Jean-Marie Besset
Baron
Suivi de
Commentaire d’amour
théâtre
Né à Carcassonne, Jean-Marie Besset est diplômé de l’ESSEC
et de l’IEP. Nominé huit fois aux Molières (meilleur auteur et meilleur
adaptateur), il est lauréat du Syndicat de la Critique dramatique
(1993), prix Nouveau Talent théâtre de la SACD (1993), Prix du Jeune
Théâtre de l’Académie française (1998). Il est l’auteur, entre autres,
de Villa Luco, La fonction, Ce qui arrive et ce
qu’on attend, Grande Ecole.
Paris,
au Palais-Royal
Le bureau-salon d'un auteur dramatique. Impression rouge et or.
Une grande bibliothèque XVIIIe
tout en longueur, devant un rideau rouge, figure un mur entier de
livres. Des piles de livres et de manuscrits, partout. Devant, au
centre, un canapé ancien.
Minuit moins dix. Blanche, en tenue d'intérieur, marche de long
en large, un manuscrit à la main. Elle mémorise un texte pour l'audition
du lendemain. Par terre, une pile de draps. Elle a commencé à voiler
un pan de la bibliothèque avec des draps. L'échelle dont elle s'est
servie est encore en place. Elle s'est interrompue pour travailler
son texte. Entre Jean, précipitamment, venant de l'extérieur,
en imperméable. Sans dire bonjour ni bonsoir, il va de rayon de
bibliothèque en pile de brochures, fiévreusement, à la recherche
d'une information, qu'il ne trouve pas. Il s'accroupit, se lève,
monte sur un tabouret, se met à quatre pattes, ouvrant un dictionnaire,
le refermant, extirpant un vieux programme, le rejetant, scrutant
un article dans une “ Histoire du théâtre ”, même jeu,
en vain.
BLANCHE (jouant, scandant, vérifiant dans son manuscrit :)
“ Je viens vers vous au sortir d'une biographie
D'Hélène par Melinda Scheuer, de Harvard.
Les biographies nous aident à détruire la vie.
En photo, Melinda est nue sur le plongeoir. ”
JEAN
Enfin ce n'est pas vrai !... Ça n'est nulle part...
BLANCHE (même jeu :)
“ ... Les cendres de Jane Bowles ne reposent pas où il faut.
Pavillons déployés, Virginia va dans l'eau.
Hélène ploie la Grèce en guerre vidéo...
La Porte des Lions désespère la reine... ”
JEAN
Ce n'est pas possible qu'il n'y ait rien nulle part !
BLANCHE
Tu cherches quelque chose ?
JEAN
Tu as touché au programme de George Dandin ?... Tu sais...
qu'on a vu, au Français...
BLANCHE
Je n'ai rien touché... Si on l'a, il est par là avec les autres...
JEAN
Je ne le trouve pas...
BLANCHE
Pour quoi faire ?
JEAN
J'avais glissé dedans une coupure de presse, sur un épisode de la
vie de Molière... (Il cherche.)
BLANCHE
Encore ? !... Ça tourne à l'idée fixe...
JEAN
Qu'est-ce que tu racontes, de guerre vidéo ?
BLANCHE
C'est le texte de Nadège Mu pour mon audition avec Thomas Knaben.
JEAN
Mmm. Tu passes des auditions, maintenant ?
BLANCHE
Oui, enfin, mon entrevue, si tu veux. Il m'a demandé de lire. Je
lirai.
JEAN
On voit que c'est un Allemand.
BLANCHE
Ah oui ?
JEAN
Les Allemands ont toujours tout obtenu des actrices françaises.
BLANCHE
Excuse-moi, mais d'abord il est suisse, et ensuite
c'est le metteur en scène.
JEAN
“ Le ” ?
BLANCHE
Il n'y a pas un comédien au monde qui ne rêve de travailler avec
Thomas Knaben.
JEAN (qui a fini par trouver le programme, et l'article :)
Ah ! La Fameuse Comédienne, 1688. Il faut que je mette
la main dessus.
BLANCHE
Tu peux m'expliquer ce qui se passe ?
JEAN
Tu crois que c'est trop tard pour appeler Philippe ?...
BLANCHE
Il se lève tôt. Et puis qu'est-ce que tu veux qu'il te cherche,
à cette heure-ci. Appelle-le demain matin, à la Bibliothèque...
