Premiers chapitres
Claudie Hunzinger
Elles vivaient d'espoir

Claudie Hunzinger est née en Alsace. Elle est poète, peintre et artiste plasticienne. Elles vivaient d’espoir est son premier roman.

mma était fille unique.
Ne fais pas ta princesse de la Moskova, lui disait sa mère.
A dix ans, au village, elle s’ennuyait. A seize ans, elle était à l’Ecole normale de jeunes filles de Dijon. Elle serait institutrice. Elle y était restée deux ans de plus, surveillante. A sa sortie, sa décision était prise : elle poursuivrait ses études. On était en juillet.
Un matin de cet été-là, cherchant tout autre chose, elle tombe sur la photo, au fond d’un tiroir, d’un jeune homme, son grand-père, qui lui ressemble comme un frère.
Le même jour, elle commence un carnet.
Elle note : L’avenir m’attire.
Et elle se coupe les cheveux.
Alors seulement l’élève un peu pâle fait place à la princesse ultramoderne, au visage hardi, ardent, qu’elle allait devenir.

Je ne sais presque rien d’Antoinette, sa mère, qui la harcelait de l’affection la plus tyrannique. Je n’ai d’elle qu’une ou deux photos et un paquet de ses lettres à Emma pensionnaire. Où elle lui demandait impérieusement, en effet, des nouvelles. Où elle lui annonçait l’envoi de malles de linge lavé et repassé, et de robes neuves, dont l’une de jaune étoffe, qu’Emma ne lui demandait pas. Il était souvent évoqué d’autres offrandes encore, plus rustiques, comme un petit colis de magnifiques cerises, ou de fraises, ou d’artichauts, et puis de bouquets d’œillets, de muguet, qu’Antoinette avait mis au train pour elle. Du paquet ficelé de ses lettres que je viens d’ouvrir s’échappe encore le parfum rouge sombre des roses d’autrefois, mêlé à l’accent bourguignon d’Antoinette, à ses R qui roulaient (qu’Emma avait gardés). C’était une mère follement éprise de sa fille unique qu’elle savait sur le point de la quitter pour entrer dans un tout autre monde, en prépa, loin, à Nancy (et qu’elle allait à son tour bientôt quitter puisque trois ans plus tard, Antoinette allait mourir). Et son amour avait sans doute été l’étoffe superbe, épaisse et lourde, très solide et à la fois ajourée comme une grosse dentelle noire, dont elle avait revêtu, pour toujours, sa Moskova de fille. Car malgré tout ce qui lui sera arrivé, Emma aura conservé une force, une élégance, une confiance qui lui venaient de là. Mais ce qu’Emma ne devinait pas, c’est qu’avec la disparition de sa mère, elle allait soudain se sentir très libre. Et qu’elle oserait tout.

Un dimanche d’automne, quelques mois seulement après l’épisode des cheveux coupés, Emma, rentrée de Nancy pour la Toussaint, est sortie s’installer au soleil dans le jardin de ses parents. On la voit, sur une photo, assise en pleine lumière devant la maison isolée au milieu des vignes.
Sa main est posée sur un bloc de papier.
Elle écrit à Thérèse sa première lettre, celle où elle lui annonce toutes sortes de résolutions : Je m’amuse à supprimer de mes actes ce qui est laisser-aller. Je veux être forte contre les autres, et contre moi-même. Le réveil sonne chaque jour à cinq heures.
Il faisait encore chaud, et orageux, ce jour-là, j’imagine. Un temps à vipères. Elles devaient en profiter, se vautrer sur les cailloux blancs, se gorger une dernière fois d’air lourd, dans les coteaux, derrière Emma.

Emma, ma mère, née le 22 janvier 1906, était fille et petite-fille d’instituteurs de village, Pommard, Puligny-Montrachet, en Côte d’Or. La maison, devant laquelle Emma est assise, est celle de l’école de Saint-Aubin. Elle existe toujours, école et mairie à la fois, mais je n’ai pas vu le muguet quand j’y suis retournée ce printemps. Dans sa première lettre à Thérèse, ce 3 novembre 1927, Emma, au bas de la page, ajoute : J’avais rapporté du bois de Corton trois touffes de muguet. Depuis, leurs feuillages ont débordé jusqu’au milieu de l’allée. J’en ai un parc.

