Premiers chapitres

Thomas Hettche
De quoi sommes-nous fait

Roman
Traduit de l'allemand par Armand Beaume

Thomas Hettche est né en Allemagne en 1964. Il poursuit des études de lettres et de philosophie à l'université de Francfort-sur-le-Main. Journaliste pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung et le Neue Zürcher Zeitung, il est également l'auteur de plusieurs essais et de quatre romans, dont deux traduits en français, Nox (Grasset, 1997) et Le cas Arbogast (Grasset 2003). Membre du jury du Prix Ingeborg Bachmann à Klagenfurt, en Autriche de 1995 à 1999, il a lui-même reçu de nombreuses récompenses.
CHAPITRE PREMIER
Daphne Abdela

ls étaient en retard. N'avaient aucune idée du temps qu'il faudrait au taxi pour descendre de l'hôtel dans la 29e rue. Fatigués par le jet-lag, ils souhaitaient simple-ment voir défiler derrière les vitres la ville chauffée par l'été tandis qu'eux, assis sur les capitons moelleux de la banquette arrière, glissaient l'un vers l'autre, recevant de plein fouet le courant d'air frais de la climatisation qui séchait leur sueur. Ils frissonnaient. De fatigue, dit-il. D'excitation, dit Liz. Ils s'embrassaient, regardaient fixement au-dehors. Et déjà ils étaient arrivés. Trois pas seulement dans l'air humide et lourd du soir, et ils se retrouvèrent dans l'agréable fraîcheur métallique d'un restaurant dont Niklas Kalf avait retenu vite fait le nom français à l'hôtel avant de l'oublier sitôt le seuil franchi.
Des hommes d'affaires en manches de chemise et bretelles, veston jeté sur le bras, se pressaient bruyam-ment au bar près de l'entrée, des femmes en tailleur de lin tenaient des verres à cocktail, les barmen derrière le comptoir avaient beaucoup à faire et ne souriaient pas. Le restaurant était si sombre qu'on ne distinguait que la lueur froide des bougies sur les nappes blanches. Contre les murs, des miroirs encadrés de moulures dorées et des banquettes de cuir à haut dossier, devant des petites tables de bistrot serrées les unes contre les autres.
Kalf reconnut aussitôt Albert Snowe. Bientôt cin-quante ans, cravate rouge et chemise blanche, une barbe naissante ombrant ses joues. Il ne cessait de se balancer d'avant en arrière sur la pointe des pieds, faisant osciller son torse massif. La femme qui l'accompagnait devait être Lavinia Sims, la traductrice. Quand elle lui avait fait savoir que l'éditeur de chez Farrar Straus & Giroux l'aurait volontiers invité à dîner, Niklas Kalf avait été très surpris. Il clignait des paupières, comme souvent quand il était nerveux. Les pupilles claires de ses yeux bleus étaient humides et transparentes. Depuis l'enfance, ses cheveux fins d'un blond tirant sur le blanc étaient coupés court, épousant la forme exacte de son crâne. Sa peau claire, semée de taches de son, contribuait elle aussi à cette singulière impression de transparence. Il savait, lors d'interviews, mettre à profit cette faculté qu'il cultivait également depuis toujours.
Au moment où Liz saisissait son mari par le bras, Albert Snowe, découvrant ses hôtes, leur fit signe. Ils se frayèrent un chemin dans la foule. On se salua puis le serveur les dirigea vers une grande table ronde. Ils s'assirent dans la lueur des bougies qui enveloppait la nappe blanche, laquelle se refléta un bref instant dans leurs pupilles, avec un papillotement technoïde bizarre qui surgit et disparut aussitôt, pareil à la lumière d'une diode.
