Laurent
Joly
Xavier Vallat (1891-1872)
Du nationalisme chrétien à
l'antisémitisme d'Etat
Essai
Préface de Philippe Burrin
Laurent Joly est professeur
agrégé d'histoire. Allocataire au
centre d'histoire sociale du XX°
siècle de Paris 1, il prépare une
thèse de doctorat sur le Commissariat
général aux questions juives, sous
la direction du professeur Pascal Ory.
1
UNE ENFANCE RÉACTIONNAIRE
urablement
marqué par l'enseignement catholique et
traditionnel que lui ont inculqué ses
parents et par l'environnement rural dans lequel il
a grandi, Xavier Vallat est avant tout un enfant
des luttes anticléricales du début du
siècle. Traumatisé par le «
combisme », il a été
profondément influencé par la lecture
d'un journal catholique, violemment
antisémite, le Pèlerin.
UNE ENFANCE CATHOLIQUE ET RURALE
Il faut que le lecteur connaisse
l'homme et son milieu familial pour mieux
comprendre son action.
Charles Maurras à Xavier Vallat,
1948116.
L'originalité de Xavier
Vallat est d'être un chrétien et un
Français d'Autrefois.
François Léger,
1969117.
SES PARENTS
Le père de Xavier Vallat est né en
1844 à Pailharès, petit village
montagnard de l'Ardèche. Les frères
qui tenaient l'école du village
remarquèrent cet enfant vif d'esprit et
l'encouragèrent, lui, le fils d'une vieille
lignée de paysans, à devenir
instituteur. Sa carrière débuta dans
la Nièvre, où il rencontra sa femme,
et se poursuivit dans le Vaucluse. Les convictions
réactionnaires de Cyprien Vallat - qu'il ne
cachait pas et dont il tirait même une
certaine fierté - lui valurent d'être
déplacé une dizaine de fois au cours
des trente années qu'il passa dans le
Vaucluse : « Des déménagements
fréquents, surtout pour une famille
nombreuse, étaient un moyen facile de brimer
un fonctionnaire mal vu de ses chefs
hiérarchiques. Ce fut le cas pour mon
père118. »
Cela ne l'empêchait ni d'aller à la
messe ni de fréquenter ostensiblement le
curé : « Chrétien solide et
pratiquant, ignorant le respect humain, il ne se
contentait pas de remplir fidèlement ses
devoirs religieux : partout, il garda l'habitude
d'aller chanter la grand'messe au lutrin, et, dans
tous les villages où il fut appelé
à enseigner, il fut le meilleur ami du
curé. Mieux : s'il y avait une école
tenue par des religieuses, il ne manquait pas d'y
envoyer mes surs119. »
Mais, même s'il ne se plaindra jamais de ces
coups du sort, il semble qu'il ait mal vécu
une carrière chaotique menée sans
espoir de promotion : « bien plus tard, le
jour où j'eus achevé mes
études secondaires grâce à une
bourse de l'enseignement libre et où se posa
pour moi le choix d'une carrière, mon
père me dit simplement : " Choisis la
profession que tu voudras, mais n'entre pas dans
l'enseignement d'État : j'en ai trop
souffert à cause de mes
convictions120 ! " »
Néanmoins, « son honnêteté
foncière, son inépuisable obligeance
lui avaient fait, partout où il était
passé, des amis solides, et l'estime de tous
l'entourait121 ». Aussi, dans tous
les villages où il fut instituteur, Cyprien
Vallat exerça-t-il les fonctions de
secrétaire de mairie.
Il fut ainsi pour ses enfants « le plus
admirable des modèles122 »,
leur transmettant sa foi profonde et son amour
passionné de la patrie : « Le
patriotisme de sa génération, surtout
chez les réactionnaires de son
espèce, ne rusait pas avec les sacrifices
qu'exige le devoir123. »
Une fois sa carrière terminée,
Cyprien Vallat décida, en 1900, d'amener sa
famille dans son village natal de Pailharès.
Après un temps d'adaptation, la famille
reprit rapidement ses pieuses habitudes : «
Tous les matins, bien que l'heure en fût
matinale [...] une quarantaine de
paroissiens assistaient à la messe, qui
était toujours une messe de Requiem
chantée pour telle ou telle famille. Mon
frère et moi la servions, et mon père
la chantait, avec Victor le clocheron et Henri dit
de Bouchet [...]. Le reste de la famille
assistait aussi à la messe quotidienne, et
nous n'y avons pas grand mérite puisque la
porte de notre maison était à moins
de vingt pas de celle de
l'église124. »
Thérèse Victorine Morlat était
elle aussi fille de paysans. Née en 1854
dans le Nivernais, elle incarnait toutes les vertus
de la femme chrétienne. Se cantonnant aux
tâches ménagères, elle restait,
silencieuse, dans l'ombre de son mari, dont elle
partageait toutes les convictions en plus
tranchées. Le mot républicain venait
dans sa bouche comme une insulte : « Quand
elle me disait : " tu sais, celui-là, c'est
un républicain ! ", l'excellente femme ne
voulait nullement dire que l'individu visé
préférait la République
à la Monarchie ; cela signifiait simplement
qu'il était à ses yeux, un homme de
sac et de corde ! Mais il y avait très peu
de républicains à
Pailharès125 ! »
Vouée à Dieu et à sa famille,
sa vie était parfaitement ordonnée.
Des 37 années qu'elle passa à
Pailharès, elle ne sortit du petit
périmètre
maison-église-cimetière qu'à
quatre reprises126. Tous les jours, elle
se rendait aux matines, puis vaquait à ses
tâches ménagères. Après
le décès de son mari, elle allait
tous les après-midi au cimetière,
munie de son chapelet, et restait de longs moments
à soliloquer sur sa tombe. Lorsqu'elle
mourut en 1937, Xavier Vallat ressentit la plus
grande douleur de sa vie.
La vénération qu'il vouait à
ses parents, « le plus honnête homme et
la plus courageuse femme qu'il soit127
», et les valeurs qui lui ont
été transmises par eux, sont à
l'origine de son engagement politique. Lorsqu'il
fut élu député, le 16 novembre
1919, son père connut la dernière
joie de sa vie : son fils allait pouvoir
défendre, comme représentant du
peuple, les idées pour lesquelles il
s'était battu toute sa
vie128.
