|
Thomas Hettche
De quoi sommes-nous fait
Roman
Traduit de l'allemand par Armand Beaume
Thomas Hettche est né
en Allemagne en 1964. Il poursuit des études de lettres et
de philosophie à l'université de Francfort-sur-le-Main.
Journaliste pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung et le Neue Zürcher
Zeitung, il est également l'auteur de plusieurs essais et
de quatre romans, dont deux traduits en français, Nox (Grasset,
1997) et Le cas Arbogast (Grasset 2003). Membre du jury du Prix
Ingeborg Bachmann à Klagenfurt, en Autriche de 1995 à
1999, il a lui-même reçu de nombreuses récompenses.
CHAPITRE PREMIER Daphne Abdela
ls
étaient en retard. N'avaient aucune idée du temps
qu'il faudrait au taxi pour descendre de l'hôtel dans la 29e
rue. Fatigués par le jet-lag, ils souhaitaient simple-ment
voir défiler derrière les vitres la ville chauffée
par l'été tandis qu'eux, assis sur les capitons moelleux
de la banquette arrière, glissaient l'un vers l'autre, recevant
de plein fouet le courant d'air frais de la climatisation qui séchait
leur sueur. Ils frissonnaient. De fatigue, dit-il. D'excitation,
dit Liz. Ils s'embrassaient, regardaient fixement au-dehors. Et
déjà ils étaient arrivés. Trois pas
seulement dans l'air humide et lourd du soir, et ils se retrouvèrent
dans l'agréable fraîcheur métallique d'un restaurant
dont Niklas Kalf avait retenu vite fait le nom français à
l'hôtel avant de l'oublier sitôt le seuil franchi.
Des hommes d'affaires en manches de chemise et bretelles, veston
jeté sur le bras, se pressaient bruyam-ment au bar près
de l'entrée, des femmes en tailleur de lin tenaient des verres
à cocktail, les barmen derrière le comptoir avaient
beaucoup à faire et ne souriaient pas. Le restaurant était
si sombre qu'on ne distinguait que la lueur froide des bougies sur
les nappes blanches. Contre les murs, des miroirs encadrés
de moulures dorées et des banquettes de cuir à haut
dossier, devant des petites tables de bistrot serrées les
unes contre les autres.
Kalf reconnut aussitôt Albert Snowe. Bientôt cin-quante
ans, cravate rouge et chemise blanche, une barbe naissante ombrant
ses joues. Il ne cessait de se balancer d'avant en arrière
sur la pointe des pieds, faisant osciller son torse massif. La femme
qui l'accompagnait devait être Lavinia Sims, la traductrice.
Quand elle lui avait fait savoir que l'éditeur de chez Farrar
Straus & Giroux l'aurait volontiers invité à dîner,
Niklas Kalf avait été très surpris. Il clignait
des paupières, comme souvent quand il était nerveux.
Les pupilles claires de ses yeux bleus étaient humides et
transparentes. Depuis l'enfance, ses cheveux fins d'un blond tirant
sur le blanc étaient coupés court, épousant
la forme exacte de son crâne. Sa peau claire, semée
de taches de son, contribuait elle aussi à cette singulière
impression de transparence. Il savait, lors d'interviews, mettre
à profit cette faculté qu'il cultivait également
depuis toujours.
Au moment où Liz saisissait son mari par le bras, Albert
Snowe, découvrant ses hôtes, leur fit signe. Ils se
frayèrent un chemin dans la foule. On se salua puis le serveur
les dirigea vers une grande table ronde. Ils s'assirent dans la
lueur des bougies qui enveloppait la nappe blanche, laquelle se
refléta un bref instant dans leurs pupilles, avec un papillotement
technoïde bizarre qui surgit et disparut aussitôt, pareil
à la lumière d'une diode.
Deux serveuses, très grandes, peut-être des surs,
leur tendirent des cartes géantes. Ce serait pour elles une
joie de les servir. Un garçon, qui dosait les glaçons
en basculant avec une rare dextérité le bec verseur
sur le revers de la main, versa de l'eau dans de très grands
verres. Snowe avait un crâne massif et une forte mâ-choire.