JEAN
Et Jacqueline, si j'appelais Jacqueline, à New York ? C'est
fait pour ça, l'Amérique : avoir quelqu'un à qui parler au
milieu de la nuit.
(Il a déjà saisi le téléphone portable et compose un numéro.)
BLANCHE
Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
JEAN (raccroche.)
C'est son répondeur... Ça va m'énerver. Je ne vais pas dormir de
la nuit.
BLANCHE
C'est à Marseille qu'ils t'ont mis dans cet état ?
JEAN
Tout s'était bien passé. Et puis on arrive au théâtre pour la présentation
de la saison. Il y a la presse, un monde fou... Et à un moment,
dans le débat, on en vient à parler de Molière...
BLANCHE
Je me demande qui a pu aborder le sujet !
JEAN
Evidemment, les gens ne savent rien !... Et Gauchet part sur
cette idée que la vie de Molière est entièrement dominée par les
femmes, parce qu'il a perdu sa mère très jeune. Que Madeleine Béjart,
la De Brie, la Du Parc... ! Et qu'il avait une relation immature
avec des femmes dominatrices. Et il répète ce mot sur un ton idiot.
Immature. Et que son “ immaturité sexuelle ” expliquait
l'échec de son couple avec Armande Béjart ! Il m'a tellement
énervé que j'ai pris le micro...
BLANCHE
Et tu as parlé de Baron.
JEAN
J'ai parlé de Baron.
BLANCHE
Ce qui a immédiatement passionné tout le monde...
JEAN
Comment ça ?
BLANCHE
Eh bien oui. Tu as fait ton petit effet avec Molière et Baron, tu
t'es fait plaisir. Tu as eu l'impression d'intéresser quelqu'un ?
JEAN
Je travaille là-dessus, c'est tout. Comme toi sur tes phrases pour
Knaben.
BLANCHE
Ce sont peut-être des phrases, mais des phrases d'aujourd'hui.
JEAN
Tu ne peux pas comprendre.
BLANCHE
Je comprends que tu as l'intention d'écrire une pièce historique
de plus, que tu es obsédé par ce Baron, régisseur de Molière...
JEAN
Mais pas régisseur ! C'était l'acteur vedette de la troupe
de Molière. Un acteur, comme toi. Vedette, comme toi. Mais lui,
charmant.
BLANCHE
Et après ça, tu nous donneras quoi ? La Rochefoucauld et Mme de
La Fayette ?... Quoi ?... Tu en es là ?
JEAN
Là, où ?
BLANCHE
Obligé de te raccrocher à des petits trucs d'histoire, comme ça ?
Des sujets de dramatiques ?
JEAN
Oh, si ça doit te rendre agressive, de travailler avec un Suisse... !
BLANCHE
Je ne suis pas agressive, je suis fatiguée ! L'idée que tu
puisses faire un pugilat à cause de
Molière ! L'idée que tu t'acharnes à vivre dans le passé !
Cependant, Blanche s'est remise à déplier des grands draps blancs.
Elle monte sur l'échelle pour continuer de draper la bibliothèque.
Jean, qui jusqu'ici, absorbé par sa propre histoire n'a pas fait
de commentaire, remarque enfin cette étrange activité.
JEAN
Mais ça, c'est ton point de vue. Du haut de ton échelle !
D'ailleurs, qu'est-ce qui se passe, ici ?
BLANCHE (sur l'échelle :)
Tiens, tu peux me passer l'agrafeuse, sur la table, là ?...
JEAN (s'exécutant :)
Oui. Qu'est-ce que tu fabriques, avec ces draps ?
BLANCHE
Je protège la bibliothèque, à cause de la peinture...
JEAN (sans entendre la réponse :)
Et puis Gauchet, c'est la dernière personne à se mettre à dos. Il
traîne partout, il connaît tout le monde... Mais avoue que c'est
rageant ! Et de ne pas pouvoir vérifier, surtout !...
BLANCHE (désignant le bas du drap
qu'elle est en train d'agrafer :)
Tiens, tu peux déplier... Que ça tombe bien jusqu'en bas...
JEAN
Tu les as trouvés où, ces draps ?
BLANCHE
C'est le métrage d'un tissu, que j'ai acheté...
JEAN
Tu sais que c'est du bois précieux, où tu plantes tes agrafes...