Néanmoins, cette éducation «
édifiante » allait de pair avec un
conditionnement moral oppressant. Adolphine, l'une
de ses cinq surs, sombra dans la folie
après s'être persuadée d'avoir
commis un irrémissible péché.
Ce péché n'était qu'un modeste
bisou, donné avec insouciance par un ami de
la famille un peu trop familier : « Ce baiser
de camarade, bien innocent, allait
déclencher dans cette âme
d'adolescente, un véritable drame
[...]. Mes parents se trouvèrent
dans l'heure devant un être aux yeux vides et
aux propos incohérents. » Il n'y avait
plus qu'à attendre un « miracle »,
qui survint dix mois plus tard après un
pèlerinage à Lourdes129.
PAILHARÈS
Tout comme le premier homme fut
pétri du limon de la terre, nous sommes tous
façonnés par le terrain qui nous a vu
naître.
Xavier Vallat, 1972130.
Si c'est à Saumanes qu'il a «
découvert la nature, la vie d'un village,
les travaux des champs131 », c'est
à Pailharès, au contact de la
montagne et de ses rudes paysans, que sa
mentalité s'est façonnée.
Les villages des montagnes du Haut-Vivarais
étaient, au début du siècle,
les seuls endroits de l'Ardèche à
être totalement imperméables à
l'influence de la ville : « C'était
simplement un village de montagne où
n'arrivaient guère les bruits de la ville,
qui gardait ses traditions, vivait pauvrement,
travaillait dur et arrivait ainsi à nourrir
des familles nombreuses qui, pour leur bonheur,
ignoraient le " planning familial "132.
»
Si l'on ajoute à cet isolement une rudesse
de vie due à un hiver interminable et
à un sol assez peu favorable à la
culture, il est possible, selon André
Siegfried, de comprendre et d'expliquer la
mentalité du Vivarois : «
Éleveur, rustre, méfiant et
rancunier, intelligent ». La description des
paysans ardéchois des montagnes du Vivarais
que fait l'éminent politologue est
particulièrement éclairante : «
sérieux, travailleurs, isolés,
conservateurs, ils sont attachés à
l'argent, aux traditions, ils aiment ce qui est
solide et durable comme ces roches primaires sur
lesquelles ils vivent133 ».
Aussi, l'adoption de la famille Vallat par le
village prit-elle un certain temps : « Le
montagnard, taciturne et méfiant, attendait
en se tenant sur la réserve134.
» Malgré l'attachement sentimental
qu'il éprouvait pour Saumanes et sa Provence
natale, c'est à l'Ardèche que Vallat
se sentait par le sang attaché. Toute sa
vie, il louera les qualités du paysan
vivarois : son honnêteté
foncière, son sens de l'économie et
de l'épargne, sa foi. Dans un discours
prononcé à la Chambre en 1933, Xavier
Vallat se décrira dans ces termes : «
Moi homme de droite et fils de petites gens,
élu de montagnards cévenols, qui
savent, dans leur pauvreté laborieuse, quel
est le prix de l'argent honnêtement et
durement gagné135. »
Ce n'est pas sans surprise que les Vallat
constatèrent, en arrivant à
Pailharès, la vigueur de la pratique
religieuse dans ce village : même les hommes
- Cyprien Vallat allait pouvoir se sentir moins
seul - assistaient à la messe136.
Cette foi populaire se manifestait essentiellement
par un culte des saints : culte de la Sainte Vierge
- patronne de Pailharès ; culte de saint
François Régis à Lalouvesc ;
culte de saint Roch, qui passait pour
protéger de la rage et des maladies
contagieuses propres au bétail, à
Vaudevant137. Cette vigueur du sentiment
religieux s'explique par la persistance d'un climat
de guerre religieuse entre catholiques et
protestants. Le temps de l'hérésie
albigeoise, les guerres de religions, la lutte
contre la Réforme dans la région et
les persécutions des xviie et
xviiie siècles ne sont pas
oubliés. La rivalité religieuse, qui
demeure par la présence d'une forte
minorité protestante, stimule la pratique
religieuse. S'il est conscient que ce climat
confine au fanatisme, Xavier Vallat n'en
considère pas moins le protestantisme comme
une hérésie.
Cette rivalité religieuse détermine
les clivages politiques et explique la coexistence
de deux tempéraments politiques
opposés : « Le protestantisme
correspond à la pente révolutionnaire
au sens de 1789, à la tendance de gauche ;
le catholicisme représenta la
résistance à cette révolution,
orienté à droite138.
» De fait, le ralliement à la
République prônée par le pape
Léon XIII, à partir de février
1892, rencontre l'indifférence des masses
catholiques du Vivarais. La droite politique locale
reste royaliste de cur. Si elle ne s'attaque
plus directement au régime
républicain, la défense de la
religion catholique demeure l'axe central de son
programme, et passe par la lutte contre les «
ennemis », protestants et francs-maçons
- le franc-maçon radical étant
l'ennemi numéro un du conservateur vivarois.
Xavier Vallat sera, comme député, le
digne héritier de ces représentants
de la droite ardéchoise de la fin du
xixe siècle :
Blachère139,
Bernis140, Montgolfier141,
Gailhard-Bancel.
Enfin, il ne fait aucun doute que Xavier Vallat a
été marqué par le
système d'organisation agricole de son
village. À Pailharès, les
propriétés sont morcelées,
chaque famille se contente de cultiver ses dix ou
quinze hectares de terre : «
L'Ardéchois est avant tout un petit
propriétaire autonome142. »
Il n'y a pas, dans le monde rural vivarois, de
coexistence entre une élite de grands
propriétaires terriens et une masse de
prolétaires ruraux. On se trouve ainsi
devant une sorte de « démocratie
agraire143 ». De fait, s'il est
sans aucun doute réactionnaire, le paysan
vivarois n'est pas forcément un
conservateur, et le catholicisme social trouve de
très nombreux adeptes dans la région.