Deux serveuses, très grandes, peut-être des sœurs, leur tendirent des cartes géantes. Ce serait pour elles une joie de les servir. Un garçon, qui dosait les glaçons en basculant avec une rare dextérité le bec verseur sur le revers de la main, versa de l'eau dans de très grands verres. Snowe avait un crâne massif et une forte mâ-choire. Deux plis profonds incisaient de chaque côté de la bouche sa peau sombre et tannée. Il prit son verre et y fit tinter les glaçons, puis il but et en glissa un dans sa bouche qu'il croqua avec lenteur.
" Alors, ce voyage ? "
Niklas Kalf regardait la porte grande ouverte de la cuisine dont les carreaux, d'une blancheur de néon, donnaient l'impression qu'il s'agissait de l'entrée d'un immense complexe souterrain. Il fit un signe de la tête. Le voyage, se dit-il. A la question de Snowe les écrans à cristaux liquides fixés au-dessus des sièges s'éteignirent et, pour un instant qui lui sembla intermi-nable, tout redevint silencieux. Il se rappela ce qu'il avait pensé alors.
Rien, s'était-il dit, rien ne fait le poids face aux réac-tions en chaîne que l'augmentation de la poussée dé-clenchera. Inutile de se fier à l'expérience, aux instruc-tions de sécurité, à l'amabilité du personnel navigant ou à la carte d'embarquement, ni aux lignes douces du compartiment voyageurs, recouvert de matière plas-tique. Le cliquetis isolé d'une dernière ceinture de sécurité qu'on boucle. Puis la poussée enfonça les épaules dans les dossiers, quelque chose cliqueta, cessa de cliqueter, et le vol 340 de la Lufthansa, au départ de Francfort-sur-le-Main et à destination de New York City, s'éleva, avec un peu de retard, à 13 h 35, dans les airs.
Aussitôt les hôtesses se mirent à distribuer les pla-teaux-repas. On farfouilla, soulagé, dans les bagages à main, on se tendit sacs et vestons par-dessus les sièges, livres et CD. Liz sortit son cardigan de laine mohair bleu clair, ainsi qu'un magazine qu'elle se mit à feuille-ter. De temps en temps, elle glissait une mèche derrière son oreille. Depuis qu'elle était enceinte, ses cheveux, de la même couleur que les siens, semblaient encore plus drus et plus lourds qu'auparavant. Il vit qu'elle posait une main sur son ventre bombé. Le cône de lumière venant du plafonnier éclairait d'une lueur régulière les pages de papier glacé. Femmes et maisons, montres et grands yeux fardés. La mer toujours. Il regardait sa femme, apaisé par ses mouvements sereins, s'alanguissant peu à peu tandis qu'au-dehors l'air, d'un froid mortel, s'engouffrait sans relâche dans les turbines et y brûlait dans un nuage subtil de kérosène, à une température inimaginable.
Les annonces se succédaient, muettes et monotones, sur les écrans fixés au-dessus des sièges. Time to Des-tination, Local Time at Origin, Local Time at Destina-tion, Estimated Arrival Time, mètres et pieds, Celsius et Fahrenheit, kilomètres et miles. Ground Speed 448 mph, Altitude 31 000 feet, Outside Air Temperature - 51 F. Et un petit point sur l'écran, duplication infime d'eux-mêmes, progressait très lentement et par saccades sur l'Atlantique bleu nuit en direction de la côte Est, qui patientait à la marge gauche du cadre.
Kalf se racla la gorge. Il voyait toujours le petit point mobile devant ses yeux. Snowe eut un petit rire puis, comme son vis-à-vis ne répondait pas, il croqua un nouveau glaçon. Cela le réjouissait sûrement, dit-il alors, d'être maintenant à New York. Précisément comme écrivain.
Oui, bien sûr. Surtout que c'était la première fois que Liz et lui visitaient les Etats-Unis. Mais il n'était pas écrivain.
L'éditeur, surpris, haussa les sourcils.
" Biographe, dit Kalf.
- Ce serait donc autre chose, un biographe ?
