Alain
Juppé et Serge July
Entre quatre z'yeux
document
Alain Juppé est aujourd'hui
Maire de Bordeaux. Serge July dirige
Libération.
Depuis février 1998, soit moins de dix
mois après la dissolution manquée
de 1997, Alain Juppé, Premier ministre de
Jacques Chirac pendant deux ans, et Serge July,
directeur de Libération, se
rencontrent et dialoguent. Pendant trois ans,
ces entretiens politiques se sont poursuivis. Ce
sont eux que nous publions aujourd'hui.
- 1 -
Itinéraire d'un surdoué
landais
(Le choix de Bordeaux - Un baby boomer landais -
Sur le berceau, un gaulliste - Tous divorcés
- Le surdoué fait du surf universitaire -
Virgile, la poésie libertine
du xvii e et Musset en 68 - Le
virus
francophone - Un grain de sable nommé
Jérôme Monod)
Serge July - Lorsque votre choix s'est porté
sur Bordeaux pour les élections municipales
de 1995, vous n'alliez pas tout à fait au
hasard. C'était à la fois une
opportunité à la suite de l'annonce
de la retraite de Jacques Chaban-Delmas et un
retour au pays. Ce n'est pas la moindre des
dimensions. Quitte à partir en province,
loin de Paris, puisque vous n'héritiez pas
de la municipalité de Paris, vous aviez au
moins le bénéfice d'un retour
à vos origines. C'était l'occasion
d'un ré-enracinement ?
Alain Juppé - Mon grand-père paternel
a en effet vécu à Bordeaux. Mon
père y a passé son enfance. Toute la
famille de ma mère est landaise, depuis
plusieurs générations. Oui, je me
rapprochais de ma terre. Je suis heureux à
Bordeaux. C'est une ville superbe où il y a
beaucoup à faire.
S.J. - Vous êtes né à
la fin de la guerre, en 1945. Vous êtes un
« baby boomer » issu de la
société rurale avec deux familles
d'origine socialement très
différentes.
A.J. - Très différentes. Je
sais peu de choses sur la famille de mon
père, bien qu'une de ses surs vive
toujours à Bordeaux. Ma mère vient
d'une lignée landaise classique :
Campagne de Marsan, Saint-Perdon, Cauna. On y
possédait de la forêt et des
métairies. Son père aurait pu vivre
de ses rentes. Mais c'était un
personnage ! Très libre d'esprit :
en sa qualité de contribuable, il estimait
que la rue lui appartenait ; il y marchait
donc en plein milieu, même devant
l'armée allemande ! C'est ainsi qu'il
est mort, en 1942, je crois, renversé par un
motocycliste de la Wehrmacht. Je ne l'ai donc pas
connu. Ma mère le décrit comme un
homme fin, cultivé, exigeant. Il voyageait
beaucoup, sur cartes, dans son bureau. La gestion
de ses propriétés devait l'ennuyer et
il avait repris sur le tard des études de
droit ; il était devenu avocat, puis
magistrat. Maman se souvient de l'avoir entendu
faire les cent pas dans sa chambre, toute une nuit,
après avoir dû requérir la
peine de mort contre un criminel. Politiquement,
chez les Darroze, il sentait un peu le soufre car
il était ostensiblement
républicain.
Ma mère s'est mariée une
première fois très jeune, à
dix-huit ans, je crois. Elle a eu deux enfants qui,
malgré la différence d'âge,
sont très proches de moi. D'après les
bribes de confidences que j'ai glanées ici
ou là, le train de vie de ce premier mariage
devait être un peu au-dessus des moyens
réels. Cela n'a pas duré. Divorcer,
à l'époque, et au fin fond de la
province, ce devait être un
mini-cataclysme.
Le second mariage a dû être lui aussi
un acte de volonté fort de la part de ma
mère : mon père n'avait ni biens
ni diplômes, le
« certif » tout juste. On a
dû parler, dans les chaumières, de
mésalliance...
Je sais peu de choses de la jeunesse de mon
père. Il n'était pas bavard. Il se
contentait de me dire qu'il avait
« mangé de la vache
enragée ». Cette expression
revenait souvent dans sa bouche. Son propre
père, fils de petit fonctionnaire,
était né en Afrique du Nord ; je
l'ai connu cheminot retraité à
Bordeaux. Entre les deux, peu de souvenirs. Il
était divorcé. Mon père et ses
frère et sur, Paul et Marie,
étaient issus d'un premier lit ; puis
étaient venues, du second mariage, deux
surs plus jeunes, Gisèle et Rolande.
Papa avait beaucoup d'affection pour Marie, qui
avait épousé un ouvrier tourneur
installé à Pessac, à
l'Alouette exactement, près de Bordeaux.
