Premiers chapitres
Jean-Michel Hirt
Les infidèles
S’aimer soi-même comme un étranger

Jean-Michel Hirt a une double formation en littérature et psychologie, et il a soutenu un doctorat de psychanalyse à Paris VII. Il est l’auteur de deux essais parus chez Grasset : Le miroir du Prophète (1993) et Vestiges du Dieu, Athéisme et religiosité.

Avant‑propos

 

’est une histoire de l’enfance, un souvenir vivace car je ne sais pas ce qu’elle m’a transmis ce jour‑là, ma mère. Mais je ne peux pas plus l’oublier que je ne peux ignorer ce souvenir. Il me reste le timbre de sa voix quand elle me parlait comme à un ami capable de l’entendre.
Je devais avoir six ou sept ans et il lui prend de me raconter comment, jeune infirmière de vingt ans, engagée à la Libération dans un détachement français intégré à l’armée du général Patton, elle a été parmi ceux qui ont ouvert les portes du camp de Buchenwald :
«Je n’ai pu m’empêcher de pleurer des nuits entières, le jour je retenais mal mes larmes en faisant mon travail; aux moments des repas, il m’arrivait de les sentir couler en silence dans mon assiette.
«Quand les pleurs ont cessé, j’ai commencé à sentir cette odeur de chair brûlée qui flottait encore dans l’air, qui doit encore y être.»
Je ne comprenais pas tout ce qu’elle disait, je ne savais pas trop ce que j’écoutais, mais c’était irréparable. On aurait dit qu’elle ne m’avait aimé que pour me préparer à supporter le récit de cet événement. Elle me désignait ce lieu vomi par la terre où sa représentation de la vie humaine avait basculé, avec la rencontre de l’étranger, de l’autre homme méconnaissable, décharné. Elle m’enseignait à sa façon la valeur — la brûlure — du don des larmes, la seule chose venant d’elle qu’elle avait eu alors à donner, malgré elle.
Là, subitement, prenait fin pour l’enfant une vision de sa mère, avec ce rappel inouï de son passé. Les images qui ont suivi n’étaient plus dans la continuité du personnage auquel j’avais cru jusqu’à l’instant de son récit. Elle m’avait raconté cette histoire pour me tenir une fois pour toutes éveillé.
Plus tard, elle a beaucoup fait semblant d’avoir oublié telle ou telle période douloureuse de sa vie. Elle a si souvent tenu à ce que les choses et les gens soient comme elle voulait les imaginer. Elle a aussi pratiqué le mensonge par omission, avec volupté. Mais c’était trop tard, elle pouvait ensuite se livrer à tous les travestissements de la réalité, paraître si peu affectée par le cours tragique du monde, sa parole poursuivait son chemin en moi, elle avait vécu pour me dire ça.
Evidemment, je n’ai pas saisi la portée de ses sanglots le jour même. J’avais beaucoup d’idées sur les guerres et une fameuse collection de soldats de plomb héritée de mon père, mais une guerre où des hommes en torturaient d’autres méthodiquement et administrativement n’avait aucun sens pour moi. Ma cruauté enfantine ignorait la froideur de la duplicité nécessaire à la mise en place de la «solution finale». Je ne comprenais pas bien le sens des mots «déporté» ou «Juif». Quelque chose ne m’a plus lâché pourtant, quelque chose qui s’est insinué immédiatement : ma mère avait pleuré sans trêve là où les gardiens de ce camp n’en ressentaient pas même le besoin; elle avait pleuré devant l’horreur qu’ils ne voyaient pas; elle avait pleuré en face des ravages d’une inhumanité calculée. Elle n’était pourtant pas quelqu’un que la vue du sang ou des misères humaines brise. Après la Résistance, son engagement aux côtés des troupes alliées combattantes comportait la possibilité d’être blessé ou tué. Elle gardait même le courage de rire de ses aventures militaires.
