycliste de la Wehrmacht. Je ne l'ai donc pas connu. Ma mère le décrit comme un homme fin, cultivé, exigeant. Il voyageait beaucoup, sur cartes, dans son bureau. La gestion de ses propriétés devait l'ennuyer et il avait repris sur le tard des études de droit ; il était devenu avocat, puis magistrat. Maman se souvient de l'avoir entendu faire les cent pas dans sa chambre, toute une nuit, après avoir dû requérir la peine de mort contre un criminel. Politiquement, chez les Darroze, il sentait un peu le soufre car il était ostensiblement républicain.
Ma mère s'est mariée une première fois très jeune, à dix-huit ans, je crois. Elle a eu deux enfants qui, malgré la différence d'âge, sont très proches de moi. D'après les bribes de confidences que j'ai glanées ici ou là, le train de vie de ce premier mariage devait être un peu au-dessus des moyens réels. Cela n'a pas duré. Divorcer, à l'époque, et au fin fond de la province, ce devait être un mini-cataclysme.
Le second mariage a dû être lui aussi un acte de volonté fort de la part de ma mère : mon père n'avait ni biens ni diplômes, le « certif » tout juste. On a dû parler, dans les chaumières, de mésalliance...
Je sais peu de choses de la jeunesse de mon père. Il n'était pas bavard. Il se contentait de me dire qu'il avait « mangé de la vache enragée ». Cette expression revenait souvent dans sa bouche. Son propre père, fils de petit fonctionnaire, était né en Afrique du Nord ; je l'ai connu cheminot retraité à Bordeaux. Entre les deux, peu de souvenirs. Il était divorcé. Mon père et ses frère et sœur, Paul et Marie, étaient issus d'un premier lit ; puis étaient venues, du second mariage, deux sœurs plus jeunes, Gisèle et Rolande. Papa avait beaucoup d'affection pour Marie, qui avait épousé un ouvrier tourneur installé à Pessac, à l'Alouette exactement, près de Bordeaux. Nous allions les voir souvent, dans leur pavillon de banlieue. J'aimais jouer avec mes cousines de la grande ville. Et puis nous nous sommes perdus de vue. J'ai gardé peu de contacts avec ma famille paternelle, sauf un oncle et une tante qui comptent parmi mes « fans » à Bordeaux.
Quant aux circonstances dans lesquelles mon père et ma mère se sont rencontrés, elles restent pour moi un peu mystérieuses. Pour ce que j'en sais, c'était dans le maquis, pendant la guerre...
 
S.J. - Votre père était gaulliste ?
 
A.J. - Oui. Farouchement. Mais il se racontait peu. Rarement, après un bon repas, dans l'ambiance chaleureuse qu'il aimait, il lui arrivait d'évoquer son service militaire à Angoulême, la débâcle de 40 dans son unité de chars, le maquis landais, le corps-franc Pommiès, la pointe de Grave et les derniers combats contre les Allemands. Et puis après, le rugby.
Il fréquentait peu les associations d'anciens combattants, sauf les banquets annuels du corps-franc Pommiès. Quand il est mort, en juillet 1998, j'ai été ému de voir ses anciens camarades de combat venir déposer une plaque toute simple sur sa tombe.
 
S.J. - C'est curieux que vous connaissiez si peu de choses sur la vie de vos parents comme s'ils vous étaient totalement étrangers : vous n'aviez pas envie de savoir ?
 
A.J. - Peut-être... Du côté de maman qui était fille unique, mon grand-père est mort, je vous l'ai dit, avant ma naissance, ma grand-mère quand j'avais quatre ou cinq ans. Du côté de papa, on se voyait assez peu. Et nous étions gens sans histoires. Papa était timide et souvent bourru ; il souffrait, sans le dire, de n'avoir pas fait d'études. D'où la passion qu'il mettait à voir ses enfants les pousser le plus loin possible. Mes parents ont dû se connaître en 1942. Lui était au maquis, du côté de Villeneuve-de-Marsan ; elle passait à bicyclette la ligne de démarcation pour apporter le ravitaillement. Sur leurs vieux jours, ils ont longtemps aimé aller dîner dans une auberge de campagne, à Saint-Vidou, où j'ai cru comprendre qu'ils se rejoignaient pendant la guerre. Ils ont dû vivre une belle histoire d'amour, contre vents et marées, je veux dire contre conventions provinciales et familiales. Maman a tenu bon. Leurs relations, qui n'ont pas été un long fleuve tranquille, ont toujours été passionnées.
 