Nous allions les voir souvent, dans leur pavillon
de banlieue. J'aimais jouer avec mes cousines de la
grande ville. Et puis nous nous sommes perdus de
vue. J'ai gardé peu de contacts avec ma
famille paternelle, sauf un oncle et une tante qui
comptent parmi mes « fans »
à Bordeaux.
Quant aux circonstances dans lesquelles mon
père et ma mère se sont
rencontrés, elles restent pour moi un peu
mystérieuses. Pour ce que j'en sais,
c'était dans le maquis, pendant la
guerre...
S.J. - Votre père était
gaulliste ?
A.J. - Oui. Farouchement. Mais il se
racontait peu. Rarement, après un bon repas,
dans l'ambiance chaleureuse qu'il aimait, il lui
arrivait d'évoquer son service militaire
à Angoulême, la débâcle
de 40 dans son unité de chars, le maquis
landais, le corps-franc Pommiès, la pointe
de Grave et les derniers combats contre les
Allemands. Et puis après, le rugby.
Il fréquentait peu les associations
d'anciens combattants, sauf les banquets annuels du
corps-franc Pommiès. Quand il est mort, en
juillet 1998, j'ai été ému de
voir ses anciens camarades de combat venir
déposer une plaque toute simple sur sa
tombe.
S.J. - C'est curieux que vous connaissiez
si peu de choses sur la vie de vos parents
comme s'ils vous étaient totalement
étrangers : vous n'aviez pas envie de
savoir ?
A.J. - Peut-être... Du
côté de maman qui était fille
unique, mon grand-père est mort, je vous
l'ai dit, avant ma naissance, ma grand-mère
quand j'avais quatre ou cinq ans. Du
côté de papa, on se voyait assez peu.
Et nous étions gens sans histoires. Papa
était timide et souvent bourru ; il
souffrait, sans le dire, de n'avoir pas fait
d'études. D'où la passion qu'il
mettait à voir ses enfants les pousser le
plus loin possible. Mes parents ont dû se
connaître en 1942. Lui était au
maquis, du côté de
Villeneuve-de-Marsan ; elle passait à
bicyclette la ligne de démarcation pour
apporter le ravitaillement. Sur leurs vieux jours,
ils ont longtemps aimé aller dîner
dans une auberge de campagne, à Saint-Vidou,
où j'ai cru comprendre qu'ils se
rejoignaient pendant la guerre. Ils ont dû
vivre une belle histoire d'amour, contre vents et
marées, je veux dire contre conventions
provinciales et familiales. Maman a tenu bon. Leurs
relations, qui n'ont pas été un long
fleuve tranquille, ont toujours été
passionnées.
S.J. - Et elle élevait seule deux
enfants ?
A.J. - Elle avait les revenus de
l'héritage paternel. Et l'on vivait
convenablement mais sans frimer.
Après son mariage, papa a appris le
métier d'agriculteur dont il ne savait rien,
j'imagine, puisque sa jeunesse avait
été citadine. Il y a mis beaucoup de
cur et d'énergie. Il travaillait dur
personnellement ; il conduisait son tracteur
aux petites heures du jour, avant la canicule qui
sévit l'été dans les Landes.
J'aimais le voir rentrer à la
mi-journée, musclé et bronzé.
Il a su aussi innover, mettre en place l'irrigation
pour développer la culture du maïs. A
l'époque, dans les années 50,
c'était une forme de révolution. Il
s'est viscéralement attaché à
la terre. Jusqu'à ses derniers jours, alors
que le cancer l'avait vidé de ses forces, il
continuait presque quotidiennement à faire
sa tournée « à la
campagne », pour acheter des ufs ou
un poulet, un « vrai » qui
avait couru en liberté et mangé du
maïs. Il était écologiste avant
l'heure : il bannissait de son assiette tout
ce qui ressemblait à du surgelé ou
à de la « conserve »
industrielle (rien à voir naturellement avec
la production de
« graisserons » et confits
maison dont il faisait grande
consommation...) ; la première fois
où je l'ai traîné dans un McDo
pour faire plaisir à mes propres enfants,
j'ai essuyé une colère
mémorable. Il aurait eu de la sympathie pour
le combat de José Bové ! Il
n'avait pas bien préparé,
matériellement, sa fin de vie. Quand il est
mort, sa retraite d'exploitant agricole ne
dépassait guère trois ou quatre mille
francs par mois.
S.J. - Que sont devenues les
terres qu'il exploitait ?
A.J. - Aucun d'entre nous n'a voulu
reprendre l'activité agricole. Ma
mère a partagé ses
propriétés en quatre, il y a vingt
ans. Au fil des années, elles ont
été vendues. J'ai pu ainsi acheter ma
maison de Bordeaux.