Je ne parvenais pas à me représenter ce qu’elle avait vu, je n’imaginais pas les atrocités commises par les bourreaux nazis, mais je comprenais qu’elle avait beaucoup pleuré et pas eux. Ses larmes protestaient contre l’ignoble fidélité aux ordres, la soumission aveugle aux chefs. «Mon honneur est ma fidélité», c’était la devise de la servilité des S.S.
Ce sens de ses larmes ne s’est pas démenti, et je n’attribue pas celles‑ci à la seule émotion soulevée par le gouffre qui s’était ouvert sous ses pieds le jour où elle avait vu l’impensable.
Ma mère avait définitivement jeté le trouble en moi : qui est celui dont la vue vous donne tant envie de pleurer? Qui est cet autre dont elle avait eu la révélation à travers ce voile?
Ecrire ici en pensant à là-bas, à toutes ces ornières de l’abjection humaine où la pensée trébuche, écrire sans échapper à cette contrainte. Non pas connaître le malheur, c’est impossible, tant la psyché y répugne, mais le reconnaître, lui faire une place en refusant son évidence, afin de s’opposer à la sidération que la violence veut imposer à tous ceux qui voient et entendent dans le temps même où elle se déchaîne. Ecrire pour soutenir le paradoxe de l’innocence et de la culpabilité d’un sujet acquis à la conviction freudienne : «la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous-mêmes encore». Etrangeté d’un tel désir qui le rend semblable à une écharde dans la chair de chaque homme. Mais étrangeté encore plus grande de l’infidélité envers un tel désir dont un petit nombre d’hommes et de femmes — les justes — ont apporté dans l’Histoire le témoignage.
Dans une conférence du 15 mai 1944 sur «La psychologie et l’état de guerre», comme Sigmund Freud l’avait fait à propos du carnage de 14-18, Ernest Jones énumérait tour à tour les causes du mal, pendant la Seconde Guerre mondiale, et paraissait avouer l’impuissance de la psychanalyse quand il déclarait avec une retenue qui apparaît désormais surannée : «Les formes de cruauté développées sembleraient souvent dépasser ce qu’on pensait être les limites humaines, de même qu’elles dépassent d’une façon évidente tous les comportements d’animaux que nous connaissons. On peut même se demander si quiconque, à part les victimes, est capable d’imaginer vraiment ces choses excepté ceux qui tirent directement un plaisir sadique à les évoquer ou à les imaginer; une telle complaisance a bien entendu peu de valeur sociale. En règle générale, l’esprit recule devant ces horreurs avec violence ou colère; plus souvent encore, il se réfugie dans une ignorance véritablement voulue en utilisant toutes les formes de déni et de désaveu.»
Depuis la fin de cette guerre‑là, ce dépassement des limites humaines par la destructivité ordinaire, dont provient la scandaleuse «banalité du mal» que Hanna Arendt a pris le risque d’exposer, n’a eu de cesse; ce dépassement permanent exige d’être interrogé sans répit par la psychanalyse, devant la complaisance, le recul et surtout les mécanismes de défense tels que le déni, le démenti, le désaveu, ces différentes traductions de la Verleugnung, que l’appareil de l’âme met inévitablement en œuvre pour n’en rien savoir. C’est aussi la raison pour laquelle on ne peut que prendre en compte la répétition et le ressassement pour contribuer à ce «travail de mémoire» dû à l’espèce humaine, pour ne pas perdre de vue le chaos aux origines de l’humain.
