Eric
Joszef
Main basse sur l'Italie
La résistible ascension de Silvio
Berlusconi
Document
Eric Jozsef est un éminent
spécialiste de la politique italienne.
Correspondant permanent de
Libération à Rome, il
publie également de nombreux articles
à La Republica ainsi que dans
divers journaux anglo-saxons.
PROVA D'ORCHESTRA
ouze
milliards huit cents millions de dollars... Le 15
juin 2000, une dépêche en provenance
de New York égrène les noms des
« hommes les plus riches du monde » selon
le classement établi annuellement par la
revue américaine Forbes. Dès
la vingt-troisième ligne, après Bill
Gates ou les rois du pétrole, apparaît
le titulaire de la plus grosse fortune d'Italie :
Silvio Berlusconi avec douze milliards huit cents
millions de dollars, soit plus de 90 milliards de
francs. Loin devant celui de l'empereur mondial des
lunettes Leonardo Del Vecchio ou de la famille
Benetton, le patrimoine du magnat de la
communication italien représente, selon
Forbes, deux fois et demie celui de tous les
membres du clan Agnelli réunis.
Troisième richesse d'Europe, Silvio
Berlusconi détient en outre une
primauté absolue : si l'on exclut les
princes saoudiens et du Koweït, celui que l'on
surnomme le « Cavaliere » s'affirme comme
le responsable politique le plus riche du monde. Le
16 avril 2000, le président de Forza Italia
(FI) et chef de l'opposition de droite a d'ailleurs
largement remporté les élections
régionales et poussé le gouvernement
en place, dirigé par Massimo D'Alema,
à la démission. Un triomphe qui,
après la victoire un an plus tôt lors
des élections européennes
1, se traduit entre autres par la
conquête de tout le nord du pays - de
Gênes à Venise en passant par Turin et
Milan - et constitue un tournant : le milliardaire
a démontré à cette occasion
qu'il pouvait réellement prétendre
revenir aux affaires sept ans après la
faillite de sa brève expérience
gouvernementale en 1994.
Pourtant, lorsqu'il embarque le 30 mars 2000
à Gênes à bord du yacht de luxe
Excellent, rebaptisé pour l'occasion
Azzurra, « le navire de la
liberté », pour une «
croisière-croisade » de neuf jours
autour de la péninsule, la majorité
de centre-gauche ne cesse encore d'ironiser sur les
ambitions de Berlusconi. A quinze jours des
régionales Walter Veltroni, le
secrétaire des Démocrates de gauche
(DS, ex-PCI), le principal parti de la
majorité, lâche : « Ce n'est pas
un navire, c'est un radeau. » « Le navire
de Berlusconi est une métaphore de la
politique de la droite italienne : elle tourne au
large des côtes loin des problèmes des
citoyens », ajoute Pierluigi Castagnetti, le
responsable du parti populaire italien (PPI,
ex-Démocratie chrétienne). «
C'est avec l'infanterie qu'on gagne », assure
de son côté Massimo D'Alema. Alors que
le chef de l'opposition débute son tour
maritime et électoral avec une grippe, que
son porte-parole se fracture le bras et que le
bateau Azzurra connaît des
problèmes de tuyauterie, Fabio Mussi,
responsable des parlementaires DS, persifle :
« C'est une métaphore parfaite de la
navigation du bateau Italie si l'amiral Silvio
devait arriver aux commandes : mauvais temps, eaux
agitées, incidents à bord et
problèmes pour les passagers. »
« Nous attaquerons par le ciel, par la terre,
par la mer et nous gagnerons »,
réplique l'homme d'affaires qui va
transformer cette croisière en banc d'essai,
peaufiner sa stratégie et donner le ton de
ce qui devrait être sa prochaine campagne
pour les élections législatives du
printemps 2001. Pendant neuf jours, le patron de
Forza Italia s'arrête de port en port pour
soutenir ses représentants. Pour leur
fournir un « kit du candidat », leur
rappeler quelques conseils
élémentaires de propagande («
attention à votre haleine », « si
vous entrez dans des toilettes publiques sales,
nettoyez-les sinon la personne suivante pensera que
c'est vous qui les avez salies ») et
dénoncer pêle-mêle « la
hausse de la criminalité »
essentiellement mise sur le compte des
immigrés, « les communistes
liberticides », « la pression fiscale
» ou encore « les fraudes
électorales » de la gauche, victorieuse
aux législatives anticipées de 1996.