- Niklas est un peu désemparé face à sa propre vie ", l'excusa Liz.
Snowe la regarda. Il comprenait. Très bien, même. La vie des autres le passionnait. Peut-être était-ce pour cela qu'il était devenu éditeur. " Et il arrive qu'une de ces vies anonymes se rassemble sur un seul instant. "
Kalf acquiesça : " Sur un secret.
- Oui ", dit Albert Snowe.
Il observa Kalf un moment, immobile, puis il se pen-cha en avant, le regarda intensément par-dessus les bougies et le petit bouquet d'orchidées blanche et bleue, et lui demanda : " Have you ever heard about Daphne Abdela ? "
Kalf secoua la tête, le temps s'arrêta. Daphne Abde-la, se répéta-t-il en pensée, d'un seul coup détendu et dispos, sorti de la bulle de rêve et de demi-sommeil du jet-lag. Désormais éveillé et curieux de savoir quelle histoire pouvait bien se cacher derrière ce nom qu'il ne connaissait pas et qui le captiva aussitôt. Toutefois il fallut attendre que les serveuses de retour dans le cercle des bougies prennent leur commande. Lorsque l'une d'elles se pencha entre Lavinia et Kalf, celui-ci fut surpris de voir, sur chacun de ses ongles longs, l'image miniature d'une madone. Blue Cheese, Thousand Islands, Vinaigrette, French, Italian, Caesar, Ranch, Russian, Dijon, elle énuméra toutes les sauces de salade. L'annulaire de sa main gauche, qui maintenait le bloc-notes, tremblait un peu. Snowe commanda du red wine pour tout le monde.
" Qui est Daphne Abdela ? " demanda Niklas Kalf avec impatience.
Lavinia Sims le tempéra. La traductrice était une femme grande, plus jeune que Kalf de quelques années. Elle avait de longs cheveux sombres et un visage aux traits fins. " Une vieille histoire new-yorkaise, qui remonte bien à cinq ans.
- Et alors ?
- What happened ? " Snowe répondit en anglais, oubliant qu'on parlait allemand. " Well, back in may of ninety-seven early one morning a man was found floating in the lake in Central Park. His torso was slashed open. The police said they found something like fifty stab wounds. "
Slashed open, répéta Kalf pour lui-même. Il ne savait pas exactement ce qu'étaient des stab wounds. " Et donc ?
- Daphne Abdela était la meurtrière, dit Lavinia. La jeune fille avait, je crois, quinze ans à l'époque. "
Aussitôt il se représenta ce lac, où il n'était jamais allé mais qu'il connaissait pour l'avoir vu à la télévision. Dans l'eau, une silhouette, lourde et sombre et sans visage, comme la jeune fille. Il suffisait d'évoquer son nom pour qu'il s'imagine avec effroi une main se dres-sant brusquement près d'un visage. Entaille, voilà le mot qu'il cherchait. On apporta le vin. Snowe goûta, fit un signe de tête à la serveuse, elle servit tout le monde à l'exception de Liz qui posa la main sur son verre.
La jeune fille et son ami, reprit Snowe, poignardent l'homme et lui tranchent la gorge. Puis ils lestent le cadavre et le jettent dans le lac. Ensuite ils brûlent le portefeuille de la victime ainsi que tout ce qui aurait permis de l'identifier. " Listen, Nick : They were teen-agers. He was an altar boy and Daphne lived with her family in the Majestic on Central Park West.
- Altar boy ?
- Il était enfant de chœur, Nico ", lui souffla Liz.