S.J. - C'était une famille qui
vivait plutôt refermée sur
elle-même ?
A.J. - Oui et non. Nous n'avions certes
pas de vie mondaine. Ce qui comptait,
c'étaient les réunions de famille.
Mes parents vivaient pour leurs enfants, avec
passion et générosité. Bref,
nous n'étions pas très originaux...
Je n'ai découvert qu'au moment de la mort de
mon père la vigueur et l'étendue du
réseau d'amitiés qui
l'entouraient : anciens rugbymen, anciens
résistants, sylviculteurs, et, bien
sûr, militants du RPR dont il était
membre.
S.J. - Et votre sur ?
A.J. - Martine est de deux ans plus jeune
que moi. Nous avons été
complètement élevés ensemble
et nous avons gardé des liens très
étroits. C'est une fille
« super », comme on dit
maintenant. Intelligente et généreuse
à la fois, ce qui est rare. Au lycée,
elle réussissait bien et pourtant elle avait
un sévère handicap : la
réputation de son frère par rapport
auquel les profs avaient tendance à la
juger. Mais elle prenait cela avec philosophie, du
moins je le crois. Nous évoquons souvent nos
souvenirs de jeux qui étaient
endiablés. Aujourd'hui, elle enseigne
l'espagnol dans les Landes.
S.J. - Votre mère était
divorcée, vous êtes divorcé,
votre frère et votre sur aussi...
A.J. - Oui, nous étions en avance
sur ce qu'on appelle maintenant les nouvelles
conjugalités. Curieusement, chez nous, les
comportements familiaux étaient
marqués à la fois par une forte
tradition terrienne, proche et vivante, et par une
grande ouverture d'esprit ; ni censure ni
ordre moral.
S.J. - Votre mère exigeait la
perfection chez vous seulement ou chez tous ses
enfants ?
A.J. - C'était la mère
pélican, pour tous ses enfants. Mais il est
vrai qu'elle m'a beaucoup donné et beaucoup
demandé. Quand j'étais à
l'école communale, j'étais un enfant
turbulent, comme les autres. Contrairement à
la légende familiale inventée a
posteriori qui veut que je fusse en permanence
enfermé dans ma chambre à
étudier. Plus tard, oui, pendant
l'adolescence. Mais pas à huit-dix ans.
C'est pourtant à cet âge que le hasard
a, sans doute, pour la première fois,
orienté ma vie : mon institutrice, Mme
Dulong, a décidé que j'étais
doué et qu'il fallait développer ces
dons. Elle en a convaincu mes parents et, de la
huitième, comme on disait alors,
jusqu'à la quatrième, elle m'a fait
travailler presque quotidiennement. Elle
était seule dans la vie, divorcée,
brouillée avec sa fille unique. Nous sommes
devenus sa seconde famille. Son intelligence
était vive et sa passion de savoir
inépuisable. Je la trouvais parfois un peu
fantasque. Il lui arrivait de trépigner en
répétant à toute allure :
« Mon Dieu, que ce petit est
intelligent ! », ou bien
encore : « Madame Juppé,
vieillir, vieillir, vous verrez, c'est
horrible ! » Un beau jour, elle a
senti qu'elle n'était plus dans le coup.
Elle a pris sa retraite, elle a quitté
Mont-de-Marsan et je ne l'ai plus revue.
S.J. - Elle a contribué à
vous donner confiance, elle vous a convaincu de vos
capacités...
A.J. - Elle a surtout aiguisé en
moi la curiosité et le goût
d'apprendre. Autant que dans les livres, qu'elle me
faisait aimer, elle vivait dans
l'actualité : elle avait une passion
pour les grands reportages de Paris-Match et
me demandait d'y découper, chaque semaine,
les plus belles photos dont je constituais de
véritables albums ; j'en ai
retrouvé un ou deux récemment, en
fouillant dans les affaires de mon père,
lorsqu'à sa mort, ma mère a vendu la
maison familiale devenue trop vaste.
Il est vrai que j'étais bon
élève. Je collectionnais les prix
d'excellence. Mais, voyez comme les
mentalités évoluent : il semble
qu'aujourd'hui, il faille presque s'en excuser.
S.J. - Vous aviez quinze ans et demi
lorsque vous avez passé le concours
général de français.
A.J. - Mon lycée m'a
présenté dans trois
matières : français, latin et
grec ; j'ai été lauréat
dans les deux dernières. La remise des prix,
dans le grand amphithéâtre de la
Sorbonne, a été, pour toute la
famille, un moment de fierté. A
l'époque, le Premier ministre -
c'était Georges Pompidou - y
procédait en personne. L'année
suivante, j'ai concouru en histoire ; ce fut
le fiasco : le sujet portait sur les
conséquences de la guerre de 14-18, or le
cours de notre prof s'était
arrêté vers 1910... J'ai rendu copie
blanche.