S.J. - Et elle élevait seule deux enfants ?
 
A.J. - Elle avait les revenus de l'héritage paternel. Et l'on vivait convenablement mais sans frimer.
Après son mariage, papa a appris le métier d'agriculteur dont il ne savait rien, j'imagine, puisque sa jeunesse avait été citadine. Il y a mis beaucoup de cœur et d'énergie. Il travaillait dur personnellement ; il conduisait son tracteur aux petites heures du jour, avant la canicule qui sévit l'été dans les Landes. J'aimais le voir rentrer à la mi-journée, musclé et bronzé. Il a su aussi innover, mettre en place l'irrigation pour développer la culture du maïs. A l'époque, dans les années 50, c'était une forme de révolution. Il s'est viscéralement attaché à la terre. Jusqu'à ses derniers jours, alors que le cancer l'avait vidé de ses forces, il continuait presque quotidiennement à faire sa tournée « à la campagne », pour acheter des œufs ou un poulet, un « vrai » qui avait couru en liberté et mangé du maïs. Il était écologiste avant l'heure : il bannissait de son assiette tout ce qui ressemblait à du surgelé ou à de la « conserve » industrielle (rien à voir naturellement avec la production de « graisserons » et confits maison dont il faisait grande consommation...) ; la première fois où je l'ai traîné dans un McDo pour faire plaisir à mes propres enfants, j'ai essuyé une colère mémorable. Il aurait eu de la sympathie pour le combat de José Bové ! Il n'avait pas bien préparé, matériellement, sa fin de vie. Quand il est mort, sa retraite d'exploitant agricole ne dépassait guère trois ou quatre mille francs par mois.
 
S.J. - Que sont devenues les terres qu'il exploitait ?
 
A.J. - Aucun d'entre nous n'a voulu reprendre l'activité agricole. Ma mère a partagé ses propriétés en quatre, il y a vingt ans. Au fil des années, elles ont été vendues. J'ai pu ainsi acheter ma maison de Bordeaux.
 
S.J. - C'était une famille qui vivait plutôt refermée sur elle-même ?
 
A.J. - Oui et non. Nous n'avions certes pas de vie mondaine. Ce qui comptait, c'étaient les réunions de famille. Mes parents vivaient pour leurs enfants, avec passion et générosité. Bref, nous n'étions pas très originaux... Je n'ai découvert qu'au moment de la mort de mon père la vigueur et l'étendue du réseau d'amitiés qui l'entouraient : anciens rugbymen, anciens résistants, sylviculteurs, et, bien sûr, militants du RPR dont il était membre.
 
S.J. - Et votre sœur ?
 
A.J. - Martine est de deux ans plus jeune que moi. Nous avons été complètement élevés ensemble et nous avons gardé des liens très étroits. C'est une fille « super », comme on dit maintenant. Intelligente et généreuse à la fois, ce qui est rare. Au lycée, elle réussissait bien et pourtant elle avait un sévère handicap : la réputation de son frère par rapport auquel les profs avaient tendance à la juger. Mais elle prenait cela avec philosophie, du moins je le crois. Nous évoquons souvent nos souvenirs de jeux qui étaient endiablés. Aujourd'hui, elle enseigne l'espagnol dans les Landes.
 
S.J. - Votre mère était divorcée, vous êtes divorcé, votre frère et votre sœur aussi...
 
A.J. - Oui, nous étions en avance sur ce qu'on appelle maintenant les nouvelles conjugalités. Curieusement, chez nous, les comportements familiaux étaient marqués à la fois par une forte tradition terrienne, proche et vivante, et par une grande ouverture d'esprit ; ni censure ni ordre moral.
 
S.J. - Votre mère exigeait la perfection chez vous seulement ou chez tous ses enfants ?
 