Kalf la regarda d'un air stupéfait, comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Il repensa à leurs premiers pas en ville, à la sortie de l'aéroport, encore tremblants de la nuit passée et propulsés tout à coup dans le réel. Le taxi cahotait sur les ondulations du New Jersey Highway, comme s'il expirait puis inspirait. Les pointes des skyscrapers étaient apparues d'un côté. Ils avaient aussitôt commencé à repérer tout ce qui leur était familier, mais au moment où ils reconnaissaient le Chrysler Building et l'Empire State Building et se demandant où avait pu se situer le World Trade Center, l'autoroute plongea entre des rochers couverts de graffitis, ils arrivèrent à un poste de péage. Ils s'y arrêtèrent un moment, avant d'être aspirés par les parois d'un blanc sale de l'interminable Lincoln Tunnel. L'orage de la perception cessa un bref instant.
Peut-être parce qu'ils ne supportaient pas le dépayse-ment, ils s'étaient embrassés à ce moment précis. Il avait posé la main sur le ventre de Liz, et c'était déjà l'îlot de Manhattan, tel qu'on le nomme chez Brecht, créature poussée à une vitesse vertigineuse derrière la haute muraille de ses gratte-ciel, gigantesque. Froide et étran-gère comme seul peut l'être le mur d'Aurélien à Rome.
Jet-lag, pensa-t-il avec surprise, lorsqu'il vit que Liz reposait déjà ses couverts dans les quelques restes scintillants et huileux de la marinade. Il n'aurait pas su dire depuis combien de temps il n'écoutait plus, son assiette de salade était vide et déjà on débarrassait. Peu après les serveuses sortirent de la pénombre, s'appro-chèrent de la table et leur tendirent, avec une étrange componction soumise, de grandes assiettes. Tous sauf Liz avaient commandé l'entrecôte. Ils attendirent qu'on lui apporte son poisson.
" Et Daphne Abdela ? A quoi ressemblait-elle ?
- Elle avait les cheveux noirs, je crois. Elle ressem-blait un peu à un punk ", tenta de se rappeler Lavinia alors que, poussant du dos la porte battante de la cui-sine, la serveuse effaçait de la pointe de son tablier une tache de sauce sur le rebord de l'assiette, avant de la poser devant Liz. Le filet de silure apparaissait très pâle dans la lueur des bougies.
" Et son complice ?
- Christopher Vasquez. "
Comme s'il parlait d'un livre dont il venait tout juste d'acquérir les droits, l'éditeur cita le nom sans hésita-tion.
" I remember he'd been medicated since he was a child ", dit Lavinia Sims en anglais désormais, et s'adressant davantage à lui qu'aux autres.
Snowe hocha la tête.
" Au Zoloft ", dit-il. Personne n'ajouta rien, puis Snowe leva son verre en souriant. " A notre ren-contre ! "
Pour quelles négociations, se demandait Kalf, nous a-t-on fait venir ici ?
Snowe était vraiment très curieux de voir ce que donnerait le livre. Il se demandait aussi comment l'idée lui était venue d'écrire sur Meerkaz, cet émigré alle-mand à peu près aussi oublié aux Etats-Unis que dans son propre pays.
" C'est très simple : un jour sa veuve m'a appelé.
- Elsa ?
- Oui, Elsa Meerkaz. Elle m'a demandé d'écrire la vie de son mari.
- Et alors, vous avez découvert tous ses secrets ? " Snowe porta de nouveau le verre d'eau à ses lèvres et fit glisser un peu de glace dans sa bouche grande ou-verte.
Tout dépendait, dit Kalf, de ce que Snowe entendait par secret. Il ne voyait pas ce que l'éditeur voulait dire, et il lui expliqua qu'il avait rendez-vous avec Elsa Meerkaz à Los Angeles. " Vous la connaissez ?
- Un peu ", dit Snowe avec lenteur et en croquant son glaçon. A l'époque tout cela avait été très strange. Tous ces soupçons et puis la mort soudaine d'Eugen Meerkaz.
