|
Benoît Heimermann
Tabarly
Biographie
Grand Prix de la littérature sportive
(Trstan Bernard)
Grand reporter à l’Equipe Magazine depuis douze
ans. Il est l’auteur, entre autres, de Les combats de Muhamad
Ali (Prix Mumm) et Un siècle de sport (Calmann-Lévy).
1
51o 18’ N - 5o 53’ W
’est
une terre qui n’en finit plus. Une dent de pierre plantée
dans le dos de la mer. Un promontoire rocheux donnant l’illusion
de dominer le monde. L’illusion seulement. Preuve que l’on appartient
encore à la terre des hommes : plusieurs pancartes préviennent
du danger. Un simple faux pas et le promeneur risque de perdre pied
: sur ce territoire de contrebande, les sentiers bordés de
bruyères ne disent rien qui vaille. En contrebas, les vagues
jouent des grandes orgues et ajoutent à l’emphase. Au loin,
la corne de brume trompette à intervalle régulier.
Le phare de Longship scintille – un éclat blanc et rouge
toutes les cinq secondes – et laisse à peine deviner sa silhouette.
Un panneau supplémentaire indique que New York est perdu
à 5 035 kilomètres d’ici et les îles Scilly
à 44 kilomètres seulement. Land’s End, la " fin de
la terre " si bien nommée, ce bout de Cornouailles perdu
à l’extrême sud-ouest de l’Angleterre, prévient
plus qu’elle ne réconforte, met en garde plus qu’elle ne
rassure.
Cette borne ultime échouée au plus loin de la B 3315
– inextricable tunnel de verdure où deux voitures tiennent
tout juste côte à côte –, ces points de suspension
qui, ensuite, s’effilochent dans la houle, Eric Tabarly les a toisés
le jeudi 11 juin 1998. En compagnie de quelques équipiers
et amis, la veille de son départ définitif. Il convenait
de tuer le temps. Depuis quarante-huit heures, Pen Duick,
son bateau merveilleux, sourire noir coiffé de voiles immaculées,
est englué à Newlyn, principal port de pêche
de la région. Les conditions météo ne sont
pas bonnes. Désireux de rejoindre l’Ecosse par la mer d’Irlande,
le maître capitaine ne veut pas prendre le risque de se colleter
avec le vent du nord qui refuse de mollir et lève une houle
furieuse. Attendu le 20 à Fairlie, dans l’embouchure de la
Clyde, en aval de Glasgow, où est organisé un rassemblement
de voiliers anciens tous dessinés – comme Pen Duick
– par William Fife, Tabarly prend son mal en patience. Et ses compagnons
avec lui.
Il y a là Candida et Antoine Costa, la soixantaine sportive,
le sourire généreux, venus de Chamonix. Elle, occupée
un temps à diriger un commerce de pâtes, lui, dentiste
au bord de la retraite. Cette croisière, l’ami Eric la leur
a promis depuis un certain temps déjà, juste retour
de multiples randonnées à ski partagées en
commun et de soirées plus nombreuses encore. Il y a là