Deux plis profonds incisaient de chaque côté de la
bouche sa peau sombre et tannée. Il prit son verre et y fit
tinter les glaçons, puis il but et en glissa un dans sa bouche
qu'il croqua avec lenteur.
" Alors, ce voyage ? "
Niklas Kalf regardait la porte grande ouverte de la cuisine dont
les carreaux, d'une blancheur de néon, donnaient l'impression
qu'il s'agissait de l'entrée d'un immense complexe souterrain.
Il fit un signe de la tête. Le voyage, se dit-il. A la question
de Snowe les écrans à cristaux liquides fixés
au-dessus des sièges s'éteignirent et, pour un instant
qui lui sembla intermi-nable, tout redevint silencieux. Il se rappela
ce qu'il avait pensé alors.
Rien, s'était-il dit, rien ne fait le poids face aux réac-tions
en chaîne que l'augmentation de la poussée dé-clenchera.
Inutile de se fier à l'expérience, aux instruc-tions
de sécurité, à l'amabilité du personnel
navigant ou à la carte d'embarquement, ni aux lignes douces
du compartiment voyageurs, recouvert de matière plas-tique.
Le cliquetis isolé d'une dernière ceinture de sécurité
qu'on boucle. Puis la poussée enfonça les épaules
dans les dossiers, quelque chose cliqueta, cessa de cliqueter, et
le vol 340 de la Lufthansa, au départ de Francfort-sur-le-Main
et à destination de New York City, s'éleva, avec un
peu de retard, à 13 h 35, dans les airs.
Aussitôt les hôtesses se mirent à distribuer
les pla-teaux-repas. On farfouilla, soulagé, dans les bagages
à main, on se tendit sacs et vestons par-dessus les sièges,
livres et CD. Liz sortit son cardigan de laine mohair bleu clair,
ainsi qu'un magazine qu'elle se mit à feuille-ter. De temps
en temps, elle glissait une mèche derrière son oreille.
Depuis qu'elle était enceinte, ses cheveux, de la même
couleur que les siens, semblaient encore plus drus et plus lourds
qu'auparavant. Il vit qu'elle posait une main sur son ventre bombé.
Le cône de lumière venant du plafonnier éclairait
d'une lueur régulière les pages de papier glacé.
Femmes et maisons, montres et grands yeux fardés. La mer
toujours. Il regardait sa femme, apaisé par ses mouvements
sereins, s'alanguissant peu à peu tandis qu'au-dehors l'air,
d'un froid mortel, s'engouffrait sans relâche dans les turbines
et y brûlait dans un nuage subtil de kérosène,
à une température inimaginable.
Les annonces se succédaient, muettes et monotones, sur les
écrans fixés au-dessus des sièges. Time to
Des-tination, Local Time at Origin, Local Time at Destina-tion,
Estimated Arrival Time, mètres et pieds, Celsius et Fahrenheit,
kilomètres et miles. Ground Speed 448 mph, Altitude 31 000
feet, Outside Air Temperature - 51 F. Et un petit point sur l'écran,
duplication infime d'eux-mêmes, progressait très lentement
et par saccades sur l'Atlantique bleu nuit en direction de la côte
Est, qui patientait à la marge gauche du cadre.
Kalf se racla la gorge. Il voyait toujours le petit point mobile
devant ses yeux. Snowe eut un petit rire puis, comme son vis-à-vis
ne répondait pas, il croqua un nouveau glaçon. Cela
le réjouissait sûrement, dit-il alors, d'être
maintenant à New York. Précisément comme écrivain.
Oui, bien sûr. Surtout que c'était la première
fois que Liz et lui visitaient les Etats-Unis. Mais il n'était
pas écrivain.
L'éditeur, surpris, haussa les sourcils.
" Biographe, dit Kalf.
- Ce serait donc autre chose, un biographe ?
- Niklas est un peu désemparé face à sa propre
vie ", l'excusa Liz.