Un serveur dont les muscles pectoraux et abdomi-naux se dessinaient avec précision sous un tee-shirt blanc commença à débarrasser les assiettes. Kalf ne voyait pas à quoi Snowe faisait allusion. La vie du physicien Eugen Meerkaz lui semblait celle d'un émi-grant classique. Au fond il ne comprenait pas pourquoi sa veuve souhaitait qu'on écrive un livre sur son mari. Dans ses lettres et lors des rares conversations télépho-niques, elle ne lui avait pas donné l'impression d'être quelqu'un de vaniteux, et ne semblait guère s'intéresser à ce qu'il pouvait écrire. La seule chose qui le consolait, c'est qu'elle le payait très bien.
On apporta une nouvelle bouteille de vin et Snowe trinqua au succès du livre. Niklas Kalf eut le pressenti-ment qu'il avait déjà commencé à jouer un rôle dans une histoire dont il ne savait rien. Il se rappela que tout à l'heure, pendant le vol, le nom du Macao, ce navire portugais sur lequel Elsa et Eugen Meerkaz avaient fui Lisbonne en 1941, lui était revenu à l'esprit. Maintenant nous les survolons, avait-il pensé. Et les autres aussi, esclaves et émigrants persécutés et hommes d'affaires qui, depuis des siècles, sont partis de tous les pays et villes d'Europe avec pour destination ce port de l'autre côté de l'Atlantique.
" Maintenant nous les survolons, avait-il soufflé à Liz.
- Qui ?
- Meerkaz et sa femme. "
Liz avait souri et posé la main sur son genou. Puis, somnolant, il s'était remis à suivre la course de ce point de lumière sur les écrans qui surmontaient les rangées de sièges. Il poursuivait son périple dans le monde, des noms s'allumaient à gauche de l'écran puis disparais-saient à droite. Calway, Reykjavik, Shannon, St. John's, Godthab, Gander, Halifax. Et tout à coup, il avait aper-çu la silhouette furtive d'un corps, évanescente d'abord, puis plus nette, plus évidente à mesure qu'il s'abandon-nait à son demi-sommeil. Visible l'espace d'un instant, puis s'évanouissant et réapparaissant telle la forme du Sauveur dans le corail, le visage dans la racine, la main marmoréenne d'un dieu oublié dans la pierre.
Il distinguait un enfant endormi, l'Europe sa tête, posée sur un bras dont la main inerte reposait en Terre sainte. La nuque dégagée, où les vertèbres se décou-paient sous le hâle d'été régulier de la peau, son corps s'étirant sur la mer froide jusqu'en Amérique. La hanche osseuse du garçon se pliait là où le continent s'achève au bord du grand océan Pacifique, et les pieds enfantins aux orteils harmonieusement formés pous-saient jusqu'en Asie. C'est depuis l'un de ses sourcils, avait pensé Niklas Kalf, que nous sommes partis.
" Il y a une chose que je ne comprends toujours pas, dit-il pour changer de sujet : Que pouvait bien faire cette jeune fille à une heure si tardive dans le parc ? "
Snowe le regarda fixement et commença à lui parler de Sheep Meadow et du Strawberry Fields, des chemins battus tortueux qui bordent le lac et des grassy slopes près du Metropolitan Museum of Art. Ce n'étaient pas de simples jardinets de gratte-ciel, une bande de verdure passant entre des axes routiers, non, Central Park était un monde en soi dans la ville. La nuit surtout, le parc étouffait les lumières, et la métropole bruyante paraissait alors presque petite.
" It's a place where a secret world unfolds on its grassy fields and beside its still waters. It's very Whit-manesque, Nick ! "
C'était la deuxième fois déjà qu'il le nommait ainsi. Niklas Kalf plongea son regard dans le sien un moment, avant que l'éditeur ne baisse les yeux et commence à dessiner de la pointe de l'ongle sur la nappe, comme s'il attendait désormais de savoir ce que Kalf pensait de son histoire. Et celui-ci, à contrecœur d'abord, s'imagina les lumières des réverbères du parc déposant leurs disques crémeux sur l'eau morte du lac, les arbres à l'arrière-plan formant une palissade noire. Au-dessus, la silhouette tranquille des bâtiments qui veillaient sur le parc. Comme tout devait être calme.
