Premiers chapitres
Eric T. Jennings
Vichy sous les tropiques


Spécialiste de la colonisation française, Éric Jennings est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Toronto (Canada). Cet ouvrage découle de sa thèse soutenue à l'Université de Berkeley (USA) et publiée sous le titre Vichy in the Tropics, Pétain's National Revolution in Madagascar, Guadeloupe, and Indochina, 1940-44 (Stanford University Press)
CHAPITRE 1
L'empire de Vichy en 1940 : une nouvelle vision coloniale

" L'une des premières conséquences
des abominables armistices sera la
désaffection et probablement
la révolte des indigènes
de l'Empire " (30 juillet 1940)

" Le crime de l'armistice, c'est
d'avoir capitulé comme si la
France n'avait pas d'Empire " (29 août 1940)


CHARLES DE GAULLE

Un empire disputé

es deux affirmations du général de Gaulle après l'armistice avec l'Allemagne soulignent l'importance de l'empire colonial français en 1940. Ce renouveau d'intérêt pour l'empire s'inscrit tout d'abord dans le sillage d'une longue campagne de propagande à la veille du conflit mondial, qu'il s'agisse du renouvellement des thèses du général Mangin sur l'importance des troupes africaines ou encore de l'idée du repli sur l'empire fort débattue en 1938. Après la débâcle militaire de 1940, l'attention de tous se riva à nouveau sur les colonies. Pour le régime émergeant à Vichy sous l'autorité du maréchal Pétain, les colonies représentaient un atout considérable, avec lequel il espérait pouvoir négocier ou même, peut-être, soutirer des concessions du Reich . Pour les organes de propagande de Vichy, l'empire incarnait donc une sorte de garantie pour la France, dans le cas où l'Allemagne aurait tenté d'imposer une paix trop dure, et il constituait un des rares domaines dans lequel la France conservait une position de force vis-à-vis de l'envahisseur. L'appareil idéologique pétainiste employa par ailleurs l'empire pour rehausser le moral français, à la suite des multiples humiliations de 1940. En revanche, pour de Gaulle, et sa poignée d'irréductibles à Londres, les colonies représentaient un gage de légitimité potentielle pour un mouvement en exil encore marginalisé, et surtout dépourvu de territoires à gouverner. Et pourtant, de Gaulle allait attendre en vain le ralliement volontaire de la grande majorité des colonies, une seule importante - le Tchad - rejoignant les Forces françaises libres de son propre gré, sous l'impulsion de son gouverneur guyanais noir Félix Eboué, qui rallia de Gaulle le 26 août 1940 .
Il est intéressant de relever que dans ses remarques, de Gaulle réservait sa plus grande critique au fait que Vichy avait refusé de considérer l'empire comme un bastion potentiel de résistance. Pourquoi, se demandera-t-on peut-être a posteriori, ces lointaines colonies ont-elles rejoint le régime de Vichy, au lieu de continuer la lutte aux côtés de l'empire britannique ? Après tout, les colonies d'autres pays vaincus, tels les Pays-Bas et la Belgique, se sont tenues à l'écart de l'Axe et se sont rapprochées des Alliés, en dépit de la défaite de leurs " mères patries " respectives . De Gaulle et Pétain le reconnaissaient, l'empire français était en 1940 à l'abri des griffes nazies, et même le camp vichyste admettait que les colonies étaient à l'époque encore " entièrement libres ". Si l'empire français s'était rallié au général de Gaulle, la marine anglaise à elle seule aurait pu assurer sa protection matérielle. Le Général avait donc raison d'espérer que ses proclamations (du 18 juin, par exemple) pourraient sinon faire basculer des colonies entières dans son camp, du moins rallier bon nombre d'administrateurs coloniaux avertis.
Et pourtant, seule une poignée d'administrateurs coloniaux de haut rang (comme Félix Eboué, Georges Catroux), et certainement pas des colonies entières, se rallièrent à un général, considéré par beaucoup comme un renégat à la solde d'un ancien allié ayant trahi la France à Dunkerque et Mers el-Kébir. Dans les faits, peu de colonies se rallièrent à la France libre de leur propre gré. Même après le ralliement du reste de l'Afrique-Equatoriale française en 1940 (sous pression militaire de la France libre), les pertes territoriales de Vichy ne se chiffraient qu'à un seizième de la superficie totale de l'empire français . De plus, certains autres " ralliements " comme celui des Comptoirs français de l'Inde le 9 septembre 1940 ou des Nouvelles-Hébrides, le 23 juillet 1940, furent presque entièrement déterminés par une proximité britannique. Quant aux " ralliements " ultérieurs, comme celui de la Syrie en juillet 1941, de Madagascar, de l'Afrique du Nord et de l'AOF de mai à novembre 1942, il conviendrait plutôt d'évoquer à leur propos de véritables conquêtes, ou des coups de mains alliés.
Pourquoi cet échec gaulliste par rapport à l'empire en 1940 ? Les populations indigènes furent-elles indifférentes aux appels du Général ? Les administrateurs coloniaux n'étaient-ils pas aussi libres qu'on pouvait le penser ? Les maigres résultats de 1940 n'ont en fait pas de quoi surprendre. Les populations indigènes n'eurent aucun rôle véritable dans la détermination d'un camp en 1940, n'ayant pas été consultées . Dans les rares cas où les populations locales purent exprimer leur indignation, comme en Guadeloupe, en Martinique, à la Réunion, et en Guyane, les marins et administrateurs coloniaux de Vichy supprimèrent les institutions représentatives, les réduisant au silence ou à la dissidence.
Les administrateurs coloniaux, quant à eux, furent amenés au camp de Vichy pour des motifs divers : inertie (pour rallier de Gaulle il fallait agir, alors que l'inaction équivalait à l'allégeance à Pétain) , loyauté envers un maréchal qui semblait pour beaucoup incarner l'incontestable légitimité nationale (le Maréchal ayant reçu les pleins pouvoirs de l'Assemblée nationale), une certaine sympathie pour l'idéologie qui s'esquissait déjà à Vichy, et une anglophobie exacerbée par Mers el-Kébir. L'attaque anglaise sur la flotte française en juillet 1940 accentua la haine envers l'allié d'hier. Avant 1940 en effet, l'anglophobie était plus répandue en milieu colonial qu'en France métropolitaine. L'amertume laissée par l'affaire Fachoda de 1898 demeurait forte . En outre, l'idée d'un complot de " la perfide Albion " visant à piller et à s'emparer des colonies françaises restait dans bien des esprits. L'on en citait pour preuve des griefs parfois très anciens, depuis le " rapt " de l'Acadie et du Québec jusqu'à celui de l'île Maurice . Bien que les administrateurs coloniaux aient souvent lu autant de Kipling que de Loti , on leur avait toutefois appris à méditer les leçons de Marchand et de Gallieni, entrés au tournant du siècle en conflit avec des intérêts anglais au Soudan et à Madagascar. On peut donc en conclure que de Gaulle avait en fait mal jugé son auditoire colonial. Pour bien des coloniaux, le rejoindre à Londres était inconcevable, aussi bien en raison du risque politique encouru qu'à cause de leur anglophobie.

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