A.J. - C'était la mère pélican, pour tous ses enfants. Mais il est vrai qu'elle m'a beaucoup donné et beaucoup demandé. Quand j'étais à l'école communale, j'étais un enfant turbulent, comme les autres. Contrairement à la légende familiale inventée a posteriori qui veut que je fusse en permanence enfermé dans ma chambre à étudier. Plus tard, oui, pendant l'adolescence. Mais pas à huit-dix ans. C'est pourtant à cet âge que le hasard a, sans doute, pour la première fois, orienté ma vie : mon institutrice, Mme Dulong, a décidé que j'étais doué et qu'il fallait développer ces dons. Elle en a convaincu mes parents et, de la huitième, comme on disait alors, jusqu'à la quatrième, elle m'a fait travailler presque quotidiennement. Elle était seule dans la vie, divorcée, brouillée avec sa fille unique. Nous sommes devenus sa seconde famille. Son intelligence était vive et sa passion de savoir inépuisable. Je la trouvais parfois un peu fantasque. Il lui arrivait de trépigner en répétant à toute allure : « Mon Dieu, que ce petit est intelligent ! », ou bien encore : « Madame Juppé, vieillir, vieillir, vous verrez, c'est horrible ! » Un beau jour, elle a senti qu'elle n'était plus dans le coup. Elle a pris sa retraite, elle a quitté Mont-de-Marsan et je ne l'ai plus revue.
 
S.J. - Elle a contribué à vous donner confiance, elle vous a convaincu de vos capacités...
 
A.J. - Elle a surtout aiguisé en moi la curiosité et le goût d'apprendre. Autant que dans les livres, qu'elle me faisait aimer, elle vivait dans l'actualité : elle avait une passion pour les grands reportages de Paris-Match et me demandait d'y découper, chaque semaine, les plus belles photos dont je constituais de véritables albums ; j'en ai retrouvé un ou deux récemment, en fouillant dans les affaires de mon père, lorsqu'à sa mort, ma mère a vendu la maison familiale devenue trop vaste.
Il est vrai que j'étais bon élève. Je collectionnais les prix d'excellence. Mais, voyez comme les mentalités évoluent : il semble qu'aujourd'hui, il faille presque s'en excuser.
 
S.J. - Vous aviez quinze ans et demi lorsque vous avez passé le concours général de français.
 
A.J. - Mon lycée m'a présenté dans trois matières : français, latin et grec ; j'ai été lauréat dans les deux dernières. La remise des prix, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, a été, pour toute la famille, un moment de fierté. A l'époque, le Premier ministre - c'était Georges Pompidou - y procédait en personne. L'année suivante, j'ai concouru en histoire ; ce fut le fiasco : le sujet portait sur les conséquences de la guerre de 14-18, or le cours de notre prof s'était arrêté vers 1910... J'ai rendu copie blanche.
 
S.J. - Aviez-vous le sentiment d'être ce que l'on appelle aujourd'hui un surdoué ?
 
A.J. - Il y avait des hauts et des bas. Mais dans l'ensemble, on me regardait comme tel. Pourtant, je n'avais pas vraiment confiance en moi. Quand j'ai quitté Mont-de-Marsan pour entrer à Louis-le-Grand, j'étais même paniqué. Je me disais : « Les choses sérieuses vont enfin commencer. »
 
S.J. - J'ai lu, à propos de votre mère, qu'elle était surnommée « la tsarine ». D'où lui vient ce surnom ?
 
A.J. - Je ne me souviens plus de ce surnom. Je disais plutôt « mater familias ». En tout cas, elle avait, elle a toujours une personnalité forte. Si j'avais été fils unique, j'aurais pu en souffrir.
 
S.J. - Vous décrivez un système fortement matriarcal.
 
A.J. - Un peu, oui. Mon père n'était certes pas effacé. Mais il y avait une stricte répartition des rôles : la maison, les enfants, c'était la mère. Au demeurant, j'ai eu une enfance protégée, perdue au fin fond de la province où les mots d'insécurité, de drogue, sans parler de sida bien sûr, étaient inconnus. Le tout dans un climat familial affectueux mais animé...
 
S.J. - Perturbé par les aventures familiales...
 