Employant l’expression du poète Henri Michaux, il me faut constater que «face aux verrous» que la violence sous forme de massacres constitue pour la pensée, celle‑ci est saisie d’un effroi qui la renseigne sur l’importance d’un enjeu dont le sens doit être arraché à l’immonde. A cause des mots qui se dérobent, Martine Bacherich et Marie Moscovici ont dans plusieurs livraisons de la revue L’Inactuel insisté sur l’oubli des noms et les trous de mémoire qui caractérisent les massacres de masses et en deviennent les conséquences. Janine Altounian, à partir du génocide des Arméniens, a écrit dans cette même revue sur la nature de l’héritage qu’il constitue pour les descendants. N’est‑ce ici qu’un effet du hasard si des noms de femmes sont particulièrement convoqués? La pensée incarnée par des auteurs féminins, quand elle s’applique à la réflexion sur les après coups de l’inhumanité, serait‑elle plus apte à faire écho aux exterminations reliées — mais selon quelles voies? — aux violences entourant les origines psychiques du sujet, violences conjointes à celles issues de la prématuration et la dépendance de l’infans envers une mère, ainsi que de l’inadaptation fondamentale qui en résulte? Comment une pensée en corps ne serait‑elle pas particulièrement avertie de ces violences originelles que les femmes peuvent d’autant moins ignorer qu’elles les traversent dans leur chair?
De fait, je n’ignore pas la complexité métapsychologique d’une articulation du psychique et du culturel sur la nature de laquelle la psychanalyse ne peut se prononcer avec assurance. Pour m’en tenir au siècle passé, je n’ignore pas non plus ce qui diffère d’un massacre à l’autre, en quoi la Shoah n’est pas comparable au Goulag, ni les exterminations collectives du Cambodge, du Rwanda semblables aux tueries de Sétif, Sabra et Chatila ou, aujourd’hui, New York. Pourtant, c’est sur les conditions de la monotonie du mal inhérente à tous les massacres, les liens qu’ils entretiennent avec les représentations de la violence des origines humaines, que je veux revenir afin d’émettre quelques hypothèses qui susciteront plus de questions que de réponses. Plus encore, je souhaite réfléchir sur la nécessité d’être infidèle à soi‑même pour ne pas détruire l’étranger en soi et hors soi, en m’appuyant sur la détermination de quelques écrivains à devenir infidèles à leur culture, leur filiation et leur langue maternelle, parfois même à leur reflet dans le miroir.
La première hypothèse peut s’énoncer ainsi : si les massacres constituent des actes sanguinaires de masses, psychologiquement destinés à terroriser les survivants, ils opèrent aussi une levée brutale de l’amnésie infantile sur la violence inaugurale aux origines de l’humain. Pour cela, ils s’attaqueraient électivement à ceux qui, dans le fantasme, sont les figures emblématiques de cette amnésie : les innocents, que représentent les enfants et leurs mères; le massacre afficherait, par là, le fantasme inconscient qu’il sert : annuler la réalité psychique dont l’acte sexuel est éminemment le porteur. Mais de tels désastres font aussi diversion en ne levant soudain l’amnésie que pour mieux la redéployer : ils occultent dans le même temps qu’ils divulguent ce qui génère ce déchaînement de violences. Les massacres produiraient ainsi volontairement de la méconnaissance en éteignant les lumières de la raison, en plongeant l’esprit dans la nuit par l’exhibition d’une horreur indicible. Il faut encore ajouter que si les massacres cherchent à anéantir les victimes jusqu’à en faire disparaître la trace et le souvenir, leur spectacularité actuelle renforce leur confusion — et leur banalisation — avec des images de violences imaginaires véhiculées par des procédés cinématographiques. Mais sur quoi prend appui en chacun cette amnésie inéluctable, au nom de quoi opère‑t-elle et dans quel but?
A la racine de ma réflexion, il y a les paroles de ceux qui ont traversé de telles épreuves dans leur être ou dans leur ascendance et qui, en analyse, sont engagés dans la remémoration de ces faits de violences qui tardent à devenir pour eux des événements psychiques et parfois n’y parviennent jamais. Il y a aussi les écrits de ceux qui ont supporté de telles violences et qui, toujours intempestivement pour leurs contemporains avides de les oublier, réussissent à en faire le récit, à en transmettre quelque chose malgré les «verrous», soit tout ce qui s’y oppose en eux et à l’extérieur d’eux. Il y a enfin «cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge» que Baudelaire dans son poème «Les phares» évoque comme «le meilleur témoignage (…) de notre dignité» : l’art, toutes les formes d’expression artistique, cette constante invention de la beauté que l’homme oppose à son goût du néant.
