Premiers chapitres
Françoise Henry

Juste avant l'hiver


Comédienne et auteur de pièces radiophoniques, Françoise Henry est née en 1959. Elle a publié Eclatements, Journée d'anniversaire, Le Postier, Un Amour malheureux, Mémoires d'un oiseau, La Lampe, et, chez Grasset : Le Rêve de Martin (2006, Prix Marguerite Audoux).





e vous ai toujours observée, Anna. Comme j'ai toujours observé mes serveuses. D'abord parce qu'elles sont jeunes et jolies (plus ou moins). Tout ce que je ne suis plus (ou n'ai jamais été). Evidemment, nous sommes obligés de les garder comme telles. C'est pour ça qu'elles ne durent pas. Nous n'avons pas le droit de les licencier, mais nous les envoyons ailleurs… Les clients veulent de la chair fraîche. Surtout les touristes. Il y a très peu de touristes ici. Mais le peu qui s'y risque, nous cherchons à le retenir. Nos serveuses sont jeunes, naïves, jolies. Enfin c'est ainsi qu'ils aiment les voir, dans ce pays qu'ils jugent arriéré, sans doute. Un peu triste, un peu pauvre. Cela leur fait peut-être du bien, leur donne du plaisir, de voir cette pauvreté. Cela les conforte dans le sentiment de leur puissance. Néanmoins, à l'heure du thé, ou du repas, ils apprécient de se retrouver dans un cadre, dirions-nous, plus rassurant. Voilà : ils cherchent à être rassurés. Notre café est fait pour ça. C'est un café où l'on peut venir en toute impunité, du moins le croyais-je jusqu'à ce qui vous est arrivé…
Deuxième raison pour laquelle je vous observe particulièrement : vous n'êtes pas tchèque. Vous êtes slovaque. Je dirais même plus : " slovache ". C'est comme ça qu'on les appelle, ces petites dindes de là-bas, de la Slovaquie, de Bratislava souvent, " montées " à Prague pour trouver du travail. Pour s'offrir une sorte d'ascension sociale, plutôt. On dit qu'elles sont si féminines, et savent si bien danser… En principe on fait tout pour qu'elles ne puissent pas rester. D'abord, pas de logement. C'est déjà si dur pour une femme seule, même tchèque, de trouver un logement, elles sont les dernières sur les listes d'attente… alors vous imaginez, pour une Slovaque seule ? Je me demande comment vous avez réussi à en dénicher un, Anna. Par connaissance, encore ? Par cette Magdalena ? Par une amie, dites-vous, de cette Magdalena ? Ou un ami… ? A moins que vous ayez des parents au Parti, ce qui m'étonnerait !… Mais j'y pense, sans doute par votre grand-mère slovaque, celle qui s'est mariée à un Tchèque, et votre seul point d'appui quand vous êtes arrivée ici, m'a-t-on dit… N'habiteriez-vous pas le studio d'un ancien amant de votre grand-mère ?… En tout cas vous nous êtes parvenue comme ça, comme un paquet-cadeau. Merci ! C'est l'Etat qui vous place. Nous n'avons pu qu'obtempérer. Mon mari trouve que vous avez de la classe. " Elle a de la classe ", m'a-t-il dit. Cette réflexion m'a déplu. De toute façon ici tout nous est imposé. Nous n'avons jamais notre mot à dire. Cependant, je dois reconnaître que cette " classe " que vous possédez et qu'admire mon mari sied tout à fait à ce que nous souhaitons pour notre café.
Troisième raison pour laquelle je n'ai jamais cessé de vous observer : c'est votre gaieté. Comment peut-on être gai dans un pays pareil ? Je considère la gaieté, la vôtre surtout, Anna, comme une insulte. Le pays est pauvre, les gens sont pauvres, la vie est pourrie. Nous vieillissons tous. Nous cessons de nous aimer. Et vous, vous êtes gaie. Comment faites-vous ? Cependant vous n'êtes pas la seule. J'ai constaté que beaucoup de gens, ici dans ce pays, sont assez gais. Mais d'une façon secrète, clandestine dirais-je. Ils sont donc d'autant plus gais. Leur gaieté éclate et fuse comme un bouchon de champagne. Cela ne me gêne pas, si je ne le vois pas. Mais vous, Anna, vous étiez gaie d'une façon… presque insolente. Ça je ne l'ai pas supporté.




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