A.J. - Oui, les conflits et la passion n'ont pas manqué. Mon apprentissage a parfois été rude.
 
S.J. - Votre mère vous donnait vraiment des coups de parapluie en disant « c'est pour son bien » ?
 
A.J. - Elle n'aime pas que je raconte ces anecdotes. Je la provoque un peu en y revenant souvent. D'abord parce que c'est vrai, ma mémoire ne me trahit pas ; ensuite parce que je n'en conserve ni amertume ni rancœur au contraire, plutôt de l'amusement et même de la reconnaissance. Quand il y a de l'amour, et Dieu sait s'il y en avait, quelques bonnes taloches ne font pas de mal. Mon morceau de bravoure, c'est l'année du bac et les fêtes de la Madeleine qui sont, à Mont-de-Marsan, une sorte de bacchanale annuelle, comme la feria de Dax ou celle de Pampelune. En mieux, bien sûr... J'ai fait la fête toute la nuit avec mes copains ; à 7 heures du matin, un peu éméchés, nous sommes allés servir la première messe du jour dans une église des faubourgs, à Saint-Médard très exactement, et je n'ai regagné le domicile familial qu'en milieu de matinée. J'avais quinze ans et je découchais pour la première fois de ma vie. Ma mère m'attendait derrière la porte, parapluie en main. L'excuse de la messe n'a été d'aucune efficacité. J'ai pris la rouste de ma vie, au motif qu'on m'avait cherché toute la nuit, y compris dans les fossés au bord des routes. Voilà d'où vient l'histoire du parapluie. Mais il y eut d'autres épisodes douloureux. Ma mère avait la main leste, surtout quand mes résultats scolaires n'étaient pas à la hauteur de ses exigences. Une place de second me conduisait à faire de longs détours entre le lycée et la maison afin de retarder le moment de la confrontation. Elle avait décidé que je devais être le meilleur ; si je ne l'étais pas, c'est que je ne voulais pas l'être.
 
S.J. - N'avez-vous jamais eu envie de vous rebeller sur les choix que votre famille vous imposait ?
 
A.J. - Non. J'intériorisais. Vers douze-treize ans, comme tout le monde, j'ai fait ma crise d'adolescence, je me suis refermé sur moi-même. Je n'étais pas très sportif, il paraît que j'étais de santé fragile et que de toute manière, on ne pouvait pas tout faire : étudier et courir... Alors, je m'adonnais à mes vices : lire et écouter de la musique. Ecouter parce que je ne savais pas - je ne sais toujours pas ! - déchiffrer une partition, et parce que j'étais le seul enfant de la famille à qui l'on n'avait pas imposé de leçons de piano. Mais, chaque samedi après-midi, je passais des heures à fouiller dans les bacs du seul disquaire convenable de Mont-de-Marsan, je m'offrais un nouveau disque et je rentrais dans ma tanière pour des moments délicieux entre livres et « électrophone ». Je faisais scandale parce que j'avais un penchant pour la musique religieuse et notamment les requiems. J'aimais écrire aussi, je noircissais des pages et des pages, souvent de mauvais vers.
 
S.J. - Et d'ailleurs, vous choisissez de faire l'agrégation des lettres classiques.
 
A.J. - Ma sensibilité me portait plus vers les lettres que vers les chiffres. Et j'y réussissais mieux. J'avais, un jour, demandé, à l'occasion de je ne sais quelle fête, qu'on m'offrît un livre dans la collection de la Pléiade. Cela me paraissait le comble du luxe bibliographique. Sur les conseils du libraire, ma mère avait choisi les Œuvres complètes de Charles Péguy. A douze ans, j'ai eu du mal. Mais j'y ai trouvé une mine de citations sur les mérites comparés de Racine et Corneille, dont j'ai émaillé toutes mes dissertations jusqu'en terminale. Cela impressionnait mes profs.
 
 
S.J. - Vous avez reçu une éducation catholique ?
 
A.J. - Mon père était assez mécréant, mais ma mère avait une foi solide. J'ai été enfant de chœur longtemps et passionnément. J'ai même traversé, entre huit et dix ans, une période « mystique ».
 