S.J. - Aviez-vous le sentiment
d'être ce que l'on appelle aujourd'hui un
surdoué ?
A.J. - Il y avait des hauts et des bas.
Mais dans l'ensemble, on me regardait comme tel.
Pourtant, je n'avais pas vraiment confiance en moi.
Quand j'ai quitté Mont-de-Marsan pour entrer
à Louis-le-Grand, j'étais même
paniqué. Je me disais : « Les
choses sérieuses vont enfin
commencer. »
S.J. - J'ai lu, à propos de votre
mère, qu'elle était surnommée
« la tsarine ». D'où lui
vient ce surnom ?
A.J. - Je ne me souviens plus de ce
surnom. Je disais plutôt « mater
familias ». En tout cas, elle avait, elle
a toujours une personnalité forte. Si
j'avais été fils unique, j'aurais pu
en souffrir.
S.J. - Vous décrivez un
système fortement matriarcal.
A.J. - Un peu, oui. Mon père
n'était certes pas effacé. Mais il y
avait une stricte répartition des
rôles : la maison, les enfants,
c'était la mère. Au demeurant, j'ai
eu une enfance protégée, perdue au
fin fond de la province où les mots
d'insécurité, de drogue, sans parler
de sida bien sûr, étaient inconnus. Le
tout dans un climat familial affectueux mais
animé...
S.J. - Perturbé par les aventures
familiales...
A.J. - Oui, les conflits et la passion
n'ont pas manqué. Mon apprentissage a
parfois été rude.
S.J. - Votre mère vous donnait
vraiment des coups de parapluie en disant
« c'est pour son
bien » ?
A.J. - Elle n'aime pas que je raconte ces
anecdotes. Je la provoque un peu en y revenant
souvent. D'abord parce que c'est vrai, ma
mémoire ne me trahit pas ; ensuite
parce que je n'en conserve ni amertume ni
rancur au contraire, plutôt de
l'amusement et même de la reconnaissance.
Quand il y a de l'amour, et Dieu sait s'il y en
avait, quelques bonnes taloches ne font pas de mal.
Mon morceau de bravoure, c'est l'année du
bac et les fêtes de la Madeleine qui sont,
à Mont-de-Marsan, une sorte de bacchanale
annuelle, comme la feria de Dax ou celle de
Pampelune. En mieux, bien sûr... J'ai fait la
fête toute la nuit avec mes copains ;
à 7 heures du matin, un peu
éméchés, nous sommes
allés servir la première messe du
jour dans une église des faubourgs, à
Saint-Médard très exactement, et je
n'ai regagné le domicile familial qu'en
milieu de matinée. J'avais quinze ans et je
découchais pour la première fois de
ma vie. Ma mère m'attendait derrière
la porte, parapluie en main. L'excuse de la messe
n'a été d'aucune efficacité.
J'ai pris la rouste de ma vie, au motif qu'on
m'avait cherché toute la nuit, y compris
dans les fossés au bord des routes.
Voilà d'où vient l'histoire du
parapluie. Mais il y eut d'autres épisodes
douloureux. Ma mère avait la main leste,
surtout quand mes résultats scolaires
n'étaient pas à la hauteur de ses
exigences. Une place de second me conduisait
à faire de longs détours entre le
lycée et la maison afin de retarder le
moment de la confrontation. Elle avait
décidé que je devais être le
meilleur ; si je ne l'étais pas, c'est
que je ne voulais pas l'être.
S.J. - N'avez-vous jamais eu envie de
vous rebeller sur les choix que votre famille vous
imposait ?
A.J. - Non. J'intériorisais. Vers
douze-treize ans, comme tout le monde, j'ai fait ma
crise d'adolescence, je me suis refermé sur
moi-même. Je n'étais pas très
sportif, il paraît que j'étais de
santé fragile et que de toute
manière, on ne pouvait pas tout faire :
étudier et courir... Alors, je m'adonnais
à mes vices : lire et écouter de
la musique. Ecouter parce que je ne savais pas - je
ne sais toujours pas ! - déchiffrer une
partition, et parce que j'étais le seul
enfant de la famille à qui l'on n'avait pas
imposé de leçons de piano. Mais,
chaque samedi après-midi, je passais des
heures à fouiller dans les bacs du seul
disquaire convenable de Mont-de-Marsan, je
m'offrais un nouveau disque et je rentrais dans ma
tanière pour des moments délicieux
entre livres et
« électrophone ». Je
faisais scandale parce que j'avais un penchant pour
la musique religieuse et notamment les requiems.
