Thomas Hettche
Le cas Arbogast
Roman
Traduit de l’allemand par Nicole Casanova
Thomas Hettche, né en 1964,
vit aujourd’hui à Francfort. Il a fait des études de lettres et
de philosophie. Best-seller en Allemagne, il est l’auteur de plusieurs
essais et d’un roman, Nox (Grasset, 1997).
lle
riait comme si elle venait de découvrir quelque chose et elle se
retourna, le cherchant des yeux. Il marcha vers ce rire, laissa
glisser sur les paumes de ses mains ouvertes les deux ailes de la
porte battante, puis les lâcha avec précaution. La porte se referma
sans bruit. Il sortit dans la pénombre du crépuscule et entra dans
ce rire. Plus tard, il se rappellerait toujours ce moment de silence,
le bois froid et lisse des vantaux glissant sur sa main, comme si
on l’encourageait. C’est à ce moment que tout a commencé. Et quand,
par la suite, il se remémorait ce visage riant, il ne pouvait pas
dire pourquoi il en avait été fasciné à ce point. « Quand
des anges voyagent... » Elle n’acheva pas la phrase, mais
dès qu’il fut devant elle, elle lui posa la main droite sur l’avant-bras
et lui demanda de se retourner : « Regarde donc là-bas ! »
Il sentit presque douloureusement que ce contact ôtait à sa peau
toute tension. Il savait que le local s’appelait Zum Engel, « A
l’Ange », mais tandis qu’il obéissait et se tournait vers le
néon jaune de l’enseigne, il savait aussi qu’ils coucheraient ensemble.
Durant toute la journée, il n’en avait pas été sûr, et maintenant
il tâtait de la langue la certitude soudaine, comme un caillou lisse
dans sa bouche, il le cracha tout honteux dans sa main et le fourra
dans la poche de son pantalon. En ce temps-là, surtout à la campagne,
on voyait encore rarement de ces tubes au néon dont la luminescence
commençait tout juste à s’imposer contre le jour d’été finissant.
Aucune voiture ne roulait sur la route au bord de laquelle se trouvait
le restaurant et l’on n’entendait rien, hormis le bourdonnement
des condensateurs dans les tubes lumineux. Un moment, ils restèrent
dans l’éclat de la lumière jaune, il sentait sur lui la main de
la femme, il laissa retomber son bras, la prit par la taille et
rencontra pour la première fois la résistance de la robe en perlon.
Elle se glissa dans son étreinte comme dans un manteau et d’un seul
coup elle ne fut plus aussi crâne que durant toute la journée, mais
frissonnante, comme quelqu’un qui a besoin
d’un autre pour se réchauffer. «... le ciel rit », acheva-t-il
la phrase, tout contre l’oreille de la femme.
Ils allèrent vers la voiture comme s’ils se connaissaient depuis
longtemps. Il remarqua que maintenant, bien qu’elle eût tout l’après-midi
beaucoup parlé et bavardé, elle ne répondait plus. Elle continua
à se taire quand il ouvrit la portière et la referma doucement après
qu’elle se fut assise. Un court instant, il hésita et jeta un coup
d’œil vers le bas de la route qu’ils avaient prise l’après-midi.
Il s’était arrêté à la lisière de Grangat, devant le passage à niveau,
en direction de Gottsweiher, et il lui avait proposé de l’emmener.
Volontiers, avait-elle dit et ensuite seulement, elle lui avait
demandé où il allait. En réalité, il devait se rendre à Fribourg
pour ses affaires, mais il avait répondu qu’il se promenait. Elle
n’était sans doute pas d’ici ? Non, elle venait de Berlin.
Ah, une de ces réfugiées. Habitait-elle à Ringsheim, dans le camp ?
Elle avait fait un signe de tête affirmatif et il l’avait regardée.
Elle pouvait avoir une vingtaine d’années, mais, trouvait-il, avec
ces femmes menues c’était difficile à estimer. Elle avait tout au
plus vingt-six ans et des cheveux roux courts et bouclés. Ses yeux
étaient tout le temps légèrement clignés, ce qui pouvait venir de
la lumière du soleil ou d’une myopie dont il ne savait rien, en
tout cas cela lui donnait un air sûr de soi, de même que le coup
de glotte de sa prononciation berlinoise qu’il entendait pour la
première fois. Elle ne portait pas de jupon.
Sa robe à l’encolure ronde et aux courtes manches kimono était imprimée
de feuilles vertes sur fond bleu glacier. Elle était effectivement
chaussée d’escarpins blancs. Connaissait-elle déjà la Forêt-Noire ?
