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Ernst Jünger
Le contemplateur solitaire
Ernst Jünger (1985-1998) a été considéré de son vivant comme un des maîtres de la littérature allemande, à l’image d’un Goethe. Il laisse une œuvre immense allant des mémoires à la critique littéraire, en passant par le roman.
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titre des essais ici rassemblés - différents par leur
date, puisque le plus ancien est de 1928, le plus récent
de 1975, et par leur sujet - n'est pas dû à l'auteur,
qui pourtant l'a approuvé ; du reste, il provient d'un morceau
de sa suite alla sarda, " le Copris espagnol ". Nous l'avons
retenu parce qu'il nous a semblé atteindre, sous le disparate
des temps et des lieux, ce qui donne à ces exercices de vision
leur unité : le regard fixé sur un pays, un coléoptère,
un microcosme touristique, ou le corps humain dans ses rapports
avec le langage. L'objet de la contemplation - qui fascine les yeux,
jusqu'au moment où s'efface la différence entre le
Toi et le Moi, comme le savent les mystiques - est, à tout
prendre, indifférent, puisque dans le monde em-blématique
de Jünger, en vertu d'une sorte d'analogia entis, toute partie
donne du tout une image vaste ou menue : ce qu'il regarde peut être
banal ou étrange, grand comme la Sardaigne ou infime comme
ces insectes que nous écrasons sans y prendre garde, d'un
charme évident, comme Antibes, ou d'une hideur qui nous paraît
non moins évidente, comme le monde bourgeois en bonne voie
de pourrissement, égratigné par le burin de Kubin
dès le début de ce siècle. Les bronzettes sardes,
au musée de Cagliari, sont si anciennes qu'elles n'ont plus
d'âge ; la vie du copris espagnol dans la lumière est
si limitée qu'au matin, on ne trouve jamais l'animal vivant,
rien que des petits cadavres par milliers. Comme en peinture, c'est
le regard qui compte : un compotier vu par Cézanne a plus
d'intérêt que la naissance de Vénus, imaginée
par Alexandre Cabanel ; la distinction des grands et des petits
sujets, de l'éphémère et du durable est arbitraire
et superficielle, car, écrivait Léon Bloy, tout ce
qui est est adorable, et, selon le mot de Rilke, pour l'artiste,
c'est ici, dans un hic et nunc quelconque, qu'est " le temps
du dicible ".
Si nous avons placé en tête de notre suite la Lettre
de Sicile au bonhomme de la lune - sans égard pour la chronologie
- c'est que ce texte est, à notre connaissance, le seul où
Jünger, avare de confidences techniques, explicite sa méthode,
et la genèse de ce qu'un critique allemand appelle son "
optique double ". Encore faut-il aborder ces pages avec prudence,
et ne pas les interpréter comme le sismogramme d'un bouleversement
intérieur, unique et soudain, d'une " nuit de Pascal
" littéraire, en quelque sorte. Toute révélation
a sa préhistoire et ses suites, et la première version
du Cur aventureux, rédigée en 1927-1928, est
antérieure d'une bonne année à l'expérience
sicilienne à laquelle un lecteur mal informé la rattacherait.
C'est, bien plutôt, un lent devenir intérieur qui s'achève
ici et se concentre dans ce que la critique anglo-saxonne appelle
un " moment d'illumination ". Jünger a " eu
sa vision " dans un ravin sicilien ; sa relation prend la forme,
non d'un solennel mémorial, mais d'une lettre lyrique et
ironique tout à la fois à une figure qui le suivait
depuis son enfance : ce " bonhomme " (Caïn, dit-on,
courbé sous un fagot d'épines) qu'on montrait jadis
aux enfants, les nuits de pleine lune, et qu'il a rencontré
à trois reprises : à la fenêtre de la maison
paternelle, en Basse-Saxe ; dans les nuits blanches d'une adolescence
inquiète et confuse - et dans la maturité d'une conscience
enfin sûre de ses buts et de ses moyens.
Le lecteur lettré songera, bien entendu, à la magie
lunaire du romantisme allemand, aux entretiens de Matthias Claudius,
autre Allemand du Nord, avec la lune, à Tieck et à
sa mondbeglänzte Zaubernacht, à Eichendorff et généralement
à la place de la lune - masculine en allemand, avec de tout
autres connota-tions que dans notre langue - dans la sensibilité
germanique. Certes, Jünger n'est pas insensible à cet
influx magique dont rayonne l'astre des rêveurs, des fous
et des capricieux ; plus récemment, il a été
déçu, comme bien d'autres, de voir tant de poésie
profanée par la marche trébuchante et lourde des premiers
explorateurs lunaires. Mais il appartient à la catégorie
des " rêveurs précis ", et son expérience
sicilienne, enrichissant d'une dimension supplémentaire -
diurne - les rencontres nocturnes de son enfance et de sa jeunesse,
est moins un instant d'exaltation que d'observation exacte : le
trouble que provoque en nous la lune en plein jour, servie, selon
le mot de Giraudoux, sur les mêmes nappes brillantes que le
soleil. Vue diurne et vue nocturne se recouvrent, et l'aspect clair
des choses se double de leur " côté de nuit ",
comme l'appelaient les romantiques allemands : apparaît alors
" l'autre face ", la face cachée du monde, titre
du seul roman qu'ait écrit Kubin, fort admiré par
le Jünger de cette époque.
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