Snowe la regarda. Il comprenait. Très bien, même. La
vie des autres le passionnait. Peut-être était-ce pour
cela qu'il était devenu éditeur. " Et il arrive
qu'une de ces vies anonymes se rassemble sur un seul instant. "
Kalf acquiesça : " Sur un secret.
- Oui ", dit Albert Snowe.
Il observa Kalf un moment, immobile, puis il se pen-cha en avant,
le regarda intensément par-dessus les bougies et le petit
bouquet d'orchidées blanche et bleue, et lui demanda : "
Have you ever heard about Daphne Abdela ? "
Kalf secoua la tête, le temps s'arrêta. Daphne Abde-la,
se répéta-t-il en pensée, d'un seul coup détendu
et dispos, sorti de la bulle de rêve et de demi-sommeil du
jet-lag. Désormais éveillé et curieux de savoir
quelle histoire pouvait bien se cacher derrière ce nom qu'il
ne connaissait pas et qui le captiva aussitôt. Toutefois il
fallut attendre que les serveuses de retour dans le cercle des bougies
prennent leur commande. Lorsque l'une d'elles se pencha entre Lavinia
et Kalf, celui-ci fut surpris de voir, sur chacun de ses ongles
longs, l'image miniature d'une madone. Blue Cheese, Thousand Islands,
Vinaigrette, French, Italian, Caesar, Ranch, Russian, Dijon, elle
énuméra toutes les sauces de salade. L'annulaire de
sa main gauche, qui maintenait le bloc-notes, tremblait un peu.
Snowe commanda du red wine pour tout le monde.
" Qui est Daphne Abdela ? " demanda Niklas Kalf avec impatience.
Lavinia Sims le tempéra. La traductrice était une
femme grande, plus jeune que Kalf de quelques années. Elle
avait de longs cheveux sombres et un visage aux traits fins. "
Une vieille histoire new-yorkaise, qui remonte bien à cinq
ans.
- Et alors ?
- What happened ? " Snowe répondit en anglais, oubliant
qu'on parlait allemand. " Well, back in may of ninety-seven
early one morning a man was found floating in the lake in Central
Park. His torso was slashed open. The police said they found something
like fifty stab wounds. "
Slashed open, répéta Kalf pour lui-même. Il
ne savait pas exactement ce qu'étaient des stab wounds. "
Et donc ?
- Daphne Abdela était la meurtrière, dit Lavinia.
La jeune fille avait, je crois, quinze ans à l'époque.
"
Aussitôt il se représenta ce lac, où il n'était
jamais allé mais qu'il connaissait pour l'avoir vu à
la télévision. Dans l'eau, une silhouette, lourde
et sombre et sans visage, comme la jeune fille. Il suffisait d'évoquer
son nom pour qu'il s'imagine avec effroi une main se dres-sant brusquement
près d'un visage. Entaille, voilà le mot qu'il cherchait.
On apporta le vin. Snowe goûta, fit un signe de tête
à la serveuse, elle servit tout le monde à l'exception
de Liz qui posa la main sur son verre.
La jeune fille et son ami, reprit Snowe, poignardent l'homme et
lui tranchent la gorge. Puis ils lestent le cadavre et le jettent
dans le lac. Ensuite ils brûlent le portefeuille de la victime
ainsi que tout ce qui aurait permis de l'identifier. " Listen,
Nick : They were teen-agers. He was an altar boy and Daphne lived
with her family in the Majestic on Central Park West.
- Altar boy ?
- Il était enfant de chur, Nico ", lui souffla
Liz.
Kalf la regarda d'un air stupéfait, comme s'ils ne s'étaient
pas vus depuis longtemps. Il repensa à leurs premiers pas
en ville, à la sortie de l'aéroport, encore tremblants
de la nuit passée et propulsés tout à coup
dans le réel. Le taxi cahotait sur les ondulations du New
Jersey Highway, comme s'il expirait puis inspirait. Les pointes
des skyscrapers étaient apparues d'un côté.