Plus de vingt ans passés dans les glaces du Goulag pour le seul motif d’être un «ennemi du peuple» ont conduit Varlam Chalamov, l’auteur des Récits de Kolyma, a écrire ceci : «Le massacre de milliers de gens en toute impunité ne put justement réussir que parce qu’ils étaient innocents.» Qu’est‑ce qu’un innocent, se demande inlassablement Chalamov à travers les récits de son expérience de détenu, de zek? Certainement pas un héros ni un naïf, peut-être un martyr sans cause, sûrement celui qui, jeté hors de lui‑même, doit supporter tout le poids des transferts de violences sur sa personne. L’innocent, ce serait celui qui n’est coupable de rien, sinon d’être né et d’incarner la différence individuelle, cette matérialité de l’autre, partant de tout étranger. La vie de l’innocent serait ravagée par une conjuration de violences, il serait exilé de la vie par la pression exercée sur lui de la pulsion de mort à l’œuvre dans la société. Enfin, dans la mesure où son cri ne se transformerait jamais en appel pour personne, l’innocent serait celui à qui sa mère est arrachée, car la violence qu’il subirait chercherait à nier la représentation de sa mère en lui, à ramener à rien sa naissance.
Martys signifie témoin en grec et les innocents massacrés donnent le témoignage du sang, mais de quoi attestent‑ils? Nullement d’une opération qui ferait d’un massacre un meurtre à la puissance démultipliée. Ce serait plutôt l’inverse, et c’est ainsi que le Coran va jusqu’à présenter chaque meurtre comme l’accomplissement d’un massacre : «Voici, qui tue quelqu’un (…) est comme s’il avait tué tous les hommes» (V, 32).
Bien plutôt, le massacre s’exerce sur des innocents qui sont en position de représenter massivement ce qui n’arrive pas à être représenté singulièrement. Par conséquent il abolit statistiquement afin que n’apparaisse pas une vie qui changerait le cours des choses. Leonardo Sciascia cite, dans La disparition de Majorana, cette interview de Malraux où celui‑ci affirme : «Pour moi, la pensée centrale de Staline est complètement statistique : “Si j’envoie au bagne ou si je fusille tout homme qui a connu un homme qui a connu un coupable, je n’aurai pas de Franco.” La notion statistique essentielle : “Je ne laisserai pas la gangrène”. Dans un univers où vous n’avez pas de vérité objective possible, le mouvement statistique est invincible7.» Rendre chacun suspect et potentiellement coupable est une méthode de gouvernement totalitaire éprouvée.
Cependant, à distance du meurtre qui désigne en la niant une personne dans sa singularité, meurtre allant jusqu’à être considéré non sans angoisse par quelques auteurs, de Thomas De Quincey à Jean Genet, «comme un des beaux‑arts», le massacre semble opérer un retournement archaïque à l’indifférencié. Au point de supposer que chez ceux qui vont se faire les instruments de la terreur, un renversement du primat des pulsions de vie sur les pulsions de mort a déjà eu lieu en eux : ils ne seront par suite que les suppôts de la mort. La compulsion à détruire que toute terreur met en acte correspondrait davantage à l’abolition totale de la réalité qu’à la négation meurtrière de l’autre ou à l’adresse insensée envers quelqu’un que suppose son assassinat. Les massacreurs propagent la haine comme un mode de vie. Il y aurait donc des hommes qui peuvent vivre, non plus animés par l’Eros qui tend à l’individuation de chacun, mais sous l’empire de Thanatos, d’une pulsion de mort qui les réduit psychiquement à rien, avant de les conduire à dispenser ce rien aux autres hommes. Le film Shoah de Claude Lanzmann le rappelait : les corps des victimes exhumées des charniers dans la langue dénaturée des nazis deviennent des Figuren, des marionnettes, des Schmattes, des chiffons.
