Premiers chapitres
Françoise Henry
Le rêve de Martin

Comédienne et auteur de pièces radiophoniques, Françoise Henri est née en 1959. Elle a publié Eclatements (poésies), Journée d'anniversaire (Calmann-Lévy, 1998), Le Postier (Calmann-Lévy, 1999), Un Amour malheureux (Pauvert, 2000), Mémoires d'un oiseau (Pauvert, 2002), La Lampe (Gallimard, 2003).


'ai décidé de t'écrire cette lettre, Martin. Je sais que tu en entendras les mots un jour ou l'autre. Peut-être nous rencontrerons-nous enfin quand tu mourras, puisque cette lettre est posthume, puisque je suis morte. Tu es mon fils, Martin.
Je pourrais écrire à tes frères et sœurs, mais il me semble que je leur ai dit tout ce que j'ai pu de mon vivant. Ils étaient là, près de moi, et quand ils ont grandi, ils étaient encore près de moi. Mais toi, tu étais loin. Par ma volonté. Par ma faute.
Je t'écris, je te parle. J'ai enfin le temps. Je n'aurais pas eu les mots, sur terre, pour te parler ainsi. Je n'ai jamais été instruite, je n'ai jamais su écrire correctement. Mais, miracle sans doute, la mort délie les langues brutes, et frustes. Elle donne un langage à ceux qui n'en avaient pas. Elle permet de dire, avec de vraies phrases, et des mots clairs, ce qu'on n'a jamais pu exprimer ici-bas. Un peu comme dans ces rêves où, tout à coup, on quitte ses lourds sabots pour s'envoler pieds nus…
Je te vois, Martin.
Quand j'étais sur terre je t'imaginais mais je ne te voyais pas. Je devais tout reconstruire dans ma pensée, et ma pensée de toi était intense, toujours brûlante, mais à chaque fois insuffisante. D'être morte m'a beaucoup soulagée. J'ai enfin pu te voir, d'en haut, comme d'un nuage. Ta modeste silhouette noire sur le bord de la route, coiffée du béret, le même depuis des années, planté sur ta tête et sans doute collé par la crasse. On peut tout se dire, n'est-ce pas ? Tous les mots qui par pudeur, ou délicatesse, ne franchissent pas les lèvres des pauvres vivants que nous sommes, empêtrés dans nos désirs et nos peurs.
Oui, tu étais vraiment sale, tu as toujours été sale depuis que tu es parti de chez nous, que tu es arrivé chez eux, ce fameux 9 mai 1940. Moi aussi j'ai retenu cette date, elle est restée gravée en moi aussi fort qu'en toi, et cela je le sais, ta sœur Léontine me l'a dit, le jour où elle était venue chez les Badet te souhaiter ton anniversaire - tes quinze ans je crois. Tu lui aurais confié, ce jour-là, alors que tu la raccompagnais jusqu'à sa bicyclette, le cœur meurtri de la voir repartir vers chez nous, toi qui n'avais plus de " chez soi " : " Mon vrai anniversaire, il n'est pas aujourd'hui. Il est le 9 mai 1940.
- Pourquoi tu dis ça ? t'avait demandé Léontine. - Parce que c'est la naissance de ma souffrance ", lui as-tu répondu. Et moi je pourrais presque ajouter ceci à tes paroles, leur suite logique : le 9 mai 1940 je suis devenue un être de souffrance.
Qui t'acharnais-tu à guetter, Martin, quand tu restais debout des heures entières sur le bord de la route ? Des voitures dont tu reconnaîtrais le conducteur, un gars du coin, auquel tu aurais le bonheur d'adresser un signe et qui te paierait de retour ? D'autres dont tu cherchais à lire au passage, à toute vitesse, par un petit mouvement de cou sur le côté, le numéro de la plaque minéralogique et que, perplexe, secouant la tête d'un air surpris, tu suivais du regard jusqu'à ce qu'elles s'effacent de ta vue ? Qu'attendais-tu ? Que cherchais-tu ? Toi tu guettais, et moi, au-dessus de toi, je veillais. Ne le sentais-tu pas ?
Tu viens de partir de la maison de retraite. De t'enfuir, plutôt. Tu viens de leur faire ce coup-là. Non, je me trompe, ce n'est pas à eux que tu fais cela. A eux, quelle importance ? Ils t'aiment bien parce que tu es un vieillard docile. Un " patient " dans toute l'exactitude du terme. Ils se sentent un peu en cause, ils n'ont pas su te remarquer et te rattraper à l'instant où tu as quitté en douce la salle à manger, avec ton allure paisible, ta démarche claudicante. Ils espèrent, en ce moment, que tu n'es pas mort de froid, tombé dans quelque trou de cette humide campagne de mai, un mois que je détestais de mon vivant car la verdure des arbres était si charnue qu'elle buvait toute la lumière du jour. Et très souvent il pleuvait, en mai. Ils ne voudraient pas que tu aies attrapé froid. Mais ils ne te retrouveront pas. Je le sais. Car ce n'est pas à eux que tu fais ça, Martin. C'est à moi. Sinon pourquoi t'enfuirais-tu ce soir, le soir d'un 9 mai ? Cette date bien sûr n'est pas un hasard. C'est la vraie date de ton anniversaire, as-tu dit. Tu veux mourir le jour de ta naissance à la souffrance. Tu veux tuer la souffrance. Je vais même te dire autre chose : tu veux me rejoindre. Tu viens d'apprendre la mort de ton frère, Louis,
Petit Louis comme certains disaient encore. Lui dont tu as été tellement jaloux. Il est mort le 2 mai 2005, il y a quelques jours à peine, à presque soixante-sept ans. C'est un peu fort ! as-tu pensé. Il va rejoindre maman dans la tombe avant moi ! Ils sont venus te voir à la maison de retraite pour te l'annoncer, Albert, Léontine, tes plus ou moins fidèles frères et sœurs. Aux annonces de la mort des uns et des autres on se retrouve toujours. Tu as su que Petit Louis s'était jeté contre un arbre, avec sa voiture. Tu as su qu'il avait bu. Tu as pensé qu'il s'était suicidé et tu as sans doute eu raison. N'a-t-il pas cherché à foncer sur cet arbre, pour avoir une fois de plus la priorité sur toi ? Le compte rendu du journal était très clair, je l'ai lu comme une âme penchée par-dessus ton épaule, dans ta chambre de patient : … le conducteur, qui aurait dû fêter ses soixante-sept ans dans l'année, était dans un fort état d'ébriété, ce qui peut expliquer la perte totale de maîtrise du véhicule

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