Cette doctrine fut incarnée, en
Ardèche, à la fin du siècle
dernier et au début du xx e
siècle, par Hyacinthe de Gailhard-Bancel. Le
député de Tournon a eu sur Xavier
Vallat une influence déterminante, et peut
être considéré comme son
père spirituel en
politique144.
Une foi catholique profonde, des convictions
royalistes, une méfiance instinctive
à l'égard de tout ce qui vient de la
ville, un attachement à des valeurs simples
comme le travail et l'honnêteté,
voilà tout ce que Xavier Vallat doit
à sa famille et à l'environnement de
son enfance. Ce n'est pas a priori dans un
tel cadre qu'il a pu être sensibilisé
au « problème juif ». Lors d'une
conférence prononcée en 1942 sur le
sujet, il expliquera « qu'il ne [lui]
serait jamais venu à l'idée de parler
du problème juif à [ses]
paysans des Cévennes », pour la simple
et bonne raison qu'il n'y a pas de Juifs dans la
région145. Manifestement,
l'antisémitisme est venu se greffer sur les
valeurs qui lui ont été transmises
par les siens.
L'AFFAIRE DREYFUS
Xavier Vallat est-il un enfant de l'affaire
Dreyfus ? Il serait tentant de voir dans cet
événement qui l'a « durablement
marqué » l'origine de sa haine du
Juif.
Antidreyfusard, on l'était sans aucun doute
chez les Vallat. Mais on l'était comme par
réflexe. D'abord, le catholicisme
fondamentalement contre-révolutionnaire qui
était celui de Cyprien et
Thérèse Vallat est le plus souvent
hostile aux Juifs. Monarchisme, catholicisme et
antisémitisme sont trois idéologies
étroitement mêlées à
cette époque : la « question juive
» était une évidence pour les
partisans du duc d'Orléans146 et
le va-et-vient entre le catholicisme et
l'antisémitisme ordurier de la Libre
Parole normal.
Xavier Vallat se rappelle qu'au moment de l'affaire
Dreyfus, son « esprit d'enfant s'était
enthousiasmé pour l'histoire de
Guérin, enfermé dans son fort
Chabrol147 ». Fondateur de la Ligue
antisémite française en
1897148, Jules Guérin
s'était séparé de Drumont en
1898 et avait fondé son propre journal
l'Antijuif. À la pointe du combat
antidreyfusard il put, à partir du mois
d'août 1898, compter sur le soutien financier
du mouvement royaliste149.
Soupçonnés de vouloir contribuer au
renversement du régime, les principaux
dirigeants furent arrêtés, mais Jules
Guérin s'échappa et se barricada
pendant un mois et demi au siège de la
ligue, rue Chabrol à Paris. Que cet
épisode grotesque et anecdotique de
l'affaire Dreyfus ait été
conté au petit Xavier comme une aventure
héroïque est
révélateur.
Mais c'est surtout par le biais du
Pèlerin, l'hebdomadaire
illustré des assomptionnistes qu'il commence
à lire vers 1898150, que Xavier
Vallat a été sensibilisé
à l'affaire. Le rôle joué par
ce journal dans la diffusion de
l'antisémitisme dans les milieux ruraux est
un fait incontestable. Or, on peut remarquer qu'en
1898, si les caricatures, notamment celles de la
dernière page, sont le plus souvent à
connotation antisémite, le journal ne
s'étend pas exagérément sur
l'affaire, si ce n'est pour glorifier de temps
à autre les antidreyfusards. Le Juif est
certes un ennemi de la Vérité, mais
il l'est au même titre que l'Anglais ou que
le franc-maçon. La campagne de
révision est, pour le Pèlerin,
uvre inutile ; les dreyfusards perdent leur
temps. Jusqu'au mois d'août 1899, l'affaire
est quasi absente des colonnes et des caricatures
du journal ; l'antisémitisme se fait plus
rare. La rédaction préfère
stigmatiser les fléaux qui s'abattent sur
l'Église et qui sont tous l'uvre du
démon. Ainsi, l'affaire Dreyfus est
considérée dans un ensemble de
malheurs dont les plus notables sont la guerre en
général, l'incident de
Fachoda151, les lois
anticléricales ou la frénésie
laïque. Certes, si le procès de Rennes
est l'occasion pour le fameux caricaturiste maison
Lemot de déchaîner sa haine du
Juif152, le lecteur reste assez peu
informé. Plus étonnant, la
grâce du « traître » est peu
commentée, et, en 1900,
l'antisémitisme, bien que toujours
présent, est un fait rare dans le journal.
Ainsi, le Pèlerin n'a-t-il pas
perçu l'enjeu historique de l'affaire,
traitée comme un simple fait divers.
Un fait divers l'affaire Dreyfus ? C'est
l'impression qu'elle a, en tous cas, laissée
chez Xavier Vallat. Pour lui, elle n'est qu'«
un lointain fait divers153 » qui
pourtant obsède la génération
de ses aînés : « Nous reparlons
de l'affaire Dreyfus. En écoutant Maurras,
je comprends à quel point, pour les hommes
de sa génération, l'affaire fut une
ligne de partage des eaux politiques. Pour moi,
dont l'enfance en recueillit les échos
violents, elle s'estompe pourtant
déjà dans une grisaille qui en
amortit singulièrement les
couleurs154. » Le dernier jour de
son procès, le 27 janvier 1945, Charles
Maurras, après que sa condamnation à
la peine de réclusion à
perpétuité eut été
prononcée, avait lancé le fameux et
pathétique : « C'est la revanche de
Dreyfus. » Ce sont les derniers remous de
l'affaire Dreyfus, la défense du colonel
Henry et la certitude d'uvrer pour
l'intérêt supérieur de
l'État qui avaient été
à l'origine de la création de la
ligue d'Action française155 :
« D'un côté la vraie France et
l'Armée, de l'autre la République et
les Juifs156 ». C'est dans cet
esprit qu'avait été lancé le
journal l'Action Française en
1908.
