Photo:©Anne Dion

Premiers chapitres

HOMERIC
Le loup mongol
PRIX MEDICIS

Homeric est né en 1954. Il a été apprenti jockey chez John Cunnington junior, à Chantilly, puis jockey chez le duc de Blacas, à Beaupréau. Depuis 1982, il est chroniqueur hippique à Libération.

Il a publié Ourasi, le roi fainéant (Presses de la Renaissance, 1989), Œdipe de cheval (Grasset, 1992, prix 30 millions d'amis) et L'Aventure de Mazeppa (Calmann-Lévy, 1993). Le Loup mongol est son premier roman.



e ciel étirait son grand feutre gris sur la steppe. Pas la moindre couture bleue. Accroupi au milieu du troupeau, je caressais les mamelles de la jument noire. Le lait cognait fort sur la peau ; palpitait sous mes doigts ; courait dans mes veines. Ainsi, il m'abreuvait, et par mon corps, dur et tendu comme le roseau gorgé d'eau et de lumière, s'épandait dans l'immense tapis d'herbes.
Soudain, le pis lourd et tiède se souleva ; le flux chavirant s'interrompit, mon plaisir aussi.
Crinière nouée au vent, son visage fixait la crête nue de deux énormes mamelons. Son intérêt pour cette poitrine de terre rousse était si intense que j'aurais pu la soulever d'un doigt sans qu'elle sourcille.
A quelques pas, mon cheval de tête, bel alezan doré, se campa dans une attitude frémissante. Bientôt, tout le troupeau fut aux aguets. Vers le campement, les chiens se levèrent en s'interrogeant mutuellement, truffe en l'air. Ma pensée alla aux tribus ennemies. Il y avait plusieurs lunes qu'elles ne s'étaient manifestées sur nos territoires ; elles n'en restaient pas moins un danger permanent pour mon père et ses troupeaux.
Le vent cessa, emportant l'ivresse des parfums de la steppe.
C'est alors que je l'aperçus sur son cheval. Il était seul, immobile, et pourtant, pareille à l'ombre de l'aigle sur l'agneau né du matin, sa silhouette haute et lointaine découpée dans le ciel nous écrasait. Il était le vent.
Depuis quand m'observait-il ?

