François Jullien
Les Transformations Silencieuses
Philosophe et sinologue, professeur à l'Université
Paris-Diderot et membre de l'Institut universitaire de France, François
Jullien dirige l'Institut de la pensée contemporaine. Son
travail est traduit dans une vingtaine de pays.
'où vient
que ce qui se produit inlassablement sous nos yeux, et qui est le
plus effectif, est patent, certes, mais ne se voit pas ?
Effectif, à coup sûr : tant un effet de réel
s'y fait, au bout du compte, le plus brutalement sentir et nous
revient en plein visage. Car il ne s'agit pas là d'une invisibilité
intérieure, secrète, psychologique, celle qui serait
des sentiments ; ni de l'invisibilité des idées, que
la philosophie a décrétée d'emblée d'une
autre essence que le sensible. Non, l'invisibilité dont je
parle est propre au " phénomène " et fait
son paradoxe : ce qui ne cesse de se produire et de se manifester
le plus ouvertement devant nous - mais si continûment et de
façon globale - pour autant ne se discerne pas. Discret par
sa lenteur en même temps que trop étale pour qu'on
le distingue. Il n'y a pas là éblouissement soudain
qui aveuglerait le regard par son surgissement ; mais, au contraire,
le plus banal : ce partout et tout le temps offert à la vue,
de ce fait même, n'est jamais perçu - on n'en constate
que le résultat.
Grandir - nous ne voyons pas grandir : les arbres, les enfants.
Seulement, un jour, quand on les revoit, on est surpris de ce que
le tronc est devenu déjà si massif ou de ce que l'enfant
désormais nous vient à l'épaule. Vieillir :
nous ne nous voyons pas vieillir. Non seulement parce que nous vieillissons
sans cesse et que ce vieillissement est trop progressif et continu
pour saillir à la vue ; mais également parce que c'est
tout en nous qui vieillit. Tout : non seulement les cheveux blanchissent,
mais aussi les cernes se creusent, les traits s'empâtent,
les formes s'alourdissent et le visage devient " de plâtre
". Et aussi : le teint vire, la peau se gerce, à la
fois la chair s'affaisse et se rétracte, etc. - je passe.
Il y a si longtemps que, avec ironie ou pitié, dans toutes
les littératures du monde, on le décrit ; et aussi,
si longue que soit l'énumération, elle ne s'approchera
jamais de ce tout. " Tout ", c'est-à-dire que rien
n'échappe : le regard vieillit et le sourire et le timbre
de la voix et le geste de la main - tout s'infléchit et notre
" port ", bien sûr, avec ses semelles de plomb,
dit Proust, qui s'attachent aux pieds.
Or, parce que c'est tout qui se modifie, que rien n'en est isolable,
ce manifeste en devenir, et même étalé sous
nos yeux, ne se voit pas. Peut-être a-t-on bien repéré,
un matin, sur la tempe, quelques cheveux blancs avant-coureurs ;
mais ils ne sont là, somme toute, qu'anecdotiques. Car ce
ne sont pas des cheveux blancs qui font qu'on aura l'air vieux et
qu'un jour des gens se lèvent pour vous céder la place
dans l'autobus. Non, c'est l'" air ", c'est-à-dire
c'est tout, c'est partout
Ceux qui se fient à la chirurgie
esthétique n'en savent-ils pas quelque chose ? En réparant
le vieillissement ici, au coin des yeux, sur leur visage, ils le
rendent plus criant, par contraste, dans leur dos voûté
ou le timbre défraîchi de leur voix. Somme toute, ces
quelques cheveux blancs de plus ne sont qu'un indice accidentel,
un peu plus saillant, de la " transformation silencieuse "
qu'on ne voit pas s'opérer.
" Silencieux " est plus juste, en effet, qu'invisible,
à cet égard, ou plutôt en dit plus. Car non
seulement cette transformation en cours, on ne la perçoit
pas, mais elle s'opère elle-même sans crier gare, sans
alerter, " en silence " : sans se faire remarquer et comme
indépendamment de nous ; sans vouloir nous déranger,
dirait-on, alors même que c'est en nous qu'elle fait son chemin
jusqu'à nous détruire. Puis on tombe, un jour, sur
une photographie d'il y a vingt ans et le trouble dont on est saisi
soudain est irrépressible. Le regard scrutateur s'engloutit
dans la question : comment serait-ce moi ce visage ? Ce n'est pas
" moi " - mais alors quel autre que moi ? Certes, je me
reconnais peu à peu, en recomposant patiemment les traits,
mais de façon seulement allusive et tellement étranger
: sous ce regard perplexe, " moi " se défait. Ou
encore, en croisant un camarade qu'on n'a pas revu depuis des années
: "
il avait gardé bien des choses d'autrefois.
Pourtant je ne pouvais comprendre que ce fût lui " (Proust,
à la fin du Temps retrouvé (N1) ).
En l'évoquant à plaisir, comme en cette dernière
matinée chez la princesse de Guermantes, la littérature
prend sa revanche sur la philosophie, car elle fait apparaître
ce que la philosophie (européenne) n'a pas pensé.
Celle-ci a laissé de côté ce trou, béant,
surgi soudain dans notre expérience. Je le sais, certes,
en croisant ce camarade ou en regardant la photographie (que c'est
lui, que c'est moi), mais en même temps je ne le crois pas.
Non que je prétende en douter (le fameux " doute "
qui fait entrer en philosophie), mais comment parvenir à
y adhérer, à m'en persuader ? Quelle brèche
s'est donc ouverte entre les deux, que la raison ne parvient pas
à recoller ? Quelle épaisseur - ou l'épaisseur
de quoi ? - fait donc ici résistance ? Avouons même
que cette question qui surgit alors et nous maintient perplexe nous
paraît soudain l'emporter sur toute autre question possible
- avec elle on vient de commencer de tirer un fil, dans l'anodin,
le quotidien, dont on pressent déjà qu'il risque de
nous entraîner trop loin
- Mais cette question ne serait-elle
pas au fond la seule importante ? Il est clair, en tout cas, qu'elle
fore soudain à une tout autre profondeur, ou radicalité,
que les autres : ouvrant à l'improviste, comme par mégarde,
sur un plus vrai que tout autre vrai. Question la plus à
vif, la plus à ras, la moins bavarde.
Il y a bien là " révélation ", comme
on dit, surgie dans cette échancrure, mais qui n'a plus rien
à voir, cette fois, avec une sollicitation mystique, tant
ce patent qui se lève alors devant nous est bien le seul
irrécusable et même sur le point de tout emporter dans
son vertige. " J'ai vieilli " - mais un mot suffit-il
à le dire ? Ou ce mot n'est-il pas plus " gros "
que tous les autres mots ? Car jusqu'ici silencieuse, la transformation
s'impose maintenant de la façon la plus criante, d'autant
plus brutale, par son résultat, et cet effet de réel
nous revient bien en plein visage. Voilà donc qui s'est opéré
si sourdement en moi - au point qu'il n'y a plus " moi "
- et qui a pourtant échappé à ma conscience
; et rejette soudain tellement loin de nous - comme tellement abstraits,
secondaires - ces fameux problèmes de la connaissance dans
lesquels s'est complu la philosophie.
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