J'aimais écrire aussi, je noircissais des
pages et des pages, souvent de mauvais vers.
S.J. - Et d'ailleurs, vous choisissez de
faire l'agrégation des lettres
classiques.
A.J. - Ma sensibilité me portait
plus vers les lettres que vers les chiffres. Et j'y
réussissais mieux. J'avais, un jour,
demandé, à l'occasion de je ne sais
quelle fête, qu'on m'offrît un livre
dans la collection de la Pléiade. Cela me
paraissait le comble du luxe bibliographique. Sur
les conseils du libraire, ma mère avait
choisi les uvres complètes de Charles
Péguy. A douze ans, j'ai eu du mal. Mais j'y
ai trouvé une mine de citations sur les
mérites comparés de Racine et
Corneille, dont j'ai émaillé toutes
mes dissertations jusqu'en terminale. Cela
impressionnait mes profs.
S.J. - Vous avez reçu une
éducation catholique ?
A.J. - Mon père était assez
mécréant, mais ma mère avait
une foi solide. J'ai été enfant de
chur longtemps et passionnément. J'ai
même traversé, entre huit et dix ans,
une période
« mystique ».
S.J. - Avec les « chevaliers du
Christ » ?
A.J. - Exactement. C'était une
association animée par un prêtre
à qui je vouais une profonde admiration.
Mais je mélangeais un peu la foi et
l'ambition. Je me serais bien vu cardinal de la
Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine
dont j'aimais tant le faste. Et même pape.
Contrairement à ce qu'affirme
Jérôme Clément, je ne
rêvais pas de la Présidence de la
République mais du trône de
Pierre.
S.J. - Jérôme
Clément, c'était en hypokhâgne,
en 1962, prétend en effet que vous auriez
déclaré devant lui :
« Je ferai Normale Sup, l'ENA,
l'Inspection des Finances et je serai
Président de la
République... » De toute
évidence, il avait été
impressionné.
A.J. - Jérôme est un ami
cher et j'hésite à le contredire mais
je n'ai pas le souvenir d'avoir eu de telles
certitudes. Dois-je le confesser : quand il
s'agit de moi, il m'arrive plus souvent de douter
que d'affirmer. Quand je suis entré en
hypokhâgne, je pensais avoir très peu
de chances d'intégrer la rue d'Ulm. On
m'avait beaucoup dit qu'un lycéen arrivant
du fin fond de sa province dans ce temple de
l'intelligence et du savoir parisien
qu'était Louis-le-Grand devait se faire
modeste.
S.J. - Que vouliez-vous faire dans la
vie, à l'époque du
lycée ? Vos parents avaient-ils des
projets pour vous ?
A.J. - Je vous ai dit que mes parents, ma
mère surtout, me tenaient la bride
courte ; mais en même temps ils me
laissaient une immense liberté dans mes
choix « stratégiques ».
De la quatrième à la terminale, je
voulais devenir médecin. A cette
époque, la carrière médicale
était l'une des voies d'ascension sociale
les plus sûres pour quelqu'un de notre
milieu. L'idée plaisait à ma famille.
Ma mère me voyait déjà dans la
peau d'un grand chirurgien. Je crois qu'elle en
rêve toujours. Et puis un beau jour -
c'était à l'occasion d'un voyage en
Angleterre - j'ai visité une salle
d'opération dans une clinique ; on m'a
montré le matériel du
chirurgien : scies, marteaux, vilebrequins...
Ma vocation s'est évanouie en un
instant.
J'ai traversé une période
d'hésitation, d'incertitude. L'un de mes
professeurs m'a alors guidé et
influencé. C'était mon prof
d'histoire, un homme intelligent et ouvert qui
s'occupait aussi de cinéma, de voyages, et
qui militait dans la vie associative locale. Il
s'appelait Godefroid, nous le surnommions Pepone,
je ne sais pas trop pourquoi. J'ai
été heureux, trente-cinq ans plus
tard, quand j'étais Premier ministre, de le
décorer pour ses longs et
généreux services professionnels. Un
jour, il me met dans les mains un fascicule
d'information sur l'Ecole nationale
d'administration. Jamais entendu parler ! Il
m'explique que c'est la voie royale qui conduit aux
plus hauts postes de l'Etat, voire au pouvoir
politique. Je suis resté perplexe. Je
n'avais aucune idée de ce que pouvaient
être le Conseil d'Etat ou l'Inspection
générale des Finances ou la Cour des
comptes.
S.J. - A quel moment vous êtes-vous
décidé à préparer
l'ENA ?