Il dévala la pente ventre à terre, droit sur moi, pour s'arrêter à quelques pas, provoquant la débandade de nos juments. Seul mon alezan, après s'être cabré de joie, se rapprocha.
La monture de l'étranger, un hongre à l'œil torve, couleur d'herbe roussie, remuait la tête ; son mors cliquetait nerveusement dans la bouche entrouverte et mousseuse. Depuis son poitrail, la sueur se déversait jusqu'à ses boulets. Le carquois empli de flèches, la ceinture garnie d'un couteau et d'un cimeterre, le cavalier avait de la taille et de l'allure. Il demanda :
- As-tu vu quatre hommes poussant huit chevaux ?
Je les avais effectivement aperçus au petit matin et remarqué leurs jarrets fourbus. Il est indigne d'exténuer ainsi son troupeau. Il faut soit fuir un grand danger, soit poursuivre un ennemi. Je m'étais fait cette réflexion avant de conclure qu'il s'agissait de voleurs de chevaux.
- Ces chevaux sont les tiens ? Je t'aiderai à les reprendre. Privé de ses chevaux, un homme n'est rien !
Il détourna son regard de la trace des fuyards pour le plonger dans le mien.
- Dis-moi par où ils s'enfuyaient, cela suffira.
Je lui indiquai la colline qui avait la forme d'un bélier vu de profil, puis lui proposai une monture afin de reposer la sienne.
Un instant surpris, il me dévisagea ; ses yeux sombres et fous s'adoucirent.
Mon alezan doré était harnaché. A ses flancs, j'avais un arc et trois flèches, une gourde de lait, et dans ma poche de poitrine un bon morceau de fromage séché.
- Laisse-moi t'accompagner. Je suis Bo'ortchou, celui qui connaît le chemin.
- Sauras-tu suivre le leur sans détour ?
- Aussi sûrement que je peux t'indiquer l'endroit où la lune se lèvera.
- Es-tu prêt ?
- Je suis mongol ! m'offusquai-je.
- Alors allons-y, éclaireur.
Et en un tour de main j'attrapai le cheval frais dont il avait besoin et nous le harnachâmes. L'instant d'après nous galopions vers la nuit, lui dans mes pas, appliqués à ne laisser de notre passage dans la prairie qu'un seul sillon.
*
Nous chevauchâmes jusqu'au petit matin et le jour encore. Il ne disait rien, mais parfois, je sentais qu'il m'épiait, notamment lorsque j'observais un crottin pour évaluer la distance nous séparant de ceux que nous poursuivions.
Nous avancions avec le vent de face et les entendîmes bien avant de les apercevoir ; des bribes de conversation, des exclamations ou des rires qui nous parvenaient détachés, par à-coups, comme des bulles de salive qui ricochaient dans l'air.
Au crépuscule, nous étions sur eux. Après avoir entravé nos chevaux et vérifié les liens qui maintenaient leur tête au sol pour les empêcher de hennir, nous rampâmes jusqu'au campement.
Les voleurs avaient posé pied à terre dans la boucle d'une rivière, un terre-plein aux herbes aplaties par d'anciennes crues et parsemé de bosquets de saules. Deux d'entre eux entravaient les chevaux tandis que l'autre paire ramassait des argols pour le feu.
En attendant la nuit, nous partageâmes le morceau de fromage et l'outre de lait caillé que j'avais emportés.
Son corps long, leste, impassible et silencieux, dégageait une grande assurance. Dans ses yeux crépitait un feu étrange.
Je ne savais toujours pas son nom et sursautai lorsqu'il le dit :
- Tèmudjin !
Ma surprise était double. Non seulement il avait devancé ma question, mais surtout, ce nom me fit l'effet d'une ruade en plein front. Tèmudjin : celui qui travaille le fer. Je ne connaissais qu'un forgeron dans tout le pays, et ce forgeron-là était fils de Yèsugèi, chef des Bordjigin, de la lignée des anciens khans, celle du grand Qaboul Khan.
- Que dis-tu ?
- Ne voulais-tu pas connaître mon nom ?
- Si... mais... es-tu le fils aîné du valeureux Yèsugèi ?
Il cligna des paupières.
Je savais qui il était. Comment aurais-je pu l'ignorer ? les gardiens de troupeaux relataient sans cesse ses exploits. A la mort de son père, les alliés de celui-ci, la puissante tribu des Souverains, l'avaient rejeté, volé, chassé de ses territoires, lui et les siens. Tèmudjin avait survécu aux hivers en creusant le ventre de la terre, se nourrissant de racines, de bulbes et de diverses charognes soutirées à moins malin. Le chef des Souverains, Targhoutaï, qui espérait succéder aux khans, en prit ombrage et déclara qu'on lui amène la tête de Tèmudjin, prétendant légitime. Chaque fois le fils de Yèsugèi lui échappa. Le soir sous les tentes, les hommes racontaient ses prouesses, et bientôt, des chants composés à sa gloire s'élevèrent du pays des monts bleus, coururent par les rivières pour se répandre jusqu'aux plus lointaines steppes.
Nous avions le même nombre de printemps, seize, mais, étaient-ce les périls affrontés, il paraissait bien plus mûr que je ne l'étais. Tout son être vibrait d'une énergie intense, silencieuse. Il était comme un rocher tombé du ciel, bloc dense et vigoureux, brûlant, impavide. Le moindre de ses gestes avait cependant la souplesse et l'aisance des grands félins. Jamais je n'avais ressenti une telle impression de force et de maîtrise, et quand il se redressa en me demandant de rester en arrière, je protestai :
- Depuis que nous chevauchons, il n'y a pas eu un seul arbrisseau, la moindre pierre pour nous séparer. Vois ! Nos pas n'ont laissé qu'une seule trace.
- Ce sont des Souverains, dit-il en désignant les voleurs. Evite de les avoir sur le dos, car comme les mouches sur les vieux chevaux, ils te persécuteront sans relâche.
- Ils ont volé un frère. Ils pourraient te tuer. Je ne suis pas venu pour rester à l'écart. Accepte mon amitié.
Il ajustait son carquois, s'interrompit, me sonda en un clin d'œil et fit signe de le suivre ; un immense pan de ciel bleu venait de déchirer la nuit...


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