Ils avaient aussitôt commencé à repérer
tout ce qui leur était familier, mais au moment où
ils reconnaissaient le Chrysler Building et l'Empire State Building
et se demandant où avait pu se situer le World Trade Center,
l'autoroute plongea entre des rochers couverts de graffitis, ils
arrivèrent à un poste de péage. Ils s'y arrêtèrent
un moment, avant d'être aspirés par les parois d'un
blanc sale de l'interminable Lincoln Tunnel. L'orage de la perception
cessa un bref instant.
Peut-être parce qu'ils ne supportaient pas le dépayse-ment,
ils s'étaient embrassés à ce moment précis.
Il avait posé la main sur le ventre de Liz, et c'était
déjà l'îlot de Manhattan, tel qu'on le nomme
chez Brecht, créature poussée à une vitesse
vertigineuse derrière la haute muraille de ses gratte-ciel,
gigantesque. Froide et étran-gère comme seul peut
l'être le mur d'Aurélien à Rome.
Jet-lag, pensa-t-il avec surprise, lorsqu'il vit que Liz reposait
déjà ses couverts dans les quelques restes scintillants
et huileux de la marinade. Il n'aurait pas su dire depuis combien
de temps il n'écoutait plus, son assiette de salade était
vide et déjà on débarrassait. Peu après
les serveuses sortirent de la pénombre, s'appro-chèrent
de la table et leur tendirent, avec une étrange componction
soumise, de grandes assiettes. Tous sauf Liz avaient commandé
l'entrecôte. Ils attendirent qu'on lui apporte son poisson.
" Et Daphne Abdela ? A quoi ressemblait-elle ?
- Elle avait les cheveux noirs, je crois. Elle ressem-blait un peu
à un punk ", tenta de se rappeler Lavinia alors que,
poussant du dos la porte battante de la cui-sine, la serveuse effaçait
de la pointe de son tablier une tache de sauce sur le rebord de
l'assiette, avant de la poser devant Liz. Le filet de silure apparaissait
très pâle dans la lueur des bougies.
" Et son complice ?
- Christopher Vasquez. "
Comme s'il parlait d'un livre dont il venait tout juste d'acquérir
les droits, l'éditeur cita le nom sans hésita-tion.
" I remember he'd been medicated since he was a child ",
dit Lavinia Sims en anglais désormais, et s'adressant davantage
à lui qu'aux autres.
Snowe hocha la tête.
" Au Zoloft ", dit-il. Personne n'ajouta rien, puis Snowe
leva son verre en souriant. " A notre ren-contre ! "
Pour quelles négociations, se demandait Kalf, nous a-t-on
fait venir ici ?
Snowe était vraiment très curieux de voir ce que donnerait
le livre. Il se demandait aussi comment l'idée lui était
venue d'écrire sur Meerkaz, cet émigré alle-mand
à peu près aussi oublié aux Etats-Unis que
dans son propre pays.
" C'est très simple : un jour sa veuve m'a appelé.
- Elsa ?
- Oui, Elsa Meerkaz. Elle m'a demandé d'écrire la
vie de son mari.
- Et alors, vous avez découvert tous ses secrets ? "
Snowe porta de nouveau le verre d'eau à ses lèvres
et fit glisser un peu de glace dans sa bouche grande ou-verte.
Tout dépendait, dit Kalf, de ce que Snowe entendait par secret.
Il ne voyait pas ce que l'éditeur voulait dire, et il lui
expliqua qu'il avait rendez-vous avec Elsa Meerkaz à Los
Angeles. " Vous la connaissez ?
- Un peu ", dit Snowe avec lenteur et en croquant son glaçon.
A l'époque tout cela avait été très
strange. Tous ces soupçons et puis la mort soudaine d'Eugen
Meerkaz.