Elle avait secoué la tête. Alors ils avaient démarré et le jour
avait été très beau. Et pas seulement le temps, pensait-il, et il
se souvenait très exactement qu’à ce moment-là il s’était précisé
la date. C’était le 1er septembre 1953. Ensuite seulement,
il avait fait le tour de la voiture, avait ouvert la portière et
était monté. Elle ne disait rien, mais il savait que cela n’avait
pas d’importance.
Il ne lui prit pas le genou, ce qui lui eût semblé trop provocant,
mais quand ils eurent démarré et qu’il mit sans trop de hâte sa
Borgward en troisième, il se contenta d’appuyer légèrement le dos
de la main sur la cuisse de la femme, comme si cette main reposait
par habitude et sans intention particulière sur le siège du passager.
La femme ne s’écarta pas, mais ne répondit
pas tout d’abord à la légère pression. Pendant ce temps, la nuit
était tombée et ils roulèrent silencieusement en direction de Grangat.
A un moment, il sentit sur sa nuque la main de la femme, les doigts
qui glissaient sous le col de la chemise, avançaient en tâtonnant
jusqu’à l’articulation du bras gauche, allant et venant, il sentait
nettement les ongles, puis la douce pulpe des doigts qui remontaient
le long de sa carotide jusqu’à l’oreille, pour glisser enfin, comme
sans force, dans sa chemise. « C’est encore loin ?
— Peut-être une heure.
— Si nous nous arrêtions quelque part ?
— Nous nous arrêtons ?
— Oui. » La voix de la femme était si près de son visage
à lui qu’il sentit sur sa peau l’humidité de ce souffle.
Et quand il freina devant un petit pont, entre Gutach et Hausach,
fit un double débrayage et ôta sa main du siège du passager pour
passer en seconde, elle se rapprocha de lui, le prit dans ses bras
et l’embrassa. Avant le pont, un chemin, sur la gauche, s’enfonçait
dans l’obscurité. Sans allumer son clignotant, il s’y engouffra
et descendit une faible pente. A main droite, une rivière, qu’enjambait
le petit pont. Des buissons, à gauche, masquaient la route, le chemin
longeait un pré, il coupa les gaz et éteignit les phares.
Marie tira ses cigarettes de son sac en vernis blanc et lui demanda
du feu. Elle fumait des Kurmark, ce qui ne lui seyait pas du tout.
Mélange pur, de bon goût et pourtant doux, pensa-t-il, il
actionna le briquet et il protégea la flamme avec sa main en l’approchant
de la cigarette. Elle remercia d’un signe de tête. Elle n’était
plus si jeune. C’étaient les rides près des coins de la bouche qui
donnaient à son rire ce tremblement qui l’attirait tellement, tandis
qu’elle parlait d’elle. De la guerre à Berlin, des deux enfants
qu’elle avait laissés chez sa mère et des baraquements en bois du
foyer pour réfugiés où elle vivait. Elle mentionna à peine son mari.
Il ne croyait pas qu’elle mentait beaucoup. Ses mains n’étaient
pas celles d’une jeune fille. Elle ne portait pas de bijoux, ni
de bas, ce qu’étrangement il venait tout juste de remarquer.
Il ouvrit le cendrier, il tenait toujours le briquet avec sa flamme.
Elle exhala la fumée et fit de nouveau un signe de tête. Il lui
prit le paquet de Kurmark, s’alluma également une cigarette, mit
le briquet de côté. Il laissa tomber le paquet de cigarettes sur
les genoux de la femme et elle, comme si c’était une invite, prit
son sac et le posa sur le sol en se penchant en avant, alors il
l’embrassa. Il suivit le mouvement de sa tête quand elle s’adossa
de nouveau à son siège, prit la cigarette dans sa main gauche et
posa sa main droite sur la nuque de la femme, tandis que la braise
rougeoyante planait un moment dans l’air entre le volant blanc et
très mince de l’Isabella et la poignée en bakélite également blanche
de la radio. Il y laissa tomber sa cigarette, sans regarder. Elle
appuya la tête de toutes ses forces sur les coussins et donc sur
le bras du conducteur. Il l’attira quand même à lui et tandis que
la tête de la femme retombait un peu en arrière, il lui promena
sa langue sur le palais et épela ses dents.
