Mahmoud Hussein
Penser le Coran
Mahmoud Hussein est le pseudonyme commun de Bahgat Elnadi
et Adel Rifaat. Politologues français d'origine égyptienne,
ils ont publié ensemble des ouvrages qui ont fait date, de
La lutte de classes en Egypte (Maspéro, 1969) et Versant
sud de la liberté (La Découverte 1988) à Al-Sîra
(2 tomes, Grasset, 2005 et 2007).
CE QUE DIT LE CORAN
ET CE QU'ON LUI FAIT DIRE
ous sortions d'un autre
temps.
Nous venions de consacrer de longues années à l'écriture
du livre qui retrace la vie du Prophète Muhammad, d'après
les premières Chroniques musulmanes . Immergés dans
l'actualité du VIIe siècle arabe, nous nous étions
comme absentés de l'actualité d'aujourd'hui. La parution
des deux tomes du livre nous y a brusquement ramenés.
Elle nous a valu des tournées de conférences en Europe
et dans quelques pays arabes, à la rencontre de ce qu'il
est convenu d'appeler le " grand public ".
Nous nous attendions à être partout interpellés
sur les deux grands thèmes qui font l'intérêt
essentiel des Chroniques : la figure du Prophète rendue à
son humanité et la révélation du Coran rendue
à son contexte. Mais le plus souvent, nous avons parlé
d'autre chose. Où que nous allions, les gens voulaient d'abord
savoir " ce que dit le Coran " sur quelques questions
élémentaires trottant dans toutes les têtes.
Les non-musulmans venaient en général apprendre ce
qu'ils ne savaient pas. Les musulmans venaient surtout s'assurer
de ce qu'ils croyaient savoir. Les uns comme les autres s'attendaient
à recevoir des réponses simples, tranchées,
concluantes. Le type de réponses que nous ne pouvions pas
leur donner.
Peut-on trouver une référence coranique à l'action
de ces kamikazes qui, en se faisant exploser sur une place publique
ou dans un métro, déchiquettent indistinctement combattants
et civils, petits et grands ?
Le Coran condamne quiconque attente à la vie d'un innocent
(verset V, 32). Le Prophète a expressément interdit
aux musulmans de se donner la mort. Et il ne leur a permis de tuer
que des combattants ennemis adultes et armés, à l'exclusion
des femmes, des vieillards et des enfants.
Comment certains musulmans peuvent-ils néanmoins commettre
de tels attentats ? Ils citent un verset qui appelle à combattre
les polythéistes (verset IX, 3-5) et appliquent ce qualificatif
à tous ceux qu'ils considèrent comme leurs ennemis.
Ils font dire au Coran ce qui les arrange.
On retrouve cette forme de manipulation du texte à propos
de l'apostasie. Est-elle, selon le Coran, justiciable de la peine
de mort ? Nous avons vu un homme défendre cette idée
avec une telle fougue qu'il nous a amenés, un instant, à
douter de nos connaissances. On ne trouve rien de tel dans le Coran.
Mais l'homme se prévalait d'un verset où Dieu, visant
ceux qui violent le pacte conclu avec Lui, les prévient qu'ils
sont les perdants (verset II, 27).
La lapidation de la femme adultère constitue un cas particulièrement
troublant. Elle continue d'être admise, fût-ce à
regret, par nombre d'intellectuels musulmans, au prétexte
qu'elle serait commandée par Dieu. Or, le Coran n'en dit
mot. Cette conviction se perpétue cependant à partir
d'arguments discutables : elle serait dictée par un verset
coranique qui, selon certains, a été perdu et, selon
d'autres, abrogé.
Qu'en est-il de l'inégalité juridique entre l'homme
et la femme, de l'institution de l'esclavage ? Voilà une
dame, bardée de diplômes scientifiques, convaincue
que ces pratiques étaient étrangères au Coran.
Elle nous prévenait qu'elle n'acceptait à ce propos
aucune citation tirée des Hadîths (Dits du Prophète)
ou de la Sîra (Témoignages de ses compagnons) et que,
pour elle, seul le Coran faisait foi.
Nous avons commencé par citer des versets qui admettent ces
inégalités (versets IV, 34 et II, 178), puis, comme
la dame restait sans voix, nous lui avons fait remarquer que, selon
nous, il fallait considérer la chose d'un point de vue historique.
Le Coran a humanisé le statut de la femme, il lui a accordé
des droits juridiques qu'elle n'avait pas auparavant, il lui a reconnu
devant Dieu, en tant que croyante, une dignité égale
à celle de l'homme (verset XXXIII, 35). Il a, en outre, tracé
des limites morales à la pratique de l'esclavage, en préconisant
aux croyants d'affranchir autant d'esclaves qu'ils le pouvaient,
notamment pour se faire pardonner leurs péchés (verset
IV, 92). Le Coran n'a pas créé des inégalités
là où régnait de l'égalité. Il
a apporté des améliorations là où régnaient
des inégalités flagrantes.
Voici encore cet homme d'un âge vénérable, soutenant
que la polygamie était une pratique contraire à l'islam,
introduite bien après l'époque du Prophète.
Nous avons dû lui lire, en traduisant les mots de l'arabe,
l'un des versets coraniques qui autorisent l'homme à épouser
jusqu'à quatre femmes, à condition qu'il puisse les
traiter équitablement (verset IV, 3).