Un serveur dont les muscles pectoraux et abdomi-naux se dessinaient
avec précision sous un tee-shirt blanc commença à
débarrasser les assiettes. Kalf ne voyait pas à quoi
Snowe faisait allusion. La vie du physicien Eugen Meerkaz lui semblait
celle d'un émi-grant classique. Au fond il ne comprenait
pas pourquoi sa veuve souhaitait qu'on écrive un livre sur
son mari. Dans ses lettres et lors des rares conversations télépho-niques,
elle ne lui avait pas donné l'impression d'être quelqu'un
de vaniteux, et ne semblait guère s'intéresser à
ce qu'il pouvait écrire. La seule chose qui le consolait,
c'est qu'elle le payait très bien.
On apporta une nouvelle bouteille de vin et Snowe trinqua au succès
du livre. Niklas Kalf eut le pressenti-ment qu'il avait déjà
commencé à jouer un rôle dans une histoire dont
il ne savait rien. Il se rappela que tout à l'heure, pendant
le vol, le nom du Macao, ce navire portugais sur lequel Elsa et
Eugen Meerkaz avaient fui Lisbonne en 1941, lui était revenu
à l'esprit. Maintenant nous les survolons, avait-il pensé.
Et les autres aussi, esclaves et émigrants persécutés
et hommes d'affaires qui, depuis des siècles, sont partis
de tous les pays et villes d'Europe avec pour destination ce port
de l'autre côté de l'Atlantique.
" Maintenant nous les survolons, avait-il soufflé à
Liz.
- Qui ?
- Meerkaz et sa femme. "
Liz avait souri et posé la main sur son genou. Puis, somnolant,
il s'était remis à suivre la course de ce point de
lumière sur les écrans qui surmontaient les rangées
de sièges. Il poursuivait son périple dans le monde,
des noms s'allumaient à gauche de l'écran puis disparais-saient
à droite. Calway, Reykjavik, Shannon, St. John's, Godthab,
Gander, Halifax. Et tout à coup, il avait aper-çu
la silhouette furtive d'un corps, évanescente d'abord, puis
plus nette, plus évidente à mesure qu'il s'abandon-nait
à son demi-sommeil. Visible l'espace d'un instant, puis s'évanouissant
et réapparaissant telle la forme du Sauveur dans le corail,
le visage dans la racine, la main marmoréenne d'un dieu oublié
dans la pierre.
Il distinguait un enfant endormi, l'Europe sa tête, posée
sur un bras dont la main inerte reposait en Terre sainte. La nuque
dégagée, où les vertèbres se décou-paient
sous le hâle d'été régulier de la peau,
son corps s'étirant sur la mer froide jusqu'en Amérique.
La hanche osseuse du garçon se pliait là où
le continent s'achève au bord du grand océan Pacifique,
et les pieds enfantins aux orteils harmonieusement formés
pous-saient jusqu'en Asie. C'est depuis l'un de ses sourcils, avait
pensé Niklas Kalf, que nous sommes partis.
" Il y a une chose que je ne comprends toujours pas, dit-il
pour changer de sujet : Que pouvait bien faire cette jeune fille
à une heure si tardive dans le parc ? "
Snowe le regarda fixement et commença à lui parler
de Sheep Meadow et du Strawberry Fields, des chemins battus tortueux
qui bordent le lac et des grassy slopes près du Metropolitan
Museum of Art. Ce n'étaient pas de simples jardinets de gratte-ciel,
une bande de verdure passant entre des axes routiers, non, Central
Park était un monde en soi dans la ville. La nuit surtout,
le parc étouffait les lumières, et la métropole
bruyante paraissait alors presque petite.
" It's a place where a secret world unfolds on its grassy fields
and beside its still waters. It's very Whit-manesque, Nick ! "
C'était la deuxième fois déjà qu'il
le nommait ainsi. Niklas Kalf plongea son regard dans le sien un
moment, avant que l'éditeur ne baisse les yeux et commence
à dessiner de la pointe de l'ongle sur la nappe, comme s'il
attendait désormais de savoir ce que Kalf pensait de son
histoire. Et celui-ci, à contrecur d'abord, s'imagina
les lumières des réverbères du parc déposant
leurs disques crémeux sur l'eau morte du lac, les arbres
à l'arrière-plan formant une palissade noire. Au-dessus,
la silhouette tranquille des bâtiments qui veillaient sur
le parc. Comme tout devait être calme.