Ainsi — et c’est la seconde hypothèse —, la néantisation que le massacre expose ruinerait des vies pour mieux dissimuler l’origine inadmissible de celles‑ci, ce qui ne saurait se représenter sinon comme la circulation d’une parole autour du vide. Parole échangée entre un homme et une femme qui inscrit leur désir dans la chair, mais échangée au bord du trou originel qui fait de la mère non pas l’origine, mais celle qui par son sexe est porteuse de ce trou à l’orée du vivant. C’est Lacan qui le premier a eu l’intuition du trou laissé vide, parce que le rapport sexuel ne peut s’écrire dans l’ordre du signifiant et qu’il relève d’un réel qui fait trou dans le symbolique. Trou de l’origine qui ne se confond pas non plus avec le sexe féminin, même s’il en vient à être figuré par lui, et qui donne toute sa portée à la paternité, en tant que souffle ou nomination de ce corps qui n’existe d’abord que comme l’effet charnel de son expulsion du corps féminin. Mise en jeu d’un abîme hors de toute atteinte humaine que de naître de ce réel du trou auquel pare la dimension symbolique de la paternité telle que, selon Freud, dans l’Histoire occidentale «la religion monothéiste» l’organise : la reconnaissance de la paternité en détachant symboliquement l’enfant du corps de sa mère dégage l’ouverture à la vie psychique que la transmission de la métaphore paternelle, le Nom‑du-Père, insuffle à l’enfant.
Au contraire, le massacre tenterait de réduire à rien la valeur de la parole déposée sur le vide que cerne ce trou, au commencement de la vie, à la naissance psychique du sujet, en l’occultant par l’accumulation des cadavres et en démontrant par la force qui est le maître de la vie et de la mort. Afin de mieux concevoir ce que j’évoque ici, que l’on se souvienne du tableau de Poussin, Le massacre des Innocents, acquis et conservé à Chantilly par le sabreur de la Smala d’Abd el-Kader, le duc d’Aumale — un homme qui ne pouvait manquer d’apprécier une telle scène à sa juste mesure —, où le pied du soudard écrase la gorge du nouveau‑né, bloquant le trajet du souffle en lui, cherchant à le priver de l’air dont les mots se soutiennent, tandis que le bras du tueur repousse la mère qui veut l’en empêcher.
Par là, le massacre est en deçà du meurtre, sa régression exprimant l’exaspération d’une logique de l’exclusion et de l’inclusion, d’une obsession de la pureté qui serait un ressort de ce que Pierre Legendre a désigné comme «une conception bouchère de la filiation», celle perpétuée naguère par le nazisme et dont, à travers lui, malgré la victoire sur lui, le monde actuel a hérité. «Boucherie» qui s’appuierait sur l’équarrissage des innocents, silencieux et impurs, dont l’abattage et le dépeçage sont calqués sur la mise à mort des bêtes8. Le massacre ne concerne pas une personne mais un ensemble illimité, du quelconque qui n’est plus quelqu’un pour quelqu’un d’autre et qui n’est plus regardé, sinon comme «pièce» interchangeable : «Wieviel Stück?», «Combien de pièces?», demandait l’officier allemand aux soldats qui faisaient monter dans un train Primo Levi et ses compagnons.
Mais depuis l’ouvrage de Robert Antelme, L’espèce humaine, on sait que la négation des individus ne va pas sans son corollaire, c’est-à-dire la négation du lien d’attachement et de réciprocité entre un individu et un autre, lien qui fondant l’un fonde l’autre comme son alter ego, même si l’un dénie l’autre. Que la tentative nazie de faire tomber certains hommes hors de l’humanité se soit avérée symboliquement impossible n’en a pas moins dans les faits coûté la vie à des millions d’êtres humains, et entraîné des conséquences psychologiques dont la profusion pèse toujours plus lourdement sur nos existences.