Nous ne nous attendions pas à affronter une connaissance
aussi lacunaire, aussi sélective, du Coran, en particulier
chez des musulmans pratiquants. Mais nous avons surtout été
frappés par le sentiment, largement répandu parmi
eux, que le Coran devait nécessairement apporter des réponses
claires, univoques, définitives, à toutes les questions
qu'ils se posaient, comme il n'avait cessé de le faire, croyaient-ils,
à toutes les questions que se sont posées les musulmans
depuis l'avènement de la prophétie.
Nous n'oublierons pas cette jeune femme, les cheveux sagement recouverts
d'un châle, devant qui nous évoquions les conditions
dans lesquelles, aux dires d'un compagnon du Prophète, le
port du châle aurait été commandé par
Dieu.
Cela se passait à Médine. Les femmes devaient sortir
de la ville, à la tombée de la nuit, pour leurs besoins.
Elles étaient alors souvent importunées par des voyous.
Elles firent part de leur colère à leurs maris, qui
en parlèrent à leur tour au Prophète. C'est
à la suite de ces incidents que le verset coranique aurait
été révélé à ce dernier.
En revêtant un châle, les femmes musulmanes libres pouvaient
se faire aisément reconnaître, et dès lors se
faire respecter, même dans l'obscurité de la nuit (verset
XXXII, 59).
La jeune femme, devant nous, était visiblement excédée.
Elle finit par nous demander comment nous osions penser que Dieu,
dont le Livre ne contenait que des commandements éternels,
pouvait n'avoir ordonné le port du châle que pour des
raisons aussi triviales.
Nous répondîmes que cet épisode était
cité par les exégètes les plus orthodoxes,
et qu'en tout état de cause, elle était libre de considérer
que ce verset obligeait toutes les femmes du monde, jusqu'à
la fin des temps, ou au contraire de considérer qu'il répondait
à des exigences étroitement conjoncturelles, aujourd'hui
dépassées.
*
Au-delà d'une information élémentaire sur la
teneur de tel ou tel verset, nous nous efforcions de souligner ce
qui, pour nous, était une évidence : que la parole
coranique entretient un lien vivant avec le contexte dans lequel
elle a été révélée.
Ces tournées nous ont permis de mesurer la difficulté
qu'éprouvent de nombreux croyants à admettre un tel
discours. Et de comprendre pourquoi, dans leur for intérieur,
ils ne se sentent pas autorisés à l'admettre.
Ce qui les en empêche, c'est une doctrine qui a progressivement
pris corps après la mort du Prophète et qui, depuis,
n'a cessé de faire des ravages dans les esprits. Elle repose
sur un raisonnement à première vue imparable : le
Coran étant la Parole de Dieu, il n'est pas tributaire du
temps. Ses versets ne sont pas liés au contexte où
ils ont été révélés. Ils sont
formulés, une fois pour toutes, pour embrasser tous les contextes
possibles. Aujourd'hui comme hier, ils sont donc à prendre,
tels quels, au pied de la lettre. C'est le postulat littéraliste.
Le croyant est alors confronté au syllogisme suivant : est
musulman celui qui croit que le Coran est la Parole de Dieu. Celui
qui doute de l'imprescriptibilité de tous ses versets doute,
nécessairement, du credo selon lequel le Coran est la Parole
de Dieu. Il n'est donc plus musulman.
Cette implacable démonstration explique le trouble de tant
de croyants, confrontés à des prescriptions coraniques
qu'ils préfèrent ne pas voir, forcés de tricher
avec leur conscience en s'efforçant d' " oublier "
tel verset, ou en " privilégiant " tel verset par
rapport à tel autre, alors qu'ils se croient tenus d'accepter
tous les versets, sans exception, comme également imprescriptibles.
C'est ainsi que s'insinuent, au fond de chaque conscience, de secrètes
déchirures entre la fidélité au texte et la
pression des faits, entre le sens d'une vérité intemporelle
et l'expérience vécue du changement et de la relativité,
entre la soumission à l'argument d'autorité et l'exercice
de la réflexion personnelle.
C'est pour tenter d'échapper à ces dilemmes que certains
se réfugient dans l'intégrisme - où ils abdiquent
leur liberté de conscience, en échange de certitudes
simples, arbitrairement découpées dans le texte coranique
; où ils ne reconnaissent du réel que ce qui semble
conforter leur dogme.
*
Le propos des pages qui suivent est de montrer que ces déchirures
et ces errements ne découlent pas du Coran, mais sont le
fait de l'a priori littéraliste.
Ce dernier plante un décor en trompe l'il, qui occulte
la composante temporelle du Livre, pour ne laisser voir que son
origine divine. Or, une lecture sans a priori du Coran fait apparaître
que ces deux dimensions sont inséparables. La Parole de Dieu
s'est manifestée en se projetant dans un lieu précis,
en un moment donné de l'histoire du monde.
Si Dieu destine cette Parole à l'humanité dans son
ensemble, Il la révèle à un groupe particulier
d'humains, les Arabes du VIIe siècle, qui en sont les premiers
dépositaires. Il ne se contente pas, alors, de leur dicter
les principes fondateurs de l'islam, Il intervient aussi dans le
cours de leur vie terrestre.
Par le truchement de Son Prophète, Il leur adresse un message
formulé en leur langue, qui répond directement à
leurs espoirs et à leurs interrogations, dont les visées
spirituelles s'entrelacent souvent à des propos de circonstance.
La Parole de Dieu se présente ainsi comme indissociable du
temps humain où elle s'est inscrite.
Le croyant qui vit cette Parole sous d'autres cieux, en d'autres
siècles, ne peut donc pas la prendre au pied de la lettre.
Il est au contraire appelé à un effort d'interprétation,
pour accorder les enseignements coraniques aux conditions changeantes
de la vie.
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