S.J. - Avec les « chevaliers du Christ » ?
 
A.J. - Exactement. C'était une association animée par un prêtre à qui je vouais une profonde admiration. Mais je mélangeais un peu la foi et l'ambition. Je me serais bien vu cardinal de la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine dont j'aimais tant le faste. Et même pape. Contrairement à ce qu'affirme Jérôme Clément, je ne rêvais pas de la Présidence de la République mais du trône de Pierre.
 
S.J. - Jérôme Clément, c'était en hypokhâgne, en 1962, prétend en effet que vous auriez déclaré devant lui : « Je ferai Normale Sup, l'ENA, l'Inspection des Finances et je serai Président de la République... » De toute évidence, il avait été impressionné.
 
A.J. - Jérôme est un ami cher et j'hésite à le contredire mais je n'ai pas le souvenir d'avoir eu de telles certitudes. Dois-je le confesser : quand il s'agit de moi, il m'arrive plus souvent de douter que d'affirmer. Quand je suis entré en hypokhâgne, je pensais avoir très peu de chances d'intégrer la rue d'Ulm. On m'avait beaucoup dit qu'un lycéen arrivant du fin fond de sa province dans ce temple de l'intelligence et du savoir parisien qu'était Louis-le-Grand devait se faire modeste.
 
S.J. - Que vouliez-vous faire dans la vie, à l'époque du lycée ? Vos parents avaient-ils des projets pour vous ?
 
A.J. - Je vous ai dit que mes parents, ma mère surtout, me tenaient la bride courte ; mais en même temps ils me laissaient une immense liberté dans mes choix « stratégiques ». De la quatrième à la terminale, je voulais devenir médecin. A cette époque, la carrière médicale était l'une des voies d'ascension sociale les plus sûres pour quelqu'un de notre milieu. L'idée plaisait à ma famille. Ma mère me voyait déjà dans la peau d'un grand chirurgien. Je crois qu'elle en rêve toujours. Et puis un beau jour - c'était à l'occasion d'un voyage en Angleterre - j'ai visité une salle d'opération dans une clinique ; on m'a montré le matériel du chirurgien : scies, marteaux, vilebrequins... Ma vocation s'est évanouie en un instant.
J'ai traversé une période d'hésitation, d'incertitude. L'un de mes professeurs m'a alors guidé et influencé. C'était mon prof d'histoire, un homme intelligent et ouvert qui s'occupait aussi de cinéma, de voyages, et qui militait dans la vie associative locale. Il s'appelait Godefroid, nous le surnommions Pepone, je ne sais pas trop pourquoi. J'ai été heureux, trente-cinq ans plus tard, quand j'étais Premier ministre, de le décorer pour ses longs et généreux services professionnels. Un jour, il me met dans les mains un fascicule d'information sur l'Ecole nationale d'administration. Jamais entendu parler ! Il m'explique que c'est la voie royale qui conduit aux plus hauts postes de l'Etat, voire au pouvoir politique. Je suis resté perplexe. Je n'avais aucune idée de ce que pouvaient être le Conseil d'Etat ou l'Inspection générale des Finances ou la Cour des comptes.
 
S.J. - A quel moment vous êtes-vous décidé à préparer l'ENA ?
 
A.J. - En terminale, il a bien fallu prendre un parti. Je suis allé voir mon proviseur, je lui ai parlé de l'ENA, de Sciences Po, point de passage obligé pour préparer le concours. Il m'a donné un sage conseil : « Passez une année en hypokhâgne, cela vous musclera. » Grâce à mon palmarès au concours général, j'ai pu décrocher une place à Louis-le-Grand. J'étais excité, angoissé, heureux... « A nous deux, Paris ! »
 
S.J. - J'ai l'impression, en vous écoutant, que vous ne choisissez jamais. Les circonstances tranchent pour vous, vous vous laissez porter...
 