Ce même jour, avant d’envoyer sa lettre, Emma l’a recopiée dans un cahier relié de toile vert amande, au dos et aux angles renforcés.
C’est la première d’une longue série.
Quatre-vingts ans plus tard, ce cahier, tout entier adressé à Thérèse de la main d’Emma, de sa haute écriture, lettre après lettre, est à côté de moi. Il est ouvert à la dernière page sur une lettre qui n’est pas d’Emma, une lettre d’une autre espèce que les autres, tapée à la machine sur du vilain papier. Elle était autrefois arrivée par la poste. Elle avait apporté des nouvelles épouvantablement tristes. C’était la voix du malheur, des horreurs, celle qui annonce ce qui s’est passé au fond des cachots, à quoi personne n’a assisté, la pendaison d’Antigone. Celle qui raconte la mort tout en la laissant dans l’ombre.
Ce message, Emma l’avait fixé par deux coins à photo à la fin du cahier.
Il le clôt.
Sur ma table, il y a donc le cahier.
Au fond de mon ordinateur, se trouvent les photos qu’Emma avait soigneusement archivées dans des enveloppes, des albums ou dans de grandes boîtes métalliques et rouges de cigarettes Craven « A ».
Parmi les ombres qui s’y entassent, il y a Thérèse.

Thérèse, née le 5 novembre 1908 à Epernay, était fille d’instituteurs elle aussi. Elle avait fait la connaissance d’Emma, à Nancy. Elle était discrète et fragile.
Je ne discerne d’abord qu’une chevelure d’animal sauvage, puis tout au fond, un petit visage grave, profondément mélancolique, levé vers moi. Le visage se rapproche. Je n’en vois plus que la bouche charnelle, une bouche d’aujourd’hui. Puis gros plan des yeux qui sans doute regardaient Emma, qui aujourd’hui me regardent.

Pour moi, Thérèse appartenait au temps mythologique de la jeunesse d’Emma. Elles y étaient toujours ensemble. Et moi, à quatorze ans, je me rendais là-bas comme je voulais. J’ouvrais l’album relié de cuir blanc. Emma m’apparaissait, m’apparaît encore, semblable à une de ces paysannes de Malevitch qui vont solides, jambes et pieds nus, prenant le large. Dans son ombre, en retrait, Thérèse.
Je savais son importance puisque j’avais aussi accès au premier cahier d’Emma qui lui était adressé, et aux autres, le rouge, le vert, le gris qui suivaient. J’allais les visiter comme les pièces d’une maison abandonnée. Rien n’y était explicitement caché ni défendu. (Emma sait-elle alors que je les lis ? Que je m’y aventure ? Elle ferme les yeux.) Je n’y comprenais pas grand-chose. Le sens m’échappait. Mais pas le sentiment du merveilleux et du terrible qui en émanait. Puis j’avais cessé d’y faire des tours. Je n’y étais plus jamais revenue.

Thérèse était encore liée à un souvenir d’enfance, bien antérieur, et sans mots. J’ai sept ans, on est en Bretagne où ma mère s’est rendue, accompagnée seulement de mon frère Bruno et de moi. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais demandé. Le voyage est illustré dans mon cahier d’enfant, paons du Thabor à Rennes, noms des stations de chemin de fer jusqu’à Saint-Malo, beaucoup d’autres choses mais pas ça : Nous sommes dans du gris, de la pluie et du vent. Une énorme présence bouge, l’océan. Il y a un grand rocher. Emma nous dit que c’est le tombeau de Chateaubriand. Et puis nous voici dans une ville, au soleil. Emma nous laisse, mon frère et moi, sur un banc. Elle s’absente. Je ne sais pas combien de temps. C’est lié à un autre tombeau, à quelqu’un qu’elle a aimé et qu’elle cherche. Elle veut retrouver une amie morte. La mort est là, je la ressens encore, une sensation inoubliable, elle vibre toujours, inscrite dans le grand beau temps d’été, son tremblement d’air chaud.
Etions-nous à Rennes ? Au cimetière où Emma croyait que Thérèse avait été inhumée ?
Elle n’avait rien dû trouver.
Pas même le tombeau vide.
Sauf peut-être un jardinier.
Lui avait-elle demandé où avait été mis le corps ?
Sans doute que non car elle n’aura jamais su davantage au sujet de Thérèse.
Vingt après la mort d’Emma, Thérèse était pour moi un personnage flou, une des ombres du terrible cortège. Elle avait hanté la vie d’Emma, et la mienne, sans que je m’en rende compte. Avec le temps, je l’avais abandonnée au passé.

Et puis, un soir, j’avais tapé le nom de Thérèse Pierre, sur le moteur de recherche de mon ordinateur, comme ça, à tout hasard. Surprise ! Il existait une maternelle Thérèse-Pierre à Epernay, un collège Thérèse-Pierre à Fougères. La lettre de la dernière page, tellement laconique, était reliée à un texte plus vaste et qui me dépassait. Une histoire que je pensais intime appartenait à l’Histoire. Une grande excitation m’avait alors jetée, les jours suivants, vers le passé de Thérèse. J’avais décidé de partir à sa recherche.

J’ignorais que j’allais avoir à déchiffrer, dans le même mouvement en arrière, le roman d’Emma, des pans entiers de sa vie dont elle ne nous avait jamais parlé, roman qu’elle avait pourtant déposé, à mon intention, je crois, en pleine lumière.



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