La lèvre inférieure de la femme tremblait, mais cela ne le surprenait
pas, car il sentait lui-même l’excitation sous cette peau, elle
coulait de la bouche de sa partenaire dans son corps à lui. Au moment
même où il en prenait conscience, elle se détacha du baiser et de
l’étreinte et pour un moment, il pensa que tout cela pouvait avoir
été une erreur, rien qu’un malentendu et une initiative inconvenante
de sa part. Mais déjà elle avait écrasé en hâte sa cigarette dans
le cendrier et à présent c’était elle qui le renversait doucement
sur les coussins et se penchait sur lui. Tandis qu’elle l’embrassait
et qu’il sentait de nouveau des mains ramper sous sa chemise, il
lui entoura la taille, trouva sur le côté les boutons-pressions
de sa robe, les fit sauter et ses doigts glissèrent sur la combinaison
en indémaillable, d’une douceur caressante, et sur la peau. « Faut-il
que je me déshabille ? »
Il fit un signe affirmatif et il lui remontait déjà le tissu jusqu’aux
hanches quand elle prit sa robe des deux bras et la tira par-dessus
sa tête. Juste à ce moment-là, passa une voiture dont les phares
s’égarèrent sur la combinaison blanche avant de jaunir au plafond
de la Borgward. Au moment où leur lumière s’éteignait, il vit qu’elle
le regardait. « Si nous sortions ? Il fait encore très
chaud. »
Il acquiesça d’un signe et elle lui déboutonna sa chemise, tandis
qu’il ouvrait déjà son pantalon et ôtait ses chaussures. « Viens,
maintenant », chuchota-t-elle.
Puis elle se dressa, vêtue de sa seule combinaison irréellement
phosphorescente, dans le pré noir de nuit à côté du chemin. Elle
se détourna et fit quelques pas. Elle avait laissé ses escarpins
dans la voiture. Sa peau était très claire. Comme souvent chez les
rousses. En tout cas, il avait lu cela quelque part. A pas lents
et la tête baissée, elle flâna dans l’herbe encore très haute mais
déjà desséchée. Elle s’arrêta et, le dos tourné à la voiture, ôta
aussi combinaison, soutien-gorge et slip.
Quand il s’approcha d’elle et la prit par l’épaule, se pressa contre
elle par-derrière de tout son corps et lui glissa son membre entre
les fesses, il sentit qu’elle était mouillée. Il lui chuchota à
l’oreille à quel point il la voulait, et de nouveau elle rit. Non
de ce rire bruyant ou clair qu’il connaissait déjà : elle riait
d’un souffle presque insonore, roucoulant, au rythme des mouvements
de ses hanches qui se frottaient à lui. Il vit encore son sourire
sous ses yeux fermés quand elle se tourna pour l’embrasser, puis
ils se laissèrent tous les deux ensemble, se tenant l’un à l’autre,
non vraiment tomber mais glisser sur le sol et dans l’herbe où gisaient
déjà ses sous-vêtements.
Elle échappa à son étreinte en se mettant à plat ventre. Elle attendait,
appuyée sur les deux mains, elle ne le regardait pas, il contemplait
son derrière et le caressa là où cela béait, puis il la saisit par
les hanches et la retourna doucement sur le dos. Souleva ses cuisses
et pénétra en elle. Pendant un moment, il crut sentir de la résistance,
mais ensuite elle le regarda, se pressa contre lui et suivit ses
mouvements. Il ne l’embrassait pas, il la regardait en face et s’activa
jusqu’à ce qu’il jouît. Réfléchit aussitôt et fut heureux qu’elle
lui plût toujours. Resta un moment couché dans l’herbe en silence
à côté d’elle, puis il s’agenouilla entre ses jambes et à la lumière
de la lune, à laquelle ses yeux s’étaient maintenant habitués, il
la regarda. Il vit pour la première fois sa maigreur et la toison
du pubis, pâle et clairsemée, les hanches et les épaules osseuses.
Les seins étaient pointus et petits. Les ongles de ses pieds étaient
vernis eux aussi. Autour des yeux, des cernes profonds qu’il n’avait
pas remarqués de tout le jour. Même alors, pensait-il, je ne l’ai
pas connue. Il lui caressa le ventre du plat de la main. On n’entendait
rien que le chuchotement inquiétant de l’herbe sèche. A vrai dire,
il faisait déjà sensiblement froid. C’est bientôt l’automne, pensa-t-il,
et il eut un petit sursaut de frayeur. « Viens, fumons une
cigarette », dit-elle en s’asseyant.
Il se leva et lui tendit la main. Tandis qu’il l’aidait à se mettre
debout, elle ramassa son linge. Main dans la main, ils revinrent
à pas lents vers la voiture et s’y assirent. Ils laissèrent les
portes de l’Isabella ouvertes comme des ailes largement étendues.