A.J. - C'est vrai qu'à deux ou trois moments cruciaux de ma vie, le hasard, peut-être la chance ont beaucoup joué. J'éprouve de la fascination pour ceux qui ont vraiment choisi leur vie. S'il en existe.
J'ai continué à me laisser porter par les événements. A la surprise générale, et d'abord à la mienne, le petit lycéen de Victor-Duruy (de Mont-de-Marsan...) a terminé son hypokhâgne avec le prix d'excellence, et la quasi-obligation morale d'entrer en khâgne. Les grandes vacances furent grandioses. Avec mon meilleur copain, nous écumâmes la Suède et la Norvège, de Malmö au cap Nord, en quinze jours d'équipée automobile. L'année de khâgne, en 1963-64, me ramena loin du monde et hors du temps. La fréquentation quotidienne d'Homère, de Virgile et de quelques autres me procura un bonheur jamais retrouvé. C'était aussi le bagne, il faut bien le dire ! On travaillait au minimum deux fois trente-cinq heures par semaine. Et il y avait peut-être quelque chose de pervers dans cette coupure d'avec le monde extérieur. D'où le formidable sentiment de libération que j'ai éprouvé quand j'ai réussi, en 1964, le concours de la rue d'Ulm. Je retournais dans le monde. Et j'en ai profité ! Le résultat ne s'est pas fait attendre : au printemps suivant, le jeune normalien que j'étais se faisait lamentablement recaler à son certificat de latin. Du jamais vu à la Sorbonne. Cela ne m'a pas empêché de me marier dans la foulée, sans attendre la majorité légale qui était encore à l'époque de vingt et un ans.
 
S.J. - Pourquoi vous êtes-vous marié ? Pour échapper à votre famille ?
 
A.J. - Non. Devenu parisien, normalien, j'avais pris du champ. J'étais simplement amoureux.
 
S.J. - Mais vous pouviez être amoureux sans vous marier. Au même âge, j'étais également amoureux !
 
A.J. - A l'époque, on faisait encore souvent le lien entre les deux.
J'avais seize ans quand j'ai rencontré Christine. C'était à l'occasion d'un voyage d'étudiants en Grèce. Ce fut un double coup de foudre : entre nous deux et entre la Grèce et nous. Nous étions furieusement romantiques.
 
S.J. - C'était votre première histoire d'amour ?
 
A.J. - J'avais eu quelques amourettes au lycée, comme tout le monde. Mais rien d'important.
Nous nous sommes donc mariés à vingt ans. Nous avons eu notre premier enfant deux ans plus tard. Nous étions tous deux étudiants, la vie n'était pas toujours simple. La situation s'est arrangée quand je suis entré à l'ENA fin 68.
 
S.J. - Finalement, vous avez traversé les années soixante sans éprouver la moindre tentation politique.
 
A.J. - Sans engagement militant. Mais je m'intéressais à la vie politique et aux grands débats qui agitaient le pays. Mon père était un gaulliste convaincu, membre du RPF dès la première heure ; il participait activement aux joutes municipales montoises. Et puis mon frère aîné avait passé plusieurs années en Algérie, comme jeune sous-lieutenant, à la tête d'une section administrative spéciale, une SAS, qui l'avait mis en contact étroit avec la population musulmane. En 58 nous écoutions beaucoup la radio. Radio Alger, bien sûr. Nous avons fait confiance à de Gaulle. Mon frère avait été tenté de croire que l'Algérie, c'était la France. Il a vécu la rupture comme un traumatisme. Et puis, il a fini par dire : « Au bout du compte, de Gaulle avait raison, cela ne pouvait pas marcher. »
 
S.J. - Vous avez traversé mai 68 comme un touriste étranger ?
 
A.J. - Dans les premiers jours, j'ai manifesté. J'ai suivi, un peu par curiosité, un cortège étudiant qui allait de Sciences Po au ministère de l'Education nationale rue de Grenelle. J'ai fréquenté les amphis de la Sorbonne et l'Odéon, souvent avec mon frère qui se cherchait un peu à son retour d'Algérie. Mais je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Les débats n'en finissaient pas ; je n'ai jamais aimé les longs discours. Et je faisais déjà preuve d'un anticommunisme primaire. La référence à Mao me stupéfiait.
 
S.J. - Normale Sup était pourtant très engagée à ce moment-là.
 
A.J. - Certes ! Mais j'étais en marge des chapelles althussériennes.
 