Le show médiatique est soigneusement
calibré entre fanfares et photos de famille
avec mamma Rosa, sa mère nonagénaire,
conférences de presse et meetings devant
deux mille personnes dans les cales du navire :
« Si j'avais une épée, je vous
aurais adoubés, vous êtes des
missionnaires, les apôtres guerriers de la
liberté », lance-t-il à ses
partisans. Comme en 1994, lorsqu'en trois mois il
était parvenu à bâtir une
formation politique et à séduire plus
d'un Italien sur cinq, Silvio Berlusconi,
éternel sourire aux lèvres, offre
l'image de l'optimisme et de la réussite.
Tandis que la réglementation
télévisée adoptée au
début 2000 l'empêche d'inonder les
écrans de ses spots électoraux, il
occupe à travers sa campagne nautique les
pages des quotidiens et les journaux
télévisés. Fruits de
maladresse ou coups médiatiques
soigneusement préparés ? Quoi qu'il
en soit même les blagues de Silvio Berlusconi
au bar du navire finissent par retomber au centre
du débat politique. « C'est l'histoire
d'un type malade du sida, raconte-t-il un soir. Il
va voir son médecin et lui demande des
conseils. " Il faut faire des bains de sable,
indique le médecin. - Vous pensez vraiment
que cela m'aidera à guérir ?
questionne le patient. - Je ne sais pas,
répond le médecin, mais au moins cela
vous habituera à être sous terre... "
» La plaisanterie suscitera d'intenses
polémiques. « Du point de vue de la
communication, la croisière a
été une invention, un choix
extraordinaires », admettra, trop tard,
Massimo D'Alema. D'autant que le Cavaliere a
dépensé sans compter pour cette
consultation régionale : au total plus de
100 millions de francs pour couvrir le pays
d'affiches et 12 millions destinés à
la croisière.
D'un point de vue stratégique, Silvio
Berlusconi teste, à l'occasion de ces
régionales, la bonne tenue de l'entente
électorale formée avec les petits
partis du centre-droit catholique, Alliance
nationale et la Ligue du Nord. Il s'agit en
réalité d'une réédition
de la coalition qui six ans auparavant lui avait
ouvert les portes de la présidence du
Conseil mais dont le caractère
hétéroclite avait fini par le pousser
dehors après seulement sept mois de
gouvernement tumultueux. Dans le Sud, Silvio
Berlusconi va même jusqu'à
expérimenter un accord avec les nostalgiques
de Mussolini, réunis autour de Pino Rauti au
sein du MSI-Flamme tricolore. Le 16 avril au soir,
la droite s'adjuge 50,8 % des suffrages (contre
45,1 % pour la majorité) et huit
régions sur quinze dont le riche et
très peuplé nord du pays ainsi que la
région de Rome, le Latium, gagnée,
avec le soutien du clergé local, par
l'ancien néo-fasciste Francesco Storace.
L'ancien dirigeant communiste Massimo D'Alema,
arrivé au pouvoir dix-huit mois plus
tôt à la faveur d'une crise
parlementaire, remet son mandat au chef de
l'État, trois jours à peine
après la cuisante défaite, sans
demander un vote de confiance au Parlement. Silvio
Berlusconi exulte. Dans la semaine qui suivra sa
victoire politique, son patrimoine boursier gagnera
près de 3 milliards de francs. La
répétition générale
pour les législatives 2001 a parfaitement
fonctionné. L'homme d'affaires aux prises
avec la justice qui, a priori, n'aurait jamais
dû entrer en politique s'il n'y avait
été contraint par les scandales de
pots-de-vin, le politicien néophyte
renversé en 1994 après seulement sept
mois de gouvernement, le candidat battu en 1996 par
la coalition de centre-gauche de l'Olivier,
l'opposant usé par les batailles
parlementaires, est de nouveau sur la rampe de
lancement vers le pouvoir, encadré par
Alliance nationale (ex-néo-fascistes) et les
autonomistes aux accents xénophobes de la
Ligue du Nord. Profitant des dissensions de ses
adversaires, de la démobilisation de
l'électorat de gauche et des faux pas de
Massimo D'Alema qui lui ont servi de tremplin
politique, le « Cavaliere » Silvio
Berlusconi s'affirme comme le favori du prochain
scrutin, dernière étape d'une
histoire italienne qui débute en
février 1992 à l'initiative d'un
petit juge milanais.
NOTE
1. Silvio Berlusconi enregistrera un
troisième succès en mai 2000 avec
l'échec, comme il l'avait souhaité,
de toute une série de
référendums populaires.
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