Dans une langue religieuse — bien près d’être caduque, depuis l’extension de la haine d’autrui en ce xxe siècle génocidaire —, ce lien d’attachement et de réciprocité était caractérisé par la notion de miséricorde, ce mot qui traduit deux termes hébreux : rahamin et hèsèd, soit pour le premier, un sentiment qui a son siège dans la matrice, rèhèm, et pour le second, une relation charnelle qui unit deux êtres et implique une reconnaissance mutuelle. Miséricorde que Yahvé ne cesse de manifester envers l’homme et qu’il l’invite à dispenser à son tour aussi bien envers l’autre homme qu’envers l’autre divin de l’homme. Miséricorde, rahmân, qui est aussi, en islam, la caractéristique essentielle d’Allah, chaque sourate le rappelle en son exergue — celle que André Chouraqui n’hésite pas à traduire par la formule « Au nom d’Allah, le Matriciant, le Matriciel » —, et c’est à cette définition de la souveraineté divine que le musulman se soumet absolument.
Or, Levi écrivait à propos d’Auschwitz : «Ici, la lutte pour la vie est implacable car chacun est désespérément et férocement seul. Si un quelconque Null Achtzehn vacille, il ne trouvera personne pour lui tendre la main, mais bien quelqu’un qui lui donnera le coup de grâce, parce que ici personne n’a intérêt à ce qu’un “musulman” de plus se traîne chaque jour au travail9.» Faut‑il donc comprendre que dans la langue des camps, le comble de l’humanité c’est d’être un inadapté, un homme soumis, moslem, passivement à l’ignominie concentrationnaire? Cette langue, calcinée par des conditions de vie réduites aux moyens de mourir, exprimerait sans détour, par l’ironie d’une telle appellation, muselmann, le rapport entre l’inadaptation de l’innocence, l’absence de toute miséricorde et la soumission inexorable à la réalité extérieure.
En dehors des guerres entre militaires — celles-ci recherchant de plus en plus l’économie en vies humaines —, toutes les tentatives de destruction massive du siècle dernier forgées pour l’homme paraissent converger vers un seul résultat, celui qu’énonçait un autre prisonnier du Goulag, Andrei Siniavski : «Il n’y a pas de place pour l’homme ici. On ne fait qu’y débiter du matériau humain qui témoigne d’une seule chose : que le psychisme a disparu et que seul demeure le physique qui réagit aux coups, à la ration de pain, au froid, au chaud10…» De son côté, la romancière d’origine algérienne, Karima Berger, constatait qu’être une femme dans son pays natal était devenu pour beaucoup de dévots fanatisés une faute vouée à l’élimination.
Tous les rescapés le confirment, ce qui est visé par les massacres comme le cœur de l’être humain, c’est la dimension psychique de la vie. Par‑delà toutes les rationalisations possibles, les survivants des massacres planifiés ou sauvages sont devenus à leur corps défendant les témoins d’une haine de la réalité psychique. Haine anonyme qui semble ignorer le temps et dont les survivants sont encore les victimes des années plus tard, comme rattrapés par elle à l’instant où ils n’ont plus psychiquement les moyens d’y faire face — que l’on songe aux suicides de Primo Levi ou de Jean Améry. Haine dont l’inscription psychique en chacun ne laisse pas d’être énigmatique, même si on la relie à la mémoire inconsciente des conflits originaires et à l’activité de la pulsion de mort, au point de se demander quel renfort cette haine reçoit dans la culture.
Si «exterminer», du latin exterminare, a d’abord signifié étymologiquement «chasser des frontières» et si «exiler», de l’ancien français eissillier, voulait dire «ravager», «ruiner», comment s’étonner du rapprochement opéré entre les massacres d’innocents et l’exil dans les écritures bibliques, ces dépôts de mémoire du genre humain — mais ce dernier ne cherche‑t-il pas surtout à oublier ce qui s’y trouve consigné? Pour l’être humain, la perte violente de sa vie ou celle de sa terre semblent d’abord confondues, comme l’expriment les vers de Peggy Inès Sultan : «L’enfant retiré de son pays comme la salive coupée de sa langue
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