BLANCHE
Oui. Ça ne s'enfonce pas facilement. J'ai du mal.
JEAN
Et tu as décidé de repeindre ?
BLANCHE
Non, non, c'est simplement pour que ça ait l'air en travaux...
JEAN
L'air ? Pourquoi l'air ?
BLANCHE
Mais parce que... Ce n'est pas possible, ce décor... Ça fait...
surchargé... Tes photos, tes livres, tes objets, tes souvenirs...
Plutôt que de tout enlever... Je me suis dit que ce serait plus
simple de...
JEAN
Mais qu'est-ce que tu dis ?... Qu'est-ce qui se passe ?
Ce sont nos photos, je te signale, nos objets !
BLANCHE
Oui, enfin. On se croirait après-guerre chez Sacha Guitry !
JEAN
Après-guerre sûrement pas. Il sortait de prison. On lui avait tout
liquidé.
BLANCHE
Eh bien, avant-guerre alors. Tu vois ce que je veux dire !
JEAN
Mais non ! Et puis arrête avec cette agrafeuse ! Tu vas
faire des trous !
BLANCHE
Je pique sur le dessus de la corniche, ça ne se voit pas...
JEAN
Blanche, pour la dernière fois, veux-tu me dire ce qui se passe ?
BLANCHE
Il se passe que Thomas Knaben vient ici demain matin à onze heures.
Que je ne peux pas le recevoir parmi les œuvres complètes de Montherlant,
de Cocteau, de Bourdet et de Sacha Guitry, justement !
JEAN
Pour Guitry, tu as tort : il vient d'être remonté à Berlin,
par la Schaubühne !
BLANCHE
Oui, mais c'est quand même encore un peu limite. Et puis Guitry
à la Schaubühne peut-être, mais Guitry en cuir pleine peau chez
toi entre Feydeau et Labiche, tu m'excuseras... !
JEAN
Je ne vais pas acheter Grouchovski simplement pour faire plaisir
à ton Allemand !
BLANCHE
Suisse !
JEAN
Justement, pourquoi ne pas lui avoir donné rendez-vous dans un café,
en terrain neutre... ?
BLANCHE
Rien n'est neutre. Je ne veux pas que d'emblée, il aille croire...
A Paris, chaque café est tellement... connoté. Il attendait que
je propose un lieu. Prise de court, j'ai dit ici. D'ailleurs, ça
me met en position de force, d'une certaine façon.
JEAN
Oui, je vois ça. Tu organises une mise en scène idiote. Tu es prête
à dissimuler tes goûts, ce qui nous définit...
BLANCHE
Ce qui me définit, c'est d'être actrice. Je n'ai pas de goûts, de
souvenirs, de lectures. Table rase. Je suis ce qu'on veut que je
sois.
JEAN
En l'occurrence, ce qu'il veut que tu sois.
BLANCHE
C'est un tournant, Jean. Tu le sais très bien. Et j'entends le maîtriser.
(Elle se remet à agrafer furieusement.
On sonne à la porte.
JEAN
Une heure dix ?... Ils sont fous, les gens. (Il
va ouvrir, revient avec Sylvaine Motet de la Vergne, grande amie,
agent, confidente de Blanche. Femme haute en couleur, extravertie,
originale. Elle est dans tous ses états, parle très vite et porte
une bouteille de champagne dans chaque main :)
SYLVAINE (le début “ off ” :)
J'ai vu de la lumière, j'ai pensé “ les petits chéris ne dorment
pas ”, je suis montée. Ou tellement démontée plutôt que je me
suis dit : “ Tu ne peux pas ressasser comme ça toute seule.
Tu vas leur faire un petit coucou... ” En un mot, j'étais à la
Bastille !
JEAN (à propos des bouteilles :)
Tu me les donnes ou c'est un accessoire ?
SYLVAINE
Prends, chéri. Il est frappé, il n'y a qu'à le boire. Je suis passée
au Colbert, ils m'ont prêté des Moët et Chandon.
BLANCHE
Prêté ?
SYLVAINE
Oui, ça, c'est des vrais amis. Ils me dépannent toujours la nuit,
à l'occasion. Mes enfants, mais quelle soirée ! C'est peut-être
notre dernier champagne avant d'émigrer !
BLANCHE
En fait, on n'allait pas tarder à se coucher...
SYLVAINE
Attends : vous n'avez pas écouté les nouvelles ? !