Xavier Vallat est l'un des premiers fidèles
du journal. Ce que l'adolescent peut y lire sur
Dreyfus est sans ambiguïté : le Juif
Dreyfus est un traître ; la raison
d'État exigeait qu'il fût
condamné. Ce point de vue, cette obsession
l'ont peu influencé. Et s'il participe, un
peu par hasard, en novembre 1911, avec la fougue de
ses vingt ans, à une manifestation plus
bruyante que violente à la fin de la
cérémonie d'inauguration d'un buste
du dreyfusard Émile Zola à
Aix-en-Provence, c'est moins par nostalgie
antidreyfusarde que par réflexe partisan :
« Cette glorification du publiciste qui avait
plus bruyamment que personne pris la défense
du capitaine Dreyfus et aussi du romancier
stercoraire qui avait écrit des uvres
d'un naturalisme nauséeux, ne pouvait
qu'indigner un jeune nationaliste. Cependant il ne
m'était pas venu à l'idée de
traduire publiquement cette
indignation157. »
De plus, durant toute sa carrière il ne fera
que très rarement référence
à l'affaire. En 1924, dans un
éditorial à la Gazette
d'Annonay, il fait une allusion discrète
à la trahison de Dreyfus : « Par quel
sort de malédiction, les chambres radicales
et socialistes sont-elles donc comme
obligées de prendre la protection de
quelques traîtres. Ce fut jadis la tendresse
pour Dreyfus qui fut le signe de
l'intégrité républicaine ;
aujourd'hui on ne peut être un pur si on
n'admet l'innocence de Caillaux, de
Malvy158. » On peut difficilement
tirer une conclusion de tels propos. Plus
sûrement, Vallat estimait que la Ligue des
droits de l'homme avait été «
spécialement créée pour
travailler à la révision de l'affaire
Dreyfus159 ». Une fois la victoire
acquise, dénonce-t-il, les «
internationalistes » ont exploité
l'affaire et orienté la IIIe
République « vers une politique
passionnément anticléricale et
antimilitariste160 ». Mais
l'innocence du capitaine Dreyfus ne fait pour lui
aucun doute. En effet, selon le témoignage
d'un de ses amis, « il a même, à
l'occasion, étudié l'affaire Dreyfus
et est arrivé à la conclusion - dont
peu de ses proches se doutent - de l'innocence du
Capitaine161 ! ».
Parce qu'il était trop jeune, mais surtout
parce qu'il eut entre les mains un journal peu
tourmenté par l'affaire Dreyfus, Xavier
Vallat n'a pas gardé de séquelles
idéologiques de cette crise qui a
divisé la France. Elle n'a pas
été, comme il l'est dit
parfois162, l'occasion de l'éveil
de sa conscience politique. Ce sont la lecture du
Pèlerin, à l'époque du
combisme, et la politique anticléricale du
début du siècle qui vont le
sensibiliser à l'action politique et le
marquer - si ce n'est le traumatiser - à
vie.
LE PÈLERIN ET LE « COMBISME
»
Les cinq premières années de ce
siècle sont marquées en France par
l'adoption d'une législation
anticléricale. La loi sur les associations
du 9 juillet 1901 touche indirectement les
congrégations : leur autorisation est
suspendue à l'approbation du Parlement et
leur dissolution rendue possible par simple
décret. Le législateur laisse trois
mois aux congrégations pour solliciter une
autorisation (accordée ou non par le
parlement). Les élections de 1902 pour le
renouvellement de la Chambre des
députés se déroulent dans un
climat de haine anticléricale : croix
brisées, insultes, processions religieuses
perturbées sont monnaie courante.
Finalement, le Bloc des gauches l'emporte de
justesse. Ses soutiens, francs-maçons et
libres penseurs, exigent une vigoureuse politique
anticléricale... Avec Émile Combes,
ils vont trouver leur homme. Ancien
séminariste, celui que ses ennemis
présentent comme un « cocu de la
soutane » est président du Conseil de
juin 1902 à janvier 1905. Il inaugure son
ministère par une décision propre
à satisfaire les anticléricaux les
plus virulents : revenant sur un engagement de
Waldeck-Rousseau, il fait fermer les 3 000
écoles non autorisées des
congrégations autorisées. En mars
1903, toutes les demandes d'autorisation
déposées par les congrégations
d'hommes sont, à l'exception de cinq,
rejetées par les deux Chambres. En juin
1903, les congrégations féminines
subissent le même sort. La loi du 7 juillet
1905 complète l'uvre de Combes en
interdisant l'enseignement aux membres des
congrégations. Le tout baignant dans une
ambiance de haine anticléricale -
l'année 1903 bat tous les records dans ce
domaine -, mais aussi de corruption et de suspicion
(l'affaire des fiches). Amer, Péguy
définit ainsi le combisme : « Un
système de contrainte et de raison
d'État, un système de mensonge
politique, un système de faveur,
d'oppression, d'iniquité ; un système
aussi de corruption ; et un système de
fraudes et un système de turpitudes »
qui a dévoyé l'idéal de
laïcité : « Le laïcisme, qui
était un système de neutralité
en matière de foi [...] est devenu
[...] un des plus redoutables
systèmes d'oppression des
consciences163. »
Cette période constitue l'éveil de la
conscience politique du jeune Xavier. Son
père, scandalisé par les «
persécutions » anticléricales,
transmet à son fils sa révolte :
« le goût de la politique [...]