A.J. - En terminale, il a bien fallu
prendre un parti. Je suis allé voir mon
proviseur, je lui ai parlé de l'ENA, de
Sciences Po, point de passage obligé pour
préparer le concours. Il m'a donné un
sage conseil : « Passez une
année en hypokhâgne, cela vous
musclera. » Grâce à mon
palmarès au concours général,
j'ai pu décrocher une place à
Louis-le-Grand. J'étais excité,
angoissé, heureux... « A nous
deux, Paris ! »
S.J. - J'ai l'impression, en vous
écoutant, que vous ne choisissez jamais. Les
circonstances tranchent pour vous, vous vous
laissez porter...
A.J. - C'est vrai qu'à deux ou
trois moments cruciaux de ma vie, le hasard,
peut-être la chance ont beaucoup joué.
J'éprouve de la fascination pour ceux qui
ont vraiment choisi leur vie. S'il en existe.
J'ai continué à me laisser porter par
les événements. A la surprise
générale, et d'abord à la
mienne, le petit lycéen de Victor-Duruy (de
Mont-de-Marsan...) a terminé son
hypokhâgne avec le prix d'excellence, et la
quasi-obligation morale d'entrer en khâgne.
Les grandes vacances furent grandioses. Avec mon
meilleur copain, nous écumâmes la
Suède et la Norvège, de Malmö au
cap Nord, en quinze jours d'équipée
automobile. L'année de khâgne, en
1963-64, me ramena loin du monde et hors du temps.
La fréquentation quotidienne
d'Homère, de Virgile et de quelques autres
me procura un bonheur jamais retrouvé.
C'était aussi le bagne, il faut bien le
dire ! On travaillait au minimum deux fois
trente-cinq heures par semaine. Et il y avait
peut-être quelque chose de pervers dans cette
coupure d'avec le monde extérieur.
D'où le formidable sentiment de
libération que j'ai éprouvé
quand j'ai réussi, en 1964, le concours de
la rue d'Ulm. Je retournais dans le monde. Et j'en
ai profité ! Le résultat ne
s'est pas fait attendre : au printemps
suivant, le jeune normalien que j'étais se
faisait lamentablement recaler à son
certificat de latin. Du jamais vu à la
Sorbonne. Cela ne m'a pas empêché de
me marier dans la foulée, sans attendre la
majorité légale qui était
encore à l'époque de vingt et un
ans.
S.J. - Pourquoi vous êtes-vous
marié ? Pour échapper à
votre famille ?
A.J. - Non. Devenu parisien, normalien,
j'avais pris du champ. J'étais simplement
amoureux.
S.J. - Mais vous pouviez être
amoureux sans vous marier. Au même âge,
j'étais également amoureux !
A.J. - A l'époque, on faisait
encore souvent le lien entre les deux.
J'avais seize ans quand j'ai rencontré
Christine. C'était à l'occasion d'un
voyage d'étudiants en Grèce. Ce fut
un double coup de foudre : entre nous deux et
entre la Grèce et nous. Nous étions
furieusement romantiques.
S.J. - C'était votre
première histoire d'amour ?
A.J. - J'avais eu quelques amourettes au
lycée, comme tout le monde. Mais rien
d'important.
Nous nous sommes donc mariés à vingt
ans. Nous avons eu notre premier enfant deux ans
plus tard. Nous étions tous deux
étudiants, la vie n'était pas
toujours simple. La situation s'est arrangée
quand je suis entré à l'ENA fin
68.
S.J. - Finalement, vous avez
traversé les années soixante sans
éprouver la moindre tentation politique.
A.J. - Sans engagement militant. Mais je
m'intéressais à la vie politique et
aux grands débats qui agitaient le pays. Mon
père était un gaulliste convaincu,
membre du RPF dès la première
heure ; il participait activement aux joutes
municipales montoises. Et puis mon frère
aîné avait passé plusieurs
années en Algérie, comme jeune
sous-lieutenant, à la tête d'une
section administrative spéciale, une SAS,
qui l'avait mis en contact étroit avec la
population musulmane. En 58 nous écoutions
beaucoup la radio. Radio Alger, bien sûr.
Nous avons fait confiance à de Gaulle. Mon
frère avait été tenté
de croire que l'Algérie, c'était la
France. Il a vécu la rupture comme un
traumatisme. Et puis, il a fini par dire :
« Au bout du compte, de Gaulle avait
raison, cela ne pouvait pas
marcher. »
S.J. - Vous avez traversé mai 68
comme un touriste étranger ?
