Homéric
Lady Love
roman
Ecrivain, journaliste, Homéric a publié chez Grasset Ourasi,
le roi fainéant (1989), Œdipe de cheval (1992), L’aventure de Mazeppa
(1993) et Le Loup mongol, qui a obtenu
le Prix Médicis (1998).
La séparation
a
banlieue parisienne défilait par la vitre. Ma mère conduisait. Le
ciel, sombre, froid et pluvieux, était à vomir. Je m’étais promis
de ne pas pleurer.
C’était un de ces jours de février si gris, que bien des âmes cafardeuses
mettraient fin à leur vie avant l’heure du goûter. La mienne commençait,
et dans ma gorge cela me faisait comme une boule de tristesse.
De temps en temps, ma mère tournait son visage vers le mien. Je
la sentais émue et je m’accrochais au ruban de bitume qui, au loin,
scintillait comme une trace d’escargot, incapable de lui rendre
son regard d’amour, trop occupé avec ma propre peur.
Voilà, j’étais en route vers mon destin, comme je l’avais décidé,
mais recroquevillé sur le siège avant droit de la 4 CV, vieille
complice qui agissait sur le cœur tel un cocon familial. Un mot
de moi suffirait pour que ma mère rebrousse chemin vers le pavillon
de Romainville. Je le savais trop bien.
Ne pas flancher, me raccrocher à des jours ensoleillés, ceux de
mon enfance, ainsi je tiendrais : Deauville, le salon de coiffure
de mon père ; les pique-niques sous l’ombre du parasol, la plage
déserte, le sable brûlant ; Soleil, l’étalon du baron Guy de Rothschild,
une comète illuminant le poteau d’arrivée de l’hippodrome de la
Touques, avec, telle une plume au-dessus du garrot, une casaque
bleue et toque jaune, celle de l’azur et de l’astre roi. Et le sourire
de son jockey, Jean Deforge, tapi dans le col de l’animal. Enorme,
pamplemousse, le sourire des anges. Cette vision de rêve, vécue
quatre ans auparavant, me valait d’être au côté de ma mère en ce
jour de février 1969, ma valise sur la banquette arrière, direction
le Moulin à Van, centre de formation des apprentis jockeys-lads.
Sarcelles noyé sombra bel et bien dans le rétroviseur, les premières
parcelles de verdure apparurent. Pendant quarante kilomètres, rien
ne fut dit.
Soleil... N’avait-il pas été le fruit de mon imagination, un désir
embelli ? En l’apercevant, immobile à l’orée du rond de présentation,
j’avais frissonné. Immobile mais non figé, juste suspendu, un instant,
attendant que l’un de ses adversaires lui passe devant. Sous les
arbres qui encadraient l’entrée réservée aux pur-sang, sa silhouette
s’était découpée dans une implacable trouée de lumière. Dans le
contre-jour, sa crinière ruisselait sur l’encolure arrondie. Il
regardait au loin, par-delà ce concurrent qui marchait naseaux bas,
bien plus loin que toutes les têtes colorées des turfistes agitant
chapeaux ou programmes pour se rafraîchir. Puis, il avait délié
son corps ensellé, prenant place dans la file, somptueux en sa robe
de soie brune. Il avait le front large, la ganache franche, ronde,
et le bout de son museau coloré d’une virgule blanche s’affinait
en douceur, telle la courbe d’une calligraphie arabe. Calme olympien,
intelligence du regard et des postures, il tranchait sur ses rivaux
au trot nerveux, aux flancs mousseux d’écume, et dont le mors tenu
à pleine gorge montrait qu’ils se battaient avec la main de leur
lad, quand ils ne l’emportaient pas.
Elle s’égara dans Gouvieux, commune la plus vaste de France, avant
de trouver le Moulin à Van. Le cœur au bord des lèvres, en mal de
mer, je ne pouvais parler. Ça me rappelait mes premiers jours d’école
maternelle où, d’abord tétanisé lorsque ma mère m’abandonnait dans
le préau, je traversais la cour jusqu’aux murs, grimpais dessus
et, bras tendus, en larmes, l’interceptais avec l’espoir de lui
fendre le cœur et l’inciter à me ramener à la maison. Autre chose,
plus tard, les malaises du dispensaire de Romainville, l’édifice
en brique rouge, les écoliers en slip qui avançaient un par un vers
le toubib assis, sa blouse blanche, sa seringue, ses jambes écartées
entre lesquelles, tous, nous retenions notre respiration. Ces moments
de détresse et d’épouvante me paraissaient loin et, avec le recul,
presque doux.
– C’est là !
Elle bifurqua sur la gauche, délaissant le mur poisseux d’un cimetière.
Le chemin en pente, cahoteux, s’élevait entre des marbres rouges,
gris ou noirs, pierres tombales exposées aux vents comme pour garantir
leur inaltérabilité.
Cent mètres plus haut, le portail du centre des apprentis jockeys-lads
était ouvert. L’un des deux piliers s’adossait à une maison de gardien,
style côte normande. La vaillante 4 CV grinça sur une allée crayeuse.
Au fond, en partie dissimulée par des hêtres et des marronniers
ancrés sur une nappe d’herbe, une maison bourgeoise de trois étages,
carrée et sans attrait, dominait la vallée de l’Oise.
Elle serra le frein à main devant le perron, coupa le moteur et
dit qu’elle allait trouver le directeur. Deux bâtiments accolés
à la maison encadraient une cour de graviers balayée par quelques
silhouettes qui jetèrent des coups d’œil vers la voiture.
Elle revint bientôt, et me dit en vrac : directeur absent pour l’instant,
de retour demain matin pour te voir, s’appelle monsieur Noos, moniteur
t’attend pour te montrer ta chambre, et voilà, il lui fallait partir,
vite, c’était conforme à sa promesse...
J’attrapai ma valise et la laissai m’embrasser sur les joues. Elle
faillit passer sa main dans mes cheveux, mais se retint, avant de
reprendre sa place dans la voiture.
Les lanternes rouges brinquebalèrent sur le chemin, puis disparurent.
Les nuages filaient dans le ciel à une allure extravagante.
J’aurais tant voulu lui rendre son baiser.
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