m'avait été instillé
dès mon plus jeune âge, par les propos
de mon père, profondément catholique,
et royaliste avec ferveur, que
l'anticléricalisme sectaire de la
IIIe République
révoltait164 ». C'est
à l'occasion du premier pèlerinage
des hommes organisé par Hyacinthe de
Gailhard-Bancel en 1902 à Lalouvesc qu'il
s'initie à l'action politique. Hyacinthe de
Gailhard-Bancel, ami d'Albert de Mun, devait sa
renommée à la création des
Syndicats agricoles du Sud-Ouest qu'il avait
lancés, profitant du vote de la loi sur les
Syndicats, à partir de 1884. Depuis 1899, il
était député de
l'Ardèche165. Pour protester
contre la loi sur les associations, il eut
l'idée d'une manifestation
réservée aux hommes à
Lalouvesc, lieu de pèlerinage
séculaire de l'Ardèche. Celle-ci eut
lieu le premier dimanche du mois d'août
1902166. Cyprien Vallat y alla,
accompagné de son fils. La foule
rassemblée comprenait bien 10 000
paysans167 et fut un succès. Le
discours prononcé par Hyacinthe de
Gailhard-Bancel pour l'occasion impressionna le
jeune Xavier : « Il avait une éloquence
enflammée où l'on sentait une telle
ardeur de conviction qu'on était
emporté par sa parole [...]. Ce fut
ma première initiation à la vie
publique, et il est certain que je dois à
l'impression faite par M. de Gailhard-Bancel sur
mon esprit d'enfant une large part de ma vocation
politique168. »
Mais ce qui dans le combisme révoltait le
plus Cyprien Vallat, c'est que les brimades
anticléricales dont il avait
été, durant toute sa carrière,
l'objet pussent frapper ses propres enfants. Il
avait, en effet, placé deux de ses fils,
Alphonse et Xavier, dans des écoles
religieuses qui n'allaient pas tarder à
être les victimes des lois
anticléricales votées par la
Chambre.
En 1900, Alphonse était, à
l'âge de dix ans, entré dans
l'école des Jésuites de la
région. La loi de 1901 obligea les
frères jésuites à s'exiler en
Italie dans le petit village de Salussola
près de Turin, et ils emmenèrent avec
eux le jeune Alphonse. Quant à Xavier, il
put bénéficier d'une bourse
créée cent ans plus tôt par le
chanoine Polly et rejoindre, à l'automne
1902, le petit séminaire de Vernoux. En
décembre 1905, la loi de Séparation
venait d'être votée lorsque, quelques
jours avant Noël, un commissaire de police se
présenta à la porte du petit
séminaire et signifia l'ordre d'expulsion :
« Le règlement de Vernoux ne
prévoyait pas de vacances de Noël, et
voici que tout à coup
l'anticléricalisme officiel nous octroyait
quinze jours de congé169. »
Malgré la neige et le froid, les
élèves furent contraints de retourner
chez eux ; Xavier fit à pied les quarante
kilomètres qui séparaient Vernoux de
Pailharès :
« Lorsque mes parents, qui venaient de souper,
me virent devant la porte, ils furent
frappés de stupeur, et me demandèrent
si j'avais été renvoyé de
Vernoux. Lorsque j'eus expliqué qu'on venait
de nous expulser du Petit-Séminaire, je vis,
pour la première fois et la dernière
fois de ma vie, mon père entrer dans une
colère effrayante. Lui, si calme et si
paisible, en bégayait de fureur : " Mettre
des enfants à la rue par un pied de neige !
ce sont des bandits ! " Et brusquement il explosa :
" Ah si je tenais la Marianne au bout de mon
fusil170 ! " »
En plus de cette expérience personnelle, on
sait que Vallat fut très tôt
accoutumé à la lecture d'un journal
catholique et satirique, violemment opposé
à la politique du « petit père
Combes » et à ceux qui dans les
coulisses tiraient les ficelles (les Juifs et les
francs-maçons), le Pèlerin :
« Et puis j'étais le lecteur assidu du
Pèlerin des Pères Bailly,
hebdomadaire illustré dont mon père
gardait jalousement la collection et qui menait
vigoureusement campagne - comme La Croix de
cette époque - contre les Juifs et les
Francs-maçons171. »
Ce n'est pas faire injure au père de Xavier
Vallat que d'affirmer qu'il était
représentatif du public visé par la
maison de la Bonne Presse lorsqu'elle lança
le Pèlerin en 1873 : le R. P. Bailly
(son directeur) ne cachait pas que l'objectif
était d'atteindre les classes
populaires.
Hebdomadaire illustré172, de
seize pages (et même davantage au moment du
combisme), d'un format
agréable173, le
Pèlerin contient un maximum de
caricatures et un minimum de textes. Les articles
sont courts et rédigés dans un style
vivant et incisif. La première page est
édifiante et, à partir de 1901,
illustrée. La double page centrale est une
illustration de l'actualité censée
marquer les esprits. Enfin, il semble que la
rubrique «Promenade à travers le
monde des nouvelles » et les caricatures
de Lemot ou Henriot en dernière page
assurent le succès et la réputation
du journal. En adoptant en 1896 le tirage en
couleurs, le Pèlerin redouble de
succès. En 1897, il tire à 140 000
numéros. Naturellement, l'hebdomadaire des
assomptionnistes n'a aucune prétention
intellectuelle : « N'oublions pas, note le
père d'Alzon, que le Pèlerin
plaît parce qu'il donne dans le genre zozo...
Il suit par un côté une pente
déplorable, l'abaissement de l'esprit, tout
en en dépensant beaucoup. Les
Français ne sont pas capables de
plus174. »
Jusqu'en 1886, la Bonne Presse s'abstient de tout
antisémitisme. Mais, après la
publication de la France juive
d'Édouard Drumont, le journal commence
à envisager le « problème juif
» comme un problème «
d'étrangers » : « Israël est
bien un peuple. [...] Par le fait
même de sa nationalité distincte, il
n'a aucun titre à partager la nôtre.
[...] Laissons-leur [aux Juifs]
leur nationalité, et refusons-leur la
nôtre175. » Puis,
l'antisémitisme du Pèlerin,
qui va se développant avec les
années, repose essentiellement « sur un
préjugé
économique176 ». « L'or
juif » est constamment dénoncé.
Les malheurs et la pauvreté du
chrétien s'expliquent par la mainmise juive
sur les finances du pays. Le Juif est donc le bouc
émissaire des malheurs et de la
misère dans lesquels sont plongés la
majorité des lecteurs du journal. Leur
ressentiment à l'égard des Juifs est
habilement entretenu par des caricatures et des
petites histoires177 qui les rendent
détestables. Cet antisémitisme
économique se double d'un
antisémitisme religieux. L'or attire les
ennemis du Christ. Le Juif déicide a
été condamné à errer
sur terre et à se vautrer, par amour des
délices et de la luxure, dans les
désirs insatiables de l'or : « La
revanche du Ressuscité contre la victoire de
l'or a été éclatante, elle
dure depuis 2 000 ans ; le juif déicide en
est le monument vivant : il a été
condamné à la soif de l'or, il en est
dévoré, il doit le ramasser avec ses
doigts crochus et plus il en amasse, plus la soif
grandit [...]. Il suce la fortune
d'autrui178. »
Dans la lutte que le journal mène contre le
combisme, on peut discerner, dans le flot des
sentences, des injures et des caricatures, deux
thèmes principaux : le complot
judéo-maçonnique - dont l'objectif
est de terrasser la France chrétienne - et
la démagogie anticléricale et
socialiste.