S.J. - Vous n'avez jamais eu de relations politiques avec des groupes étudiants ?
 
A.J. - J'avais des amis, souvent très chers. Mais je n'adhérais à aucun groupe. La gauche m'exaspérait. L'extrême droite me révulsait. Je ne connaissais pas les autres.
Jérôme Clément m'a souvent dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu n'es pas avec nous ! » C'est-à-dire avec la gauche socialiste. Ce qui me faisait fuir à l'époque, c'était la formidable bonne conscience des gens de gauche, leur arrogance intellectuelle et morale. Il m'arrive souvent de cultiver l'esprit de contradiction.
J'ai toujours dans ma bibliothèque le petit livre que Raymond Aron écrivit quelques mois après mai 68 sur le psychodrame de cette pseudo-révolution. J'étais en phase avec son analyse. Je ne suis pas sûr d'avoir changé d'opinion.
 
S.J. - L'explosion culturelle de 68 vous a échappé. Ce mouvement n'était pourtant pas propre à la France. Aux Etats-Unis, pendant toutes les années 60, c'est d'abord un mouvement culturel qui prend une dimension politique avec l'engagement américain au Vietnam. En France, ce mouvement s'est combiné avec la politique, à la fois du fait de l'histoire intellectuelle de notre pays, mais aussi parce que la société française étouffait sous la rigueur morale, le provincialisme, la culture ultra-hiérarchique du Général.
 
A.J. - Vous avez sans doute raison, je suis passé à côté de ce phénomène. Je n'ai vu que l'aspect d'agitation politique, la « chienlit »... et je suis allé manifester le 30 mai avec les gaullistes. La dimension culturelle et sociale ne m'a pas touché, sur le moment. Pourquoi ? Manque de maturité, peut-être, ou vie trop protégée.
Mais, finalement, n'étais-je pas tout simplement représentatif de la « majorité silencieuse » qui a contemplé le spectacle avec un mélange d'incompréhension et de scepticisme ?
 
S.J. - Je ne comprends pas comment vous avez pu échapper à tous les débats qui animaient la rue d'Ulm.
 
A.J. - Je ne fréquentais pas les séminaires de Lacan ou d'Althusser. Quand je vous ai dit que je vivais plutôt avec Homère ou Virgile, vous avez peut-être vu là un rien de coquetterie. Mais c'était vrai. Et en 67, pendant l'année d'agrég, c'étaient Villon et Musset. Je rêvais d'archéologie et de l'Ecole d'Athènes. J'entends bien que tous les littéraires ne sont pas imperméables aux mouvements des idées de leur temps. Mais pour ma part, j'étais, c'est vrai, peu branché. Je m'en suis aperçu, d'ailleurs, et si je n'ai pas poursuivi mes recherches sur la nouvelle cosmogonie et la poésie libertine dans la première moitié du xviie siècle, c'est que j'ai eu envie de m'engager dans le xxe.
 
S.J. - Vous êtes-vous senti concerné par la démission du général de Gaulle ?
 
A.J. - Bien sûr, mais encore comme spectateur. En avril 1969, je faisais mon service militaire comme EOR (élève officier de réserve) ; nous étions en manœuvres en Normandie, dans le camp de Biville si je me souviens bien. C'est sous la tente que, l'oreille collée au transistor, nous avons appris le succès du « non ». Certains de mes camarades ont sablé le champagne, Louis Gallois, l'actuel président de la SNCF, par exemple ; moi, j'étais triste.
La période qui a suivi le départ du Général m'a déçu. Le ronron du pompidolisme ne répondait pas tout à fait à mes attentes. Il m'est même arrivé, au premier tour d'une élection législative où le candidat gaulliste me paraissait archaïque, d'émettre un vote « protestataire », comme on dit aujourd'hui. Du côté de Lutte ouvrière si je me souviens bien. Mais je me suis repris au deuxième tour ! Au fond de moi-même, je restais gaulliste, c'est-à-dire à la recherche d'une jonction originale entre patriotisme et humanisme.
 
S.J. - C'est étonnant de voir qu'à cette époque très politique, au milieu de populations très politisées, vous réussissez l'exploit d'échapper à la politique. Vous étiez alors plein d'indifférence ?
 
