CLAUDE
IMBERT
LE TOMBEAU
D'AURÉLIEN
roman
Claude Imbert est le
directeur-fondateur du Point. Il a
déjà publié, chez
Grasset, Ce que je crois, Par bonheur et
A point nommé.
Préface
Cet été, à mon retour de
vacances, je trouve chez moi le fax d'un notaire de
Condom. Il me demande, en dix lignes, de faire
prendre « une mallette de papiers
divers », vestige de la succession d'un
certain Antoine Scribe. Elle m'était,
disait-il, par son testament, destinée.
Etrange ! Je connais à peine ce Scribe,
ami lointain de mon père et, je crois,
conseiller d'Etat, blanchi dans quelques cabinets
ministériels. Il vivait une retraite sans
histoire dans sa propriété gasconne.
Je me souviens l'avoir croisé, il y a
longtemps, chez des amis, à Bayonne,
après la corrida des vendanges. Il m'avait
paru bizarre, d'une courtoisie penchée, peu
disert mais lâchant hors de propos quelques
éclats de rire incongrus. Puis, je l'avais
perdu de vue.
Alors pourquoi ce legs ? Est-ce parce qu'il
me savait dans les journaux... et qu'il
rêvait sans le dire à quelque
publication posthume ? C'est ce que je me suis
bientôt dit. Car lorsque j'ouvris la
mallette, j'y trouvai, sous trois tomes de
l'Histoire Auguste, deux épaisses liasses de
papier. La première rassemblait des
photocopies de lettres - une centaine -
adressées - eh bien, oui ! - ...
à un énigmatique correspondant romain
du quatrième siècle. Mais bien plus
effarant, la seconde liasse comprenait tout
bonnement les lettres, elles aussi en grand nombre,
... - tenez-vous bien ! - de ce lointain
patricien, toutes d'une curieuse écriture
alambiquée sur un papier ou une sorte de
parchemin. Lorsque j'en pris connaissance, je
manquai tomber de ma chaise : canular,
mystification, magie, procédé
littéraire ? Je n'ai toujours pas
tranché...
Au risque de passer à ses yeux pour un peu
dérangé, je décidai de montrer
à un ami éditeur ces missives, de
genre varié, souvent fort intime,
échangées pendant cinq à six
ans. Une masse impubliable. L'éditeur,
plutôt narquois, se satisferait, me dit-il,
d'un choix selon la bienséance et
l'intérêt supposé. Je m'y
résolus.
Sachez encore que les lettres de
l'épistolier romain avaient
été traduites par le même
Antoine Scribe, d'où, peut-être, en
ces deux correspondances, une certaine
parenté de style. C'est, pour finir, un
très petit nombre de lettres que vous
trouverez ici, extraites d'une bien plus nombreuse
correspondance.
C. I.
Antoine à
Aurélien
uel
prodige nous engage, cher Aurélien, dans
cette folle correspondance ? Avec elle, nous
filons en pleine fantasmagorie. Elle abolit pas
moins de mille six cents années :
j'existe, quant à moi, à la fin de
mon siècle, et me voici donc plus
éloigné de ton temps que tu ne l'es,
toi, de la fondation de Rome... Et pourtant nous
sommes l'un et l'autre, bien vivants, bien
installés chacun dans notre époque,
toi, sous Valentinien et Théodose, moi sous
un président - Chirac - de l'actuelle
république gauloise. Grâce à
cette magie, nous pouvons correspondre par-dessus
l'éloignement du temps. Mais, il est vrai,
dans ces seuls courts moments où nous lisons
ce que l'autre a écrit...
Tu te demandes - et moi donc ! - de quelle
sorcellerie nous sommes les jouets ?
Mystère... Mais qu'importe !
Laissons-nous faire ! Les dieux de tes autels,
et le Christ de Palestine ne se gênent pas
pour semer, chaque jour, et à tous vents,
résurrections ou miracles... Un de plus ou
de moins !
Dans mon époque, vois-tu, où l'on
prétend ne se fier qu'aux seuls
phénomènes bien constatés,
bien enchaînés de la cause à
l'effet, bien calculés et
vérifiés, tu n'imagines pas le nombre
de crédules qui règlent leur avenir
sur les pronostics du zodiaque et la boule de
cristal des voyantes. Le surnaturel, sorti chez
nous par la grande porte, y rentre par les
fenêtres. On croit de moins en moins à
la virginité de la mère du Christ
mais de plus en plus aux tables tournantes. Et si
les sorciers et revenants se font rares, je sais
plus d'un vieillard rassis qui cherche quelle
âme, disparue dans la nuit des temps, veut
renaître en lui par métempsycose...
Bon, cher Aurélien, puisque ce
mystère nous dépasse, à quoi
bon lui résister ? Ne faisons pas les
esprits forts ! C'est dit, je m'abandonne
à ton invite... Offrons-nous la magie d'un
courrier interséculaire !
Je revois l'aurore d'été où je
découvris ton message dans cette tombe
fraîchement excavée par un glissement
de terrain. Et où cela ? Au fin fond
d'un petit bois abandonné aux halliers,
ronces et chevreuils de ma chère
propriété gasconne. Je savais les
lieux hantés par les pénates d'une
villa romaine, au crépuscule de l'Empire
romain. Mais, franchement, j'étais loin
d'imaginer que son hôte, un jour, se
révélerait à moi. Nullement -
et c'est dommage ! - en ta personne
même, et de pied en cap (j'essaie de
t'imaginer), mais du moins par ce petit rouleau de
papyrus d'Egypte, scellé et cacheté
de ton anneau, où ta plume de roseau
griffonna ta première lettre. Dans les
lueurs de l'aube, ce rouleau luisait, entre les
ronces, couvert de rosée, comme dans un
conte de fées. Je me pinçais, mais je
ne rêvais pas... Le lendemain,
troublé, je tournais et retournais ce billet
venu du fond des temps. Ahuri, anxieux, surveillant
stupidement autour de moi, me demandant si je
perdais la raison, mais piqué, malgré
tout, au jeu de cet enchantement, je
déposais ma réponse en deux feuillets
dans le même taillis, sur les mêmes
blocs descellés de ta tombe. Comme
l'eût fait un enfant... Et - merveille !
- tu la vins chercher, fantôme
échappé non point du royaume des
morts puisque tu vis ta vieillesse comme je vis la
mienne. Mais échappé de la trame du
temps...
J'admire, aujourd'hui, que nous ayons l'un et
l'autre saisi ce fil dénoué que nous
tendaient les Parques, sans redouter un complot de
sorcières ni demander raison à la
raison. Peut-être sommes nous d'un âge
désenchanté, lassés de vouloir
tout comprendre, et propres à jouir de cette
féerie. Ta curiosité, plaisantes-tu,
est trop vorace pour qu'un tombeau puisse la
borner. Quant à moi j'ai en effet du
goût pour ton époque : je
suis un des derniers « citoyens de
tes siècles antiques ». Et puis,
cher étranger, ce jeu serait-il plus vain et
plus sot que tant d'autres qui agitèrent nos
vies ?
Pour consentir à cette féerie, tu
mentionnais, dans ton premier message, une «
cinquième saison » dont parle
Albucius, « celle où les
éponges se brisent, où les verres se
plient, où les choses impossibles sont
possibles ». Eh bien soit ! Ce
courrier sera celui de la cinquième
saison ! Je t'y donnerai des nouvelles de
l'avenir (du tien), tu me donneras celles du
passé (du mien). Amusons-nous !
Je te salue,
Antoine
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