- Dans l'ombre, francs-maçons et
Juifs, par haine de la religion catholique et pour
humilier les catholiques, souhaitent la destruction
de la France chrétienne. Cette haine du
catholicisme179 s'explique par la
jalousie qu'ils éprouvent pour les
défenseurs de la Vérité. Ces
ennemis sont d'autant plus dangereux qu'ils
agissent en sous-main, sournoisement. Émile
Combes est ainsi, par exemple,
représenté dans une caricature de
Lemot sur une estrade tentant de capter l'attention
de la foule. Derrière lui, en coulisse, se
tiennent le Juif, voûté, lèvres
lippues et nez crochu, et le franc-maçon,
affublé d'un grotesque accoutrement de
cérémonie180.
- Le Pèlerin dénonce avec
autant de force la double démagogie
anticléricale et socialiste.
L'anticléricalisme n'est en fait qu'une
diversion destinée à tromper
l'électeur, à lui faire oublier sa
condition de pauvre et de miséreux. Pourquoi
réclamerait-il davantage de pain puisqu'on
lui donne des prêtres à manger ?
Lorsque le peuple a faim, on pense le calmer en
agitant le spectre clérical. Quant à
l'idéologie socialiste, elle est
présentée comme une immense
escroquerie destinée à soutirer de
l'argent à un maximum de personnes pour le
profit d'une minorité d'accapareurs.
Jaurès et Combes sont
régulièrement associés dans
les caricatures du journal : le premier chantant
l'Internationale sur une musique
anticléricale jouée par le second.
Pendant ce temps, les vrais problèmes du
brave peuple ne sont pas résolus.
L'influence que le Pèlerin a
jouée dans l'engagement politique de Xavier
Vallat et dans la naissance de son
antisémitisme est évidente. De cette
lecture hebdomadaire, il gardera toute sa vie un
souvenir ému : « À dix ans (et
même avant !), j'attendais avec impatience
le Pèlerin avec ses dessins vengeurs
contre le " petit père Combes ", incarnation
de Satan, et contre la
judéo-maçonnerie181.
» En 1957, dans Aspects de la France,
il réagit durement contre un article
rédigé dans le Pèlerin
par Roger Guichardan, dans lequel
l'éditorialiste du journal condamne
l'antisémitisme et prend la défense
de « ce peuple d'où est sorti Notre
Seigneur ». Vallat s'insurge contre cette
présentation simplifiée de l'histoire
: « Notre Seigneur est bien sorti du peuple
juif, mais il a aussi été
crucifié par lui [...]. Il ne peut
avoir oublié l'imprécation de la
foule juive exigeant la mort du Nazaréen : "
Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !
" Peut-être pourrait-il trouver dans ce
vu terrible, et trop
régulièrement exaucé,
l'explication des cruelles épreuves que,
depuis deux millénaires, Israël a
connues dans tous les pays, sans exception.
»
Il va de soi qu'aucun chrétien ne peut
souhaiter l'extermination des Juifs mais, « il
faut que M. Guichardan soit bien jeune, ou bien peu
informé des problèmes qu'il tranche
si péremptoirement, pour ignorer qu'il y a
eu, en France comme ailleurs, et tout au long de
notre histoire, un antijudaïsme, qui n'avait
rien de passionnel, qui n'avait rien de
sanguinaire, et qui n'était qu'un
réflexe de défense politique contre
un élément étranger
inassimilable et envahissant. » Ceci est une
évidence pour les lecteurs du
Pèlerin de sa
génération ! Enfin, il ne faut pas
oublier que le « R. P. Bailly, fondateur de
La Croix et du Pèlerin, tenait
les Juifs pour un danger national. M. Guichardan
va-t-il le renier ? »
Si l'antisémitisme du Pèlerin
était absurde, si le « problème
juif » n'était qu'un fantasme, le
combat que Vallat a mené pour le
résoudre serait sans fondement... Ce qu'il
ne peut concevoir une seule seconde. Aussi, se
permet-il l'ironie d'imaginer la défense qui
eût pu être la sienne lors de son
procès en Haute Cour :
« Messieurs, aurai-je dit, je reconnais que
j'ai eu tort de tenir l'influence juive pour
tellement funeste à mon pays qu'il convenait
de la limiter par un statut spécial. Mais je
vous demande de ne pas accabler un malheureux qui a
subi, dans son âge le plus tendre, la plus
pernicieuse déformation d'esprit. Songez
que, dès que j'ai su lire - et je fus,
hélas ! précoce - le
périodique Le Pèlerin m'a
injecté, chaque dimanche et à haute
dose, l'antijudaïsme le plus virulent !
« Chaque semaine, mon cerveau d'enfant,
prêt à recevoir toutes les empreintes,
a dû enregistrer les images caricaturales,
signées Lemot ou Henriot, dans lesquelles
des Juifs au nez crochu, aux yeux saillants, aux
oreilles en chou-fleur, bardés d'insignes
maçonniques, jetaient à la porte des
couvents des Filles de la Charité ou
chassaient de l'armée des officiers qui se
refusaient à crocheter des églises
[...]. C'est dans les commentaires de ces
images et de ces croquis, sous l'influence de la
plume incisive de religieux qui tenaient le Petit
Père Combes pour un suppôt du diable
[...] que j'ai trouvé ma
première formation politique182.
»
Le Pèlerin a donné à
Xavier Vallat les stéréotypes du Juif
: inassimilable, financier cosmopolite, venin
instillé dans le sang de la France,
dominateur-né, etc. Et il est évident
que le jeune enfant qu'il fut a été
fortement marqué par la lecture de ce
journal.