A.J. - Vous l'avez dit, je n'avais pas de relations. Et j'étais assez maladroit dans l'art de m'en créer. Les amis de khâgne ou de l'Ecole que je continuais à voir étaient plus intéressés par les voyages et les beaux-arts que par la politique. Quand j'ai fait ma « tournée » à l'Inspection des Finances, je passais l'essentiel de mon temps en province, ou à l'étranger, puisque j'ai eu la chance d'accomplir, avec mon camarade Michel Bon, la mission du siècle qui nous a conduits à enquêter sur les relations culturelles de la France avec une dizaine de pays étrangers.
 
S.J. - De mars à juillet 1974, vous parcourez en effet l'Algérie, l'Egypte, la Syrie, le Liban, le Brésil, le Vietnam, le Laos et l'Indonésie ; c'est un itinéraire insolite.
 
A.J. - C'était génial. Travail passionnant, et découverte de la planète en même temps ! Quelle chance ! Je me souviens tout particulièrement de la semaine que nous avons passée en Algérie ; nous étions accueillis par un grand ambassadeur, Jean-Marie Soutou, qui nous faisait comprendre la complexité de la relation franco-algérienne et sa charge affective, voire passionnelle. En Egypte ou au Brésil, nous nous posions des questions, auxquelles je ne suis pas sûr qu'on ait trouvé de réponses : l'argent dépensé dans un centre culturel français pour organiser des conférences ou des expositions qui touchent toujours le même public de 2 ou 3 000 fidèles, est-il utilement investi ? La meilleure manière de diffuser la pensée française à travers le monde est-elle de doter nos services culturels d'importantes bibliothèques d'ouvrages en français, ou de subventionner une active politique de traduction dans la langue du pays ? etc. Un quart de siècle plus tard, les choses ont-elles vraiment changé ? En tout cas, cette mission m'a laissé le virus de la « cause francophone » et le goût du service de la France à l'étranger. Même si les volumineux rapports que nous avons rédigés à notre retour ont hélas ! été rapidement archivés : le ministre qui les avait commandés - c'était Michel Jobert - a quitté le Quai d'Orsay ; Georges Pompidou venait de mourir et la campagne présidentielle battait son plein. En bon Aquitain, j'ai milité pour Chaban-Delmas.
Et puis ma période de « tournée » à l'Inspection s'est achevée, et l'horizon s'est obscurci. Je ne voyais pas bien quelle voie prendre. La mécanique administrative m'a poussé vers la direction du Budget. Grande maison ! Si aucun grain de sable n'avait surgi, j'aurais pu être directeur du Budget, puis banquier. Il m'arrive de le regretter, surtout quand je consulte mon compte en banque... Mais il y a eu un grain de sable : il s'appelait Jérôme Monod. Il était, en 1976, directeur du cabinet du Premier ministre, un certain... Jacques Chirac. Monod me convoque un samedi matin à Matignon. Je mets mon plus beau blazer et ma plus belle cravate ; j'étais très coincé quand je suis entré dans le saint des saints. Il a été très direct : « Je cherche un normalien sachant écrire pour préparer les discours du Premier ministre ; et un financier pour nous aider à réfléchir à la meilleure manière de juguler l'inflation qui mine l'économie française. » Je n'avais jamais écrit de discours, même pour moi, et j'étais plus familier de Chateaubriand que de Jacques Rueff. J'ai pourtant dit oui.
 
S.J. - Je croyais que c'était Jacques Friedmann qui vous avait fait entrer au cabinet du Premier ministre ?
 
A.J. - C'est lui, en effet, qui a suggéré mon nom à Monod. Quand je suis entré à l'Inspection des Finances, il en était alors le chef ; il a donc été mon premier « patron ». Puis il est devenu « chargé de mission auprès du Premier ministre » quand Jacques Chirac était à Matignon. Si j'avais choisi le Conseil d'Etat à ma sortie de l'ENA comme j'en ai été fortement tenté, je n'aurais sans doute rencontré ni Friedmann, ni Monod, ni Chirac. Je serais peut-être aujourd'hui directeur de l'Assistance publique, ce qui est un beau métier.



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