Il remarqua qu’elle tassait son slip entre ses jambes, pour ne pas
laisser de traces sur les housses en cuir synthétique. Elle mit
sa combinaison et il lui donna du feu. De nouveau, ils fumaient
sans rien dire, elle se contentait de lui caresser la cuisse de
la main gauche, comme si elle voulait s’assurer qu’il était toujours
là. Finalement, elle l’embrassa au cou, sur la poitrine et jeta
sa cigarette par la portière ouverte. L’embrassa comme hors d’haleine,
comme si elle ne pouvait plus se détacher de lui, elle lui suça
fortement les tétons jusqu’à ce qu’elle lui fît mal et qu’il la
repoussât. Mais elle n’eut qu’à lui faire un sourire et il se pencha
de nouveau sur elle, et cette fois elle le mordit au cou, il sentait
toujours cette main sur la face intérieure de sa cuisse, cette caresse
étrangement chaste qui aurait suffi à réveiller son désir, même
sans morsures. « Je n’en ai pas encore assez, murmura-t-elle
contre son cou.
— Moi non plus. »
Il fit glisser de côté la combinaison et lui mordit le mamelon droit,
elle se plia en avant comme s’il avait tendu en elle un ressort
intérieur, elle avait peine à rester sur le siège. Elle replia les
jambes et lui suça le cou à son tour, de plus en plus fort, comme
pour s’y cramponner. On eût dit des outils s’emboîtant les uns dans
les autres, il n’avait encore jamais touché quelqu’un ainsi, il
ne pouvait pas s’en défaire, la lâcher, et il se retenait avec peine
pour ne pas la blesser réellement. Ce fut seulement quand il eut
le goût du sang dans la bouche qu’il se détacha d’elle, épouvanté,
et au même moment sa bouche à elle et ce ressort intérieur qui les
reliait se détendirent, et elle glissa en arrière, tombant presque
hors de la voiture. « Viens ! »
Quand il eut fait le tour de l’Isabella, elle était déjà étendue
près du petit cours d’eau, dans l’herbe. On entendait distinctement
l’eau bruire autour des piles du pont, et la brise qui en montait
était plus froide qu’à proximité des buissons. A peine fut-il près
d’elle qu’elle se retourna, roula sur elle-même et se retrouva comme
auparavant, appuyée sur ses genoux et ses coudes repliés. Il ne
devait jamais oublier combien sa peau était chaude quand il s’approcha
d’elle à genoux et lui caressa le sexe. Il la maintint des deux
mains, la pénétra de nouveau et aussitôt elle se détendit, sa colonne
vertébrale se creusa lentement au niveau des reins, et son derrière
poussa contre le ventre de l’homme jusqu’à ce qu’il fût tout entier
en elle. Elle se berçait contre lui. « Plus fort !
— Encore plus ?
— Beaucoup plus ! »
Il ferma les yeux. « Alors ne bouge plus ! »
Elle n’obéit pas. Elle se retourna pour le voir et rit à nouveau
de son rire. Il rouvrit les yeux, tendit la main vers le visage
de la femme et empoigna ses cheveux courts, mais elle happa cette
main et aspira deux doigts dans sa bouche, si bien qu’il fut près
de jouir. Finalement, il la tint par le cou, un moment elle lui
échappa, puis elle laissa son cou reposer dans la grande main qui
l’enserrait. Elle le saisissait en même temps avec son sexe, comme
si elle bloquait ainsi son plaisir à lui, et il lui sembla que cela
ne pourrait plus jamais arrêter, qu’il ne jouirait jamais et qu’elle
comprenait son corps mieux que lui-même, alors qu’il ne la connaissait
pas même depuis un jour. « Regarde-moi ! »
Plus tard, il se demanda souvent combien de temps s’était écoulé
jusqu’à ce qu’en chuchotant, il la priât encore et encore de le
regarder. « Mais regarde-moi donc ! »
Elle restait muette. Ce fut seulement lorsqu’il en eut conscience
qu’il remarqua aussi qu’elle ne répondait plus à ses mouvements
depuis un temps infiniment long. Il se figea et tendit l’oreille,
et alors tout fut totalement silencieux, hormis l’herbe sifflante.
Elle ne le tenait plus. Toujours appuyée sur les genoux et les bras,
elle s’affaissait maintenant sur elle-même, il glissa hors d’elle
et elle lui échappa. Elle gisait là, lui tournant le dos, elle qui
venait de lui être si proche, et elle ne bougeait plus. Et il sentit,
il y pensa souvent plus tard, une sorte de fatigue tout à fait insolite
qui pesait lourdement sur lui. Une fatigue d’un tel noir nocturne,
que lui qui n’était pas un homme craintif, il fut pris soudain d’une
peur enfantine. Comme si quelque chose passait et arrivait jusqu’à
lui. Et cela passa réellement vite. Timidement, il se pencha sur
elle et la pria encore une fois de le regarder. « Regarde-moi ! »
Puis il la retourna.
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