Ce soir-là, raconta Snowe, Daphne avait composé elle-même
le numéro d'urgence, sans dévoiler son identité,
et demandé qu'on vienne en aide à un ami qui s'était
jeté dans le lac. La police était remontée
jusqu'à l'origine de l'appel et la jeune fille, après
un interroga-toire serré, avait finalement mené les
policiers sur place. On avait alors découvert le cadavre
à hauteur de la 72e Rue. Il dérivait sur l'eau à
environ cent yards au nord-ouest de la Bethesda Terrace, près
de la fontaine de Bethesda.
Kalf comprit que quelque chose dans cette histoire, à laquelle
pour l'instant il ne comprenait rien du tout, intéressait
Snowe.
" J'aimerais bien voir une photo d'elle. "
Snowe secoua la tête, comme si cela n'avait ici au-cune importance.
Une jeune fille avec des parents aisés, who found comfort
crossing the borders of class. L'une des serveuses demanda si quelqu'un
désirait un dessert. Cheese Cake, German Chocolate Cake,
Chocolate Layer Cake, Strawberry Shortcake, Lemon Meringue, Mississippi
Mud Pie, Pecan Pie, Cherry Pie, Sherbet, Ice Cream Sundae. Personne
ne voulut commander quoi que ce soit.
" Et qu'en est-il de sa victime ?
- His name was Michael McMorrow, dit Snowe. He grew up in the Bronx.
"
Un agent immobilier, la quarantaine, et qui vivait encore chez sa
mère. En été il jouait au softball dans le
parc. Et il buvait. Niklas Kalf hocha à nouveau la tête.
Il commençait à faire son nid dans cette vie étrangère.
C'était son job. Comme on use d'une faculté innée,
le strabisme ou la mémoire des chiffres, il était
sûr que cette vie lui serait d'un coup familière. La
chaleur, qui s'attarde et hésite si longtemps les soirs d'été
dans le parc jusqu'à devenir suffocante. Cette atmosphère
étrange où le présent ne veut pas se consumer
et où un agent immobilier, qui vit encore chez sa mère
et boit trop, vient discuter en pleine nuit avec deux teenagers,
comme si de rien n'était. Comme si ce parc était une
zone neutre, où Michael McMorrow, qui vient du Nord, du Bronx,
observe, assis à côté de ce jeune Vasquez, lequel
vit lui à l'est du parc, le soleil en train de dispa-raître
derrière le grand immeuble où vit Daphne. Dahpne Abdela,
qui a quinze ans et qui est riche.
Il n'arrivait pas encore à entendre le son de sa voix et
ne savait pas ce qu'elle demandait à McMorrow. Il lui manquait
encore ces accents qui existent dans chaque langue, quand on est
assis tout près l'un de l'autre et que la nuit tombe. Il
fit un effort pour imaginer l'odeur de ce soir-là, dans ce
parc qu'il ne connaissait que par le cinéma.
" A quelle peine a-t-elle été condamnée
? " Le garçon n'intéressait pas Kalf.
Snowe ricana, comme si c'était là la première
ques-tion qui touchait au cur de l'histoire.
" Daphne pleaded guilty to manslaughter in the first degree
", dit-il sans hésiter et sans quitter Kalf des yeux.
Meurtre au premier degré, autrement dit : prémédité,
perfide, cruel. Comme elle était mineure elle n'avait été
condamnée qu'à cinq ans - c'était en 1997.
" Ce qui signifie qu'elle pourrait être libre à
présent ?
- You're right. "
Snowe balançait lentement la tête, un sourire mou et
sombre aux lèvres. Il regarda l'Allemand un long instant,
comme s'il voulait ajouter encore quelque chose, mais ne le fit
pas.
Peut-être l'a-t-il connue, se disait Kalf, qui avait vu le
regard de Snowe.