Ce soir-là, raconta Snowe, Daphne avait composé elle-même le numéro d'urgence, sans dévoiler son identité, et demandé qu'on vienne en aide à un ami qui s'était jeté dans le lac. La police était remontée jusqu'à l'origine de l'appel et la jeune fille, après un interroga-toire serré, avait finalement mené les policiers sur place. On avait alors découvert le cadavre à hauteur de la 72e Rue. Il dérivait sur l'eau à environ cent yards au nord-ouest de la Bethesda Terrace, près de la fontaine de Bethesda.
Kalf comprit que quelque chose dans cette histoire, à laquelle pour l'instant il ne comprenait rien du tout, intéressait Snowe.
" J'aimerais bien voir une photo d'elle. "
Snowe secoua la tête, comme si cela n'avait ici au-cune importance. Une jeune fille avec des parents aisés, who found comfort crossing the borders of class. L'une des serveuses demanda si quelqu'un désirait un dessert. Cheese Cake, German Chocolate Cake, Chocolate Layer Cake, Strawberry Shortcake, Lemon Meringue, Mississippi Mud Pie, Pecan Pie, Cherry Pie, Sherbet, Ice Cream Sundae. Personne ne voulut commander quoi que ce soit.
" Et qu'en est-il de sa victime ?
- His name was Michael McMorrow, dit Snowe. He grew up in the Bronx. "
Un agent immobilier, la quarantaine, et qui vivait encore chez sa mère. En été il jouait au softball dans le parc. Et il buvait. Niklas Kalf hocha à nouveau la tête. Il commençait à faire son nid dans cette vie étrangère. C'était son job. Comme on use d'une faculté innée, le strabisme ou la mémoire des chiffres, il était sûr que cette vie lui serait d'un coup familière. La chaleur, qui s'attarde et hésite si longtemps les soirs d'été dans le parc jusqu'à devenir suffocante. Cette atmosphère étrange où le présent ne veut pas se consumer et où un agent immobilier, qui vit encore chez sa mère et boit trop, vient discuter en pleine nuit avec deux teenagers, comme si de rien n'était. Comme si ce parc était une zone neutre, où Michael McMorrow, qui vient du Nord, du Bronx, observe, assis à côté de ce jeune Vasquez, lequel vit lui à l'est du parc, le soleil en train de dispa-raître derrière le grand immeuble où vit Daphne. Dahpne Abdela, qui a quinze ans et qui est riche.
Il n'arrivait pas encore à entendre le son de sa voix et ne savait pas ce qu'elle demandait à McMorrow. Il lui manquait encore ces accents qui existent dans chaque langue, quand on est assis tout près l'un de l'autre et que la nuit tombe. Il fit un effort pour imaginer l'odeur de ce soir-là, dans ce parc qu'il ne connaissait que par le cinéma.
" A quelle peine a-t-elle été condamnée ? " Le garçon n'intéressait pas Kalf.
Snowe ricana, comme si c'était là la première ques-tion qui touchait au cœur de l'histoire.
" Daphne pleaded guilty to manslaughter in the first degree ", dit-il sans hésiter et sans quitter Kalf des yeux.
Meurtre au premier degré, autrement dit : prémédité, perfide, cruel. Comme elle était mineure elle n'avait été condamnée qu'à cinq ans - c'était en 1997. " Ce qui signifie qu'elle pourrait être libre à présent ?
- You're right. "
Snowe balançait lentement la tête, un sourire mou et sombre aux lèvres. Il regarda l'Allemand un long instant, comme s'il voulait ajouter encore quelque chose, mais ne le fit pas.
Peut-être l'a-t-il connue, se disait Kalf, qui avait vu le regard de Snowe.