A.J. - Dans les premiers jours, j'ai
manifesté. J'ai suivi, un peu par
curiosité, un cortège étudiant
qui allait de Sciences Po au ministère de
l'Education nationale rue de Grenelle. J'ai
fréquenté les amphis de la Sorbonne
et l'Odéon, souvent avec mon frère
qui se cherchait un peu à son retour
d'Algérie. Mais je ne comprenais pas
vraiment ce qui se passait. Les débats n'en
finissaient pas ; je n'ai jamais aimé
les longs discours. Et je faisais
déjà preuve d'un anticommunisme
primaire. La référence à Mao
me stupéfiait.
S.J. - Normale Sup était pourtant
très engagée à ce
moment-là.
A.J. - Certes ! Mais j'étais
en marge des chapelles althussériennes.
S.J. - Vous n'avez jamais eu de relations
politiques avec des groupes
étudiants ?
A.J. - J'avais des amis, souvent
très chers. Mais je n'adhérais
à aucun groupe. La gauche
m'exaspérait. L'extrême droite me
révulsait. Je ne connaissais pas les
autres.
Jérôme Clément m'a souvent
dit : « Je ne comprends pas pourquoi
tu n'es pas avec nous ! »
C'est-à-dire avec la gauche socialiste. Ce
qui me faisait fuir à l'époque,
c'était la formidable bonne conscience des
gens de gauche, leur arrogance intellectuelle et
morale. Il m'arrive souvent de cultiver l'esprit de
contradiction.
J'ai toujours dans ma bibliothèque le petit
livre que Raymond Aron écrivit quelques mois
après mai 68 sur le psychodrame de cette
pseudo-révolution. J'étais en phase
avec son analyse. Je ne suis pas sûr d'avoir
changé d'opinion.
S.J. - L'explosion culturelle de 68 vous
a échappé. Ce mouvement
n'était pourtant pas propre à la
France. Aux Etats-Unis, pendant toutes les
années 60, c'est d'abord un mouvement
culturel qui prend une dimension politique avec
l'engagement américain au Vietnam. En
France, ce mouvement s'est combiné avec la
politique, à la fois du fait de l'histoire
intellectuelle de notre pays, mais aussi parce que
la société française
étouffait sous la rigueur morale, le
provincialisme, la culture
ultra-hiérarchique du
Général.
A.J. - Vous avez sans doute raison, je
suis passé à côté de ce
phénomène. Je n'ai vu que l'aspect
d'agitation politique, la
« chienlit »... et je suis
allé manifester le 30 mai avec les
gaullistes. La dimension culturelle et sociale ne
m'a pas touché, sur le moment.
Pourquoi ? Manque de maturité,
peut-être, ou vie trop
protégée.
Mais, finalement, n'étais-je pas tout
simplement représentatif de la
« majorité silencieuse »
qui a contemplé le spectacle avec un
mélange d'incompréhension et de
scepticisme ?
S.J. - Je ne comprends pas comment vous
avez pu échapper à tous les
débats qui animaient la rue d'Ulm.
A.J. - Je ne fréquentais pas les
séminaires de Lacan ou d'Althusser. Quand je
vous ai dit que je vivais plutôt avec
Homère ou Virgile, vous avez peut-être
vu là un rien de coquetterie. Mais
c'était vrai. Et en 67, pendant
l'année d'agrég, c'étaient
Villon et Musset. Je rêvais
d'archéologie et de l'Ecole
d'Athènes. J'entends bien que tous les
littéraires ne sont pas imperméables
aux mouvements des idées de leur temps. Mais
pour ma part, j'étais, c'est vrai, peu
branché. Je m'en suis aperçu,
d'ailleurs, et si je n'ai pas poursuivi mes
recherches sur la nouvelle cosmogonie et la
poésie libertine dans la première
moitié du
xviie siècle, c'est que j'ai
eu envie de m'engager dans le xxe.
S.J. - Vous êtes-vous senti
concerné par la démission du
général de Gaulle ?
A.J. - Bien sûr, mais encore comme
spectateur. En avril 1969, je faisais mon service
militaire comme EOR (élève officier
de réserve) ; nous étions en
manuvres en Normandie, dans le camp de
Biville si je me souviens bien. C'est sous la tente
que, l'oreille collée au transistor, nous
avons appris le succès du
« non ». Certains de mes
camarades ont sablé le champagne, Louis
Gallois, l'actuel président de la SNCF, par
exemple ; moi, j'étais triste.
La période qui a suivi le départ du
Général m'a déçu. Le
ronron du pompidolisme ne répondait pas tout
à fait à mes attentes. Il m'est
même arrivé, au premier tour d'une
élection législative où le
candidat gaulliste me paraissait archaïque,
d'émettre un vote
« protestataire », comme on dit
aujourd'hui. Du côté de Lutte
ouvrière si je me souviens bien. Mais je me
suis repris au deuxième tour ! Au fond
de moi-même, je restais gaulliste,
c'est-à-dire à la recherche d'une
jonction originale entre patriotisme et
humanisme.