" Que s'est-il réellement passé cette nuit-là
? "
Il est presque minuit, dit Snowe d'une voix sourde. Daphne Abdela
explique à Christopher Vasquez qu'elle va refaire le plein
de bière. Vasquez se couche sur l'herbe et attend. Un quart
d'heure plus tard, Daphne revient, s'écarte lentement du
chemin éclairé et s'avance sur le pré sombre,
avec dans chaque main un sac de papier rempli de canettes de bière.
Elle porte un large tee-shirt noir au col distendu et un lacet de
cuir autour du cou. Elle écarte ses cheveux teints en noir
qui lui tombent sur les yeux, et distribue gentiment les bières.
L'un des types du groupe, Michael McMorrow, a l'âge d'être
son père. Il n'a pas bonne mine, une silhouette replète
et un regard qui témoigne d'un manque d'assurance, ce qui
n'échappe pas à l'adolescente. Mais peut-être
est-ce ce côté hésitant et timide qui l'attire
ou l'irrite, ou les deux à la fois.
" She met him in the park several weeks before and they chatted
about alcohol rehab programs. Hi, you remember me ? she asked. "
Kalf sut ce que Snowe voulait dire. A présent, il en-tendait
enfin la voix de la jeune fille. Et celle de tous les autres. Il
s'adressa à l'éditeur et répondit : "
Yeah, dit Michael McMorrow, sur quoi il lève les yeux vers
elle et ouvre sa canette de bière. "
Snowe continua : " I'm Daphne from rehab.
- Yeah, dit une fois encore Michael, poursuivit Kalf, et toujours
avec un grand sourire : Daphne from rehab. "
A ce moment, expliqua Snowe, une patrouille de po-lice arrive, surprend
le groupe dans la pénombre avec leurs lampes torches et ordonne
à tout le monde de quitter les lieux. On proteste, mais l'officer
insiste, et les buveurs s'égaillent.
" Michael McMorrow, beer bottle in hand, was seen rambling
north. "
D'abord, il marche en direction du lac, puis il change brusquement
de direction et emprunte un sentier assez large bordé de
massifs de roses et de noisetiers. Les deux teenagers sur ses talons,
Daphne Abdela a tou-jours dans la main les sacs de papier marron
où se trouvent encore quelques canettes. Kalf avait désormais
le sentiment d'être là-bas, cette même nuit,
dans le parc, et de la suivre du regard. Il s'imprégnait
aussi précisé-ment que possible de sa démarche,
voyait son bras de jeune fille tout fin qui ballotte contre la hanche,
ses cheveux noirs et son visage d'enfant qui, dans les lumières
rouge-bleu du véhicule de police, semble pourvu d'un museau
pointu et de grands yeux, pareil à celui d'un animal silencieux
et à l'affût, sur le point de disparaître dans
le sous-bois du parc.
La table était débarrassée et la soirée
terminée. L'une des deux serveuses reparut pour leur présenter
l'addition. L'éditeur l'examina, glissa dans le porte-feuille
oblong une carte de crédit puis referma le mince livret d'un
geste sec, comme on achève un roman. Tous attendaient le
signal du départ. Pas encore, pensa Niklas Kalf, et en effet
Snowe hésitait et fixait toujours la table, comme s'il craignait
qu'il manque un élément à l'histoire de la
meurtrière. Kalf observait ses ongles qui gravaient de nouveau
quelques lignes enchevêtrées sur la nappe, et il se
souvint du mythe de Daphné fuyant Apollon. Quand elle sent
sur elle le souffle du dieu lubrique qui s'apprête à
la saisir, son père Pénée, le dieu-fleuve,
la prend en pitié et la métamorphose en laurier.
Rien, lit-on chez Ovide, ne garde son apparence ; et par amour du
changement la nature renouvelle toutes choses
En produisant d'autres formes à partir des anciennes.
Rien ne meurt, croyez-moi, dans l'ensemble de l'univers. C'est une
illusion de croire que nous savons quand une histoire se termine.
Tout juste si nous sentons quand l'une d'elles commence.
|