BLANCHE
Tu sais bien qu'on n'a pas la télévision.
SYLVAINE
Attends ! Mais vous ne savez pas ce qui se passe dans Paris ? !...
Vous n'êtes pas au courant de la vie de votre propre pays ! Mais
il y avait toutes les télés, et les CRS, les pompiers, tout le monde !...
On nous a séquestrés. Trois heures, tu entends. On est restés enfermés
dans l'Opéra Bastille de sept heures à onze heures et demie, sans
musique, alors qu'on était là tranquillement pour La Bohème !
JEAN
Séquestrés ? Mais par qui ?
SYLVAINE
Par qui ? Par les intermittents du spectacle. Alors bien sûr,
tu connais ta Sylvaine, une Motet de la Vergne, on n'allait pas me
faire taire comme ça. J'ai parlementé. J'ai dit que j'étais moi-même
un imprésario un peu connu, vois-tu... Il y avait un des meneurs,
un syndicaliste, qui avait entendu parler de moi, parce que sa femme
est habilleuse et qu'elle a travaillé chez Myriam... tu vois à quoi
ça tient. Bref, c'est moi qui ai quasi dénoué le conflit, tu entends,
chéri, enfin, en tout cas, qui ai obtenu notre libération ! Cinq
heures les gens en habit de soirée coincés à la Bastille ! C'était
genre 1789, quoi ! Sauf qu'à l'époque, c'était pour en sortir,
et là... !
JEAN
C'était si mauvais que ça, cette Bohème ?...
SYLVAINE
Vas-y, moque-toi, j'aurais voulu t'y voir.
JEAN
Pour une fois qu'il y a un drame dans la salle... D'habitude, là-bas,
c'est tout dans les bureaux.
SYLVAINE
Ah, ça ne manquait pas de suspense. Une fois les balcons évacués,
c'était bloqué. Personne n'entrait, personne ne sortait.
JEAN
Parce qu'ils ont laissé sortir les balcons ?
SYLVAINE
Oui, ils n'ont séquestré que l'orchestre, tu vois l'ambiance. Ils
ont laissé partir les autres. Les autres qui sont partis, d'ailleurs,
ravis. Mais bon, l'orchestre, ça fait quand même mille deux cents
personnes. Trois fois un détournement d'avion, comme a dit quelqu'un.
Je crois que c'était le PDG d'Air France, comment s'appelle-t-il déjà ?
JEAN
Il y avait du beau monde, alors ?
SYLVAINE
Un gala, chéri ! Ils savaient ce qu'ils faisaient. C'est Louis-Xavier
qui m'a invitée. Le patronat français au grand complet. Un ministre
aussi, enfin un petit ministre, genre “ Relations avec le parlement ”
ou quelque chose... Mais lui ne s'est pas manifesté. Non, il avait
peur que ça ait l'air d'une provocation... Il disait... Que ça dégénère...
Tout le temps, il se cachait derrière moi ! Je ne m'en étais
pas aperçue, d'abord !
JEAN
Eh bien, on n'en avait pas la moindre idée. Je rentre de Marseille...
SYLVAINE (à Blanche, sur son échelle :)
Mais toi, tu étais là. Tu n'as pas mis la radio ?
BLANCHE
Oui, j'étais là. Non, je n'ai pas mis la radio.
SYLVAINE
Tu ne veux pas un peu de champagne ?
BLANCHE
Non, merci !
SYLVAINE
Mais qu'est-ce que tu trafiques avec ces draps, toi ? Tu repeins ?
Elle repeint ? C'est La Belle et la Bête ? C'est
La Cerisaie ? C'est quoi ?
JEAN
Elle essaie de neutraliser notre environnement...
SYLVAINE
Ah bon ? Elle neutralise. Très bien.
JEAN
Oui, elle trouve que ça faisait trop auteur à succès. Bourgeois. Boulevard.
SYLVAINE
Tout de suite, le mot qui tue !
BLANCHE
Je n'ai pas dit ça. “ Surchargé ”, j'ai dit.
JEAN
Trop chez les Guitry avant-guerre, elle a dit. Et comme demain est
le grand jour du lancement de sa nouvelle carrière, elle veut que
ça soit... blanc !
SYLVAINE
Ah, mais c'est vrai, c'est demain que tu le vois... Et c'est ici,
alors, dans le drapé ?