" Que s'est-il réellement passé cette nuit-là ? "
Il est presque minuit, dit Snowe d'une voix sourde. Daphne Abdela explique à Christopher Vasquez qu'elle va refaire le plein de bière. Vasquez se couche sur l'herbe et attend. Un quart d'heure plus tard, Daphne revient, s'écarte lentement du chemin éclairé et s'avance sur le pré sombre, avec dans chaque main un sac de papier rempli de canettes de bière. Elle porte un large tee-shirt noir au col distendu et un lacet de cuir autour du cou. Elle écarte ses cheveux teints en noir qui lui tombent sur les yeux, et distribue gentiment les bières. L'un des types du groupe, Michael McMorrow, a l'âge d'être son père. Il n'a pas bonne mine, une silhouette replète et un regard qui témoigne d'un manque d'assurance, ce qui n'échappe pas à l'adolescente. Mais peut-être est-ce ce côté hésitant et timide qui l'attire ou l'irrite, ou les deux à la fois.
" She met him in the park several weeks before and they chatted about alcohol rehab programs. Hi, you remember me ? she asked. "
Kalf sut ce que Snowe voulait dire. A présent, il en-tendait enfin la voix de la jeune fille. Et celle de tous les autres. Il s'adressa à l'éditeur et répondit : " Yeah, dit Michael McMorrow, sur quoi il lève les yeux vers elle et ouvre sa canette de bière. "
Snowe continua : " I'm Daphne from rehab.
- Yeah, dit une fois encore Michael, poursuivit Kalf, et toujours avec un grand sourire : Daphne from rehab. "
A ce moment, expliqua Snowe, une patrouille de po-lice arrive, surprend le groupe dans la pénombre avec leurs lampes torches et ordonne à tout le monde de quitter les lieux. On proteste, mais l'officer insiste, et les buveurs s'égaillent.
" Michael McMorrow, beer bottle in hand, was seen rambling north. "
D'abord, il marche en direction du lac, puis il change brusquement de direction et emprunte un sentier assez large bordé de massifs de roses et de noisetiers. Les deux teenagers sur ses talons, Daphne Abdela a tou-jours dans la main les sacs de papier marron où se trouvent encore quelques canettes. Kalf avait désormais le sentiment d'être là-bas, cette même nuit, dans le parc, et de la suivre du regard. Il s'imprégnait aussi précisé-ment que possible de sa démarche, voyait son bras de jeune fille tout fin qui ballotte contre la hanche, ses cheveux noirs et son visage d'enfant qui, dans les lumières rouge-bleu du véhicule de police, semble pourvu d'un museau pointu et de grands yeux, pareil à celui d'un animal silencieux et à l'affût, sur le point de disparaître dans le sous-bois du parc.
La table était débarrassée et la soirée terminée. L'une des deux serveuses reparut pour leur présenter l'addition. L'éditeur l'examina, glissa dans le porte-feuille oblong une carte de crédit puis referma le mince livret d'un geste sec, comme on achève un roman. Tous attendaient le signal du départ. Pas encore, pensa Niklas Kalf, et en effet Snowe hésitait et fixait toujours la table, comme s'il craignait qu'il manque un élément à l'histoire de la meurtrière. Kalf observait ses ongles qui gravaient de nouveau quelques lignes enchevêtrées sur la nappe, et il se souvint du mythe de Daphné fuyant Apollon. Quand elle sent sur elle le souffle du dieu lubrique qui s'apprête à la saisir, son père Pénée, le dieu-fleuve, la prend en pitié et la métamorphose en laurier.
Rien, lit-on chez Ovide, ne garde son apparence ; et par amour du changement la nature renouvelle toutes choses
En produisant d'autres formes à partir des anciennes.
Rien ne meurt, croyez-moi, dans l'ensemble de l'univers. C'est une illusion de croire que nous savons quand une histoire se termine. Tout juste si nous sentons quand l'une d'elles commence.



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