Curieusement, Xavier Vallat, dans un curriculum
vitae rédigé le 9 juillet 1947
pour sa défense, s'étend largement
sur cette influence : « Les premières
images que j'ai feuilletées, ce sont les
gravures du Pèlerin. On y voyait des
dessins de Damblans183
représentant les premiers camps de
concentration de la guerre anglo-boer ; on y voyait
des caricatures de la perfide Albion ; on y voyait
des soldats allemands au casque à pointe ;
on y voyait des caricatures de Jenio
représentant des Juifs sanglés dans
des tabliers maçonniques et torturant la
liberté ; nous arrivions à la
période combiste, à la
persécution religieuse184. »
Cette insistance à mettre en avant ce
souvenir - la note biographique ne fait que deux
pages - laisse penser que Xavier Vallat a
réellement manifesté la
volonté de trouver des circonstances
atténuantes à son
antisémitisme !
Il est clair que l'antisémitisme de Xavier
Vallat est né d'un sentiment de
révolte devant la lutte anticléricale
menée par une IIIe
République qui, avec le ministère
Combes, prit, pour la première fois de son
histoire, un visage persécuteur.
L'antisémitisme de Vallat, comme celui du
Pèlerin, s'explique par un sentiment
d'agression. Les valeurs de Vallat sont celles
d'une grande partie de la France catholique, elles
sont issues de l'ancienne France : un modèle
de société basé sur la
hiérarchie, la famille, la
prédominance du prêtre et sur
l'économie agraire. Depuis la
Révolution, ce monde a changé,
l'évolution de la société est
de plus en plus rapide (industrialisation
croissante, naissance d'un prolétariat
urbain, progrès du rationalisme), la
primauté de l'Église est battue en
brèche, les valeurs traditionnelles sont
contestées. Or avant la Révolution,
le Juif n'était rien. Depuis, citoyen
à part entière, il est tenu pour
responsable - comme s'il y avait une relation de
cause à effet - des malheurs qui s'abattent
sur la France. L'antisémitisme de Xavier
Vallat est apparemment parfaitement rationnel : si
la France n'est plus ce qu'elle était, il y
a forcément des raisons, il y a
forcément des explications, des causes, des
responsables. Vallat croit les trouver dans le Juif
qui, depuis 1789, poursuit un travail de sape
contre la France traditionnelle et catholique. En
un sens, son antisémitisme est un
antisémitisme de « légitime
défense ». Il va de soi que les
catholiques de l'époque ne peuvent accepter
les explications rationnelles de la
déchristianisation de la France.
Reconnaître que ce phénomène
s'explique logiquement par l'évolution des
structures sociales et économiques, par le
progrès de la science et du savoir, etc.,
serait admettre que leur combat est un combat
d'arrière-garde, voué à
l'échec. Au contraire, le déclin
religieux, phénomène contraire
à la nature, trouve, pour eux, son origine
dans les ambitions implacables d'une
minorité puissante et soudée qui
cherche à abattre la France
chrétienne.
L'engagement politique de Vallat peut s'expliquer
par la révolte d'un jeune catholique devant
une politique qui, sous couvert
d'anticléricalisme, s'attaque en fait
à sa religion. Il provient d'un
réflexe de défense contre les ennemis
(principalement Juifs et francs-maçons,
marionnettistes de la vie politique
française) de la religion catholique,
religion qui, outre le fait qu'elle soit celle
d'une grande majorité de Français, a
un droit historique, en France, à exercer sa
primauté : « Il ne saurait être
question d'opprimer les minorités
religieuses, qui existent chez nous, mais il me
paraît juste et nécessaire à la
santé de mon pays, que le catholicisme qui
est la religion de fait de la grande
majorité des Français y jouisse d'une
prééminence
particulière185. »
116. Charles Maurras..., op. cit., p.
31.
117. Aspects de la France, 30 octobre
1969.
118. Le Nez de Cléopâtre,
op. cit., p. 30.
119. Ibid.
120. Ibid., p. 31.
121. Ibid., p. 40.
122. Ibid.
123. Ibid., p. 38.
124. Le Grain de sable de Cromwell, Les Amis
de Xavier Vallat, 1972, pp. 20-21.
125. Le Nez de Cléopâtre,
op. cit., p. 42.
126. AML, fonds Vallat, 21ii-1, Pour la
veillée, 1947, p. 159. Xavier Vallat a
écrit ce livre à la prison de
Fresnes. Il y raconte ses souvenirs d'enfance et de
jeunesse. Imprimé à quelques
exemplaires, ce livre a été
diffusé dans sa famille après sa mort
par Joseph Nicolas.
127. Ibid., p. 1.
128. Cyprien Vallat est décédé
le 7 avril 1920.
129. Pour la veillée, pp. 66-67.
130. Le Grain de sable de Cromwell, op.
cit., p. 2.
131. Ibid., p. 6.
132. Ibid., p. 27.
133. André Siegfried, Géographie
électorale de l'Ardèche sous la
Troisième République, A. Colin,
1949, p. 34.
134. Le Nez de Cléopâtre,
op. cit., p. 34.
135. Journal officiel, séance du 2
décembre 1933, p. 4316.
136. Le Grain de sable de Cromwell, op.
cit., p. 19.
137. Pour la veillée, op. cit., p.
78.
138. André Siegfried, op. cit., p.
62.
139. Henri Blachère, député de
l'Ardèche (Largentière) : 1876-1881,
1885-1886, 1889-1893.
140. Comte de Bernis, député
monarchiste et catholique du Gard : 1889-1898.
141. Auguste de Montgolfier, député
de l'Ardèche : 1885, 1889-1893, partisan de
la « liberté du père pour
l'instruction de ses enfants » et du «
respect de la protection de la religion ».
142. André Siegfried, op. cit., p.
27.
143. Ibid., p. 50.
144. Dans son ouvrage historique sur les projets
sociaux de la droite catholique, Xavier Vallat
consacre un chapitre à Hyacinthe de
Gailhard-Bancel : La Croix, les Lys et la peine
des hommes, Les Quatre Fils Aymon, 1960, pp.
183-206.
145. Le Problème juif,
Secrétariat Général à
l'Information et la Propagande, 1942, p. 2.