BLANCHE
Ça vous embête, hein, Thomas Knaben ? Toi, tu ne le connais pas...
Elle, elle le déteste ! Je vais vous laisser tous les deux. Vous
pourrez déblatérer tout votre soûl.
SYLVAINE
Eh bien dis donc, on est reçu, chez toi ! On peut bien échapper
à une révolution, question réconfort, tu te poses là !
BLANCHE
Révolution ! Révolution de quoi ? Vos plaisirs de caste
blasée, oui ! Ils ont raison de protester, ces gens. Je trouve
ça juste, leur combat.
JEAN
Mais moi, je ne suis pas la caste blasée, moi, c'est Sylvaine qui...
BLANCHE
Enfin c'est trop fort ! Je m'étais ménagé une soirée de calme
total. J'ai laissé le répondeur. J'ai appris le texte de Mu. J'ai
essayé de trouver la ressource intérieure, la couleur – blanc –, l'état
d'esprit. J'étais recentrée. Prête à me mettre au lit. Et vous, là,
vous débarquez, comme des fous, à me casser la tête avec vos embarras
de Paris, ou de Marseille ! L'un qui fait un esclandre dans un
débat public ! L'autre qui revient d'un gala séquestré !
Si vous étiez seulement capables de voir comme tout ça est futile !
(Elle sort, théâtrale.)
SYLVAINE
Nous sommes futiles, Jean... C'est quoi, “ le texte de Mu ” ?
JEAN
Eh bien, Nadège Mu, le nouveau prodige, là, tu sais...
SYLVAINE
Mmm. Tous ces nouveaux noms...
JEAN
Quoi ?
SYLVAINE
Personne ne s'appelait comme ça, avant, si ?
BLANCHE (rentre, comme un diable
sortant d'une boîte :)
Et “ blanc ”, vous voyez ce que ça veut dire, “ blanc ”,
ou vous avez perdu à ce point la notion d'épure, le vrai sens de notre
métier ?
(Blanche ressort ; regard entendu entre les deux autres. Blanche
rentre, même jeu :)
Et “ intérieur ”, vous comprenez encore ce que c'est, “ intérieur ” ?
Ou vous êtes complètement gagnés par la superficie, les choses désuètes !
Et ce soir, Jean, tu dors sur le canapé !
JEAN (désignant le canapé recouvert d'un drap :)
Et j'ai le droit d'enlever le... Ou bien...
(Blanche est sortie, théâtrale. Jean et Sylvaine restent seuls.)
JEAN
Désuet, c'était pour moi. C'est moi qui suis désuet.
SYLVAINE
Moi, elle me fait ce numéro encore deux fois, et je ne peux plus la
caser nulle part ! C'est de pire en pire, depuis quelque temps.
Ils n'ont pas ton genre de patience, dans le cinéma français !
JEAN
Elle se défoule, tu comprends, elle en profite. A partir de demain,
elle passe à l'avant-garde. Fini de rire !
SYLVAINE
Oui, enfin, elle est dans l'avant-garde jusqu'à ta prochaine pièce.
Comment ça va, d'ailleurs, ça avance ?
JEAN
Oui... enfin, oui et non... je stagne un peu, là...
SYLVAINE
Tu dis toujours ça.
JEAN
En tout cas, demain soir, Châtelet...
SYLVAINE
Cinq heures de spectacle, c'est ça ?...
JEAN
La première partie ! Tu viens ?
SYLVAINE
Chéri, après ce que j'ai vécu ce soir à l'opéra, je ne vais plus dans
un théâtre national pendant au moins trois semaines !
JEAN
Pas plus ?
SYLVAINE
Ah ! Les gens du ministère, tu les vois où, sinon ?
JEAN
C'est sûr que demain, nous, on aura droit aux corps constitués.
SYLVAINE
Vous voyez quoi, déjà ?...
JEAN
Le Chat B./Matériaux/Missouri, première journée.
SYLVAINE
Ah, “ Le Chat Botté ” ?
JEAN
Ah non, “ Le Chat B. ”.
SYLVAINE
Oui, mais c'est “ Le Chat Botté ”, non ?
JEAN
Ecoute, je ne crois pas qu'on puisse dire ça comme ça. Pas vraiment.
“ Inspiré de ”, à la rigueur, mais c'est tout.