S.J. - C'est étonnant de voir
qu'à cette époque très
politique, au milieu de populations très
politisées, vous réussissez l'exploit
d'échapper à la politique. Vous
étiez alors plein
d'indifférence ?
A.J. - Vous l'avez dit, je n'avais pas de
relations. Et j'étais assez maladroit dans
l'art de m'en créer. Les amis de
khâgne ou de l'Ecole que je continuais
à voir étaient plus
intéressés par les voyages et les
beaux-arts que par la politique. Quand j'ai fait ma
« tournée » à
l'Inspection des Finances, je passais l'essentiel
de mon temps en province, ou à
l'étranger, puisque j'ai eu la chance
d'accomplir, avec mon camarade Michel Bon, la
mission du siècle qui nous a conduits
à enquêter sur les relations
culturelles de la France avec une dizaine de pays
étrangers.
S.J. - De mars à juillet 1974,
vous parcourez en effet l'Algérie, l'Egypte,
la Syrie, le Liban, le Brésil, le Vietnam,
le Laos et l'Indonésie ; c'est un
itinéraire insolite.
A.J. - C'était génial.
Travail passionnant, et découverte de la
planète en même temps ! Quelle
chance ! Je me souviens tout
particulièrement de la semaine que nous
avons passée en Algérie ; nous
étions accueillis par un grand ambassadeur,
Jean-Marie Soutou, qui nous faisait comprendre la
complexité de la relation
franco-algérienne et sa charge affective,
voire passionnelle. En Egypte ou au Brésil,
nous nous posions des questions, auxquelles je ne
suis pas sûr qu'on ait trouvé de
réponses : l'argent
dépensé dans un centre culturel
français pour organiser des
conférences ou des expositions qui touchent
toujours le même public de 2 ou 3 000
fidèles, est-il utilement investi ? La
meilleure manière de diffuser la
pensée française à travers le
monde est-elle de doter nos services culturels
d'importantes bibliothèques d'ouvrages en
français, ou de subventionner une active
politique de traduction dans la langue du
pays ? etc. Un quart de siècle plus
tard, les choses ont-elles vraiment
changé ? En tout cas, cette mission m'a
laissé le virus de la « cause
francophone » et le goût du service
de la France à l'étranger. Même
si les volumineux rapports que nous avons
rédigés à notre retour ont
hélas ! été rapidement
archivés : le ministre qui les avait
commandés - c'était Michel Jobert - a
quitté le Quai d'Orsay ; Georges
Pompidou venait de mourir et la campagne
présidentielle battait son plein. En bon
Aquitain, j'ai milité pour
Chaban-Delmas.
Et puis ma période de
« tournée » à
l'Inspection s'est achevée, et l'horizon
s'est obscurci. Je ne voyais pas bien quelle voie
prendre. La mécanique administrative m'a
poussé vers la direction du Budget. Grande
maison ! Si aucun grain de sable n'avait
surgi, j'aurais pu être directeur du Budget,
puis banquier. Il m'arrive de le regretter, surtout
quand je consulte mon compte en banque... Mais il y
a eu un grain de sable : il s'appelait
Jérôme Monod. Il était, en
1976, directeur du cabinet du Premier ministre, un
certain... Jacques Chirac. Monod me convoque un
samedi matin à Matignon. Je mets mon plus
beau blazer et ma plus belle cravate ;
j'étais très coincé quand je
suis entré dans le saint des saints. Il a
été très direct :
« Je cherche un normalien sachant
écrire pour préparer les discours du
Premier ministre ; et un financier pour nous
aider à réfléchir à la
meilleure manière de juguler l'inflation qui
mine l'économie
française. » Je n'avais jamais
écrit de discours, même pour moi, et
j'étais plus familier de Chateaubriand que
de Jacques Rueff. J'ai pourtant dit oui.
S.J. - Je croyais que c'était
Jacques Friedmann qui vous avait fait entrer au
cabinet du Premier ministre ?
A.J. - C'est lui, en effet, qui a
suggéré mon nom à Monod. Quand
je suis entré à l'Inspection des
Finances, il en était alors le chef ;
il a donc été mon premier
« patron ». Puis il est devenu
« chargé de mission auprès
du Premier ministre » quand Jacques
Chirac était à Matignon. Si j'avais
choisi le Conseil d'Etat à ma sortie de
l'ENA comme j'en ai été fortement
tenté, je n'aurais sans doute
rencontré ni Friedmann, ni Monod, ni Chirac.
Je serais peut-être aujourd'hui directeur de
l'Assistance publique, ce qui est un beau
métier.
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