146. Le 16 février 1899, Philippe duc
d'Orléans (1869-1926) publiait son manifeste
le plus célèbre, le manifeste de San
Remo, dans lequel il mettait en garde les
Français sur la question juive. Bertrand
Joly, « Le parti royaliste et l'affaire
Dreyfus (1898-1900) », Revue
historique, 546, 1983, p. 326.
147. Charles Maurras..., op. cit., p.
80.
148. Devenue en avril 1899 le Grand Occident de
France.
149. Michel Winock (dir.), Histoire de
l'extrême droite en France, Seuil, Points
Histoire, 1994, p. 92.
150. Lettres passe-murailles, La Table
ronde, 1966, p. 168.
151. Conflit colonial ayant opposé
Français et Britanniques à Fachoda
(aujourd'hui Kodok au Soudan) en 1898-1899.
152. Le 13 août 1899, est publié le
dessin le plus violemment antisémite de
l'auteur dans lequel les Juifs sont
représentés en insectes pulluleux
qu'il faut balayer hors de France. En outre, Joseph
Reinach est régulièrement «
croqué » en singe.
153. Charles Maurras..., op. cit., p.
53.
154. Ibid. « Maurras ne se doute pas
que, même les jeunes nationalistes
d'aujourd'hui ne voient dans ce drame judiciaire
qu'un conflit violent entre la Justice et la Raison
d'État », écrit Xavier Vallat
plus loin. Ibid., p. 79.
155. Eugen Weber, L'Action française,
Fayard, 1985, p. 22 et p. 33.
156. La Gazette de France, 10
décembre 1896, ibid., p. 42.
157. Le Grain de sable de Cromwell, op.
cit., p. 40.
158. « L'amnistie criminelle », la
Gazette d'Annonay, 19 juillet 1924.
159. « La DRAC et la Ligue des Droits de
l'Homme », la Gazette d'Annonay, 19
février 1928.
160. La Croix, les Lys et la peine des
hommes, op. cit., p. 159.
161. Xavier Vallat 1891-1972, Les Amis de
Xavier Vallat, 1977, p. 29. C'est en effet une
conclusion surprenante pour celui qui fut le
directeur de l'hebdomadaire maurrassien Aspects
de la France de 1962 à 1966. Son
successeur, Pierre Pujo, fils de Maurice, continue
à douter de l'innocence du capitaine
Dreyfus. Voir l'Action Française
Hebdo, 15 janvier 1998. Voir aussi le dossier
« Vérités sur l'affaire Dreyfus
», 5 février 1998.
162. Dominique Dabbah-Missika, Les Fondements de
la politique antijuive de Xavier Vallat,
commissaire général aux questions
juives 1941-1942, Mémoire de
maîtrise d'histoire, Université Paris
I, 1977, p. 7.
163. Charles Péguy, L'Argent suite,
1913, in åuvres en prose
complètes, t. 3, La Pléiade,
1992, p. 943.
164. Le Grain de sable de Cromwell, op.
cit., p. 212.
165. Élu député de Tournon
jusqu'en 1924.
166. Xavier Vallat se trompe peut-être. Il
semble que le premier rassemblement des hommes
à Lalouvesc ait eu lieu en août 1903.
Charles Molette, L'Association Catholique de la
Jeunesse Française, 1886-1907. Une prise de
conscience du laïcat catholique, A. Colin,
1968, p. 443.
167. Et non 15 000 comme l'estime Vallat.
168. Ce pèlerinage fut renouvelé
l'année suivante et devint une tradition
locale. Le Grain de sable de Cromwell,
op. cit., p. 25.
169. Pour la veillée, p. 79.
170. Ibid., p. 80.
171. Le Grain de sable de Cromwell, op.
cit., p. 212.
172. Le Pèlerin est l'un des premiers
hebdomadaires populaires illustrés. Pierre
Sorlin, « La Croix » et les Juifs
(1880-1899), Grasset, 1967, p. 26.
173. Vingt-six centimètres de long pour
dix-huit de large.
174. Pierre Sorlin, op. cit., pp. 27-28.
175. Ibid., p. 83.
176. Ibid., p. 97.
177. Ainsi cette anecdote intitulée «
Le Perroquet du Banquier juif ». Il s'agit de
l'histoire d'un « riche banquier
israélite de Paris » qui décide
d'offrir un superbe perroquet « à sa
belle-sur, à Francfort ».
L'oiseau « fut confié à un
domestique qui partit pour Francfort avec le
précieux animal ». Or le perroquet
était incapable de dire autre chose que
« ferme ta g... sa.. juif ! ». «
C'était la phrase qu'il avait entendue
sortir, pendant le voyage, de la bouche du
domestique que ses cris agaçaient... Ce qui
prouve une fois de plus que les juifs n'aiment pas
prendre leurs compatriotes pour serviteurs. »
« Anecdotes », le Pèlerin,
24 août 1902. Cette anecdote est, pour le
lecteur, pleine d'enseignements. Les Juifs forment
une patrie, une patrie de banquiers. Le riche
banquier parisien a un frère allemand
(thème classique dans le journal). Certes,
le Juif exploite un chrétien, mais tout dans
cette anecdote vient confirmer l'abjection des
Juifs, finalement ridiculisés. Car, le
Pèlerin, destiné aux esprits
simples, est résolument optimiste : Juifs et
francs-maçons se sont coalisés pour
abattre la France chrétienne, mais face
à des adversaires si grotesques, la victoire
de celle-ci est certaine.
178. Le Pèlerin, 30 mars 1902.
179. Dans les caricatures, Juifs et
francs-maçons regardent avec mépris
la croix du Christ.
180. Le Pèlerin, 24 juillet 1904.
181. « Pour avoir dit non », Aspects
de la France, 17 novembre 1966.
182. « Plaidoyer pour les vieux lecteurs du "
Pèlerin " », Aspects de la
France, 27 septembre 1957.
183. Damblans illustrait la double page
centrale.
184. AML, fonds Vallat, 21ii-48.
185. AML, fonds Vallat, 21ii-61, conférence
« Du Souverain domaine de Dieu dans la
Politique », 2 décembre 1922.
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