SYLVAINE
Tu me fais marcher, là... ?
JEAN
Je te dis ce qu'on me dit. Je ne voudrais pas avoir l'air d'interpréter,
tu comprends, d'ironiser.
SYLVAINE
Et ça s'appelle “ Le Chat B. Mes souris ” ?
JEAN
Mais pas “ mes souris ” ! Missouri ! Etats-Unis !
SYLVAINE
“ Le Chat B. Missouri ” ?
JEAN
Ah, je vois que tu n'y es pas du tout, hein...
SYLVAINE
Ce n'est pas ça ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
JEAN
Le Chat B. Point. Barre oblique. Matériaux. Au pluriel. Barre oblique.
Missouri. Point.
SYLVAINE
Pourquoi “ Matériaux ” ?
JEAN
Parce que. Ce sont des fragments, des textes autour, des notules.
C'est très déconstruit. Plus personne n'est assez lourd pour toucher
à l'œuvre elle-même, à un titre connu dans sa réac
tionnaire notoriété. On ne monte plus Le Malade imaginaire.
C'est : “ Matériaux, Molière, Argan ”.
SYLVAINE
Et c'est très différent ?
JEAN
Mais ça n'a rien à voir. Ça permet d'étudier la sociologie des amphithéâtres
de médecine, la courbe des humeurs dans le corps de Louis XIV,
les revenus des apothicaires de 1622 à 1673...
SYLVAINE
Je vois. Et ce cours d'économie, demain, c'est Knaben qui le dirige ?
JEAN (prononciation allemande :)
Regie : Thomas Knaben. Text : William Burroughs,
qui habitait Kansas City, dans le... Missouri.
SYLVAINE
Ah, c'est pour ça, “ Missouri ”.
JEAN
Oui, ce n'est pas du tout compliqué en fait, c'est très simple. C'est
un peu intimidant, au début, et puis...
SYLVAINE
Oui, c'est autour du chat botté dans le Missouri, quoi, avec des plans
de minoteries, des moulins...
JEAN
Le refoulé œdipien du fils du meunier nu avec le chat vêtu, le rapport
crypto-marxi...
(Blanche est rentrée, dans un petit ensemble tout noir, sobre et
chic.)
BLANCHE (à Sylvaine :)
C'est ce que je compte mettre demain, pour recevoir Knaben. J'ai trouvé
ça place Saint-Sulpice. Tu trouves ça comment ?
SYLVAINE
Ben c'est... C'est bien.
JEAN
C'est noir.
SYLVAINE
Oui, c'est noir, mais c'est bien.
BLANCHE
Vraiment ? Ce n'est pas trop sévère ?
SYLVAINE
Non, ça laisse quand même voir tes pieds...
JEAN
Toi, Blanche, tout en noir dans un décor tout blanc, tu n'as pas peur
que...
BLANCHE
Quoi, trop dur, tu veux dire ?
JEAN
Trop évident. Téléphoné.
BLANCHE
Mais non, c'est son univers.
JEAN
Ah, je vois, tu es déjà dans son univers.
SYLVAINE
C'est bien d'avoir un univers. Ça doit donner du dégagement... Moi
qui n'ai jamais de place pour rien !
BLANCHE (soudain lasse de tout :)
Oh, je suis pitoyable, non ?... Tout ça est tellement dérisoire...
JEAN
En tout cas, moi, j'ai épousé un sacré petit soldat. Il ne se doute
pas de la chance qu'il a, monsieur Knaben ! Du cadeau que tu
lui fais...
(Il a pris Blanche dans ses bras, tendrement.)
BLANCHE
Du cadeau que toi, tu lui fais. Tu es si gentil, de me supporter avec
mes lubies... C'est vrai, c'est facile de partir comme ça, à l'aventure
quand on sait qu'on a quelqu'un qui est là, quoi qu'il arrive.
(Ils s'embrassent.)
SYLVAINE
Voilà comment vous me plaisez, moi. Ils peuvent bien reprendre la
Bastille, dehors, du moment que le couple modèle du théâtre français
s'aime !... Ne vous dérangez pas, surtout. Je vous reprends seulement
l'autre bouteille... Tout Paris s'endort au Témesta, moi, c'est aux
petites bulles qui montent. Bonsoir, bonsoir !
(Elle sort en laissant Blanche et Jean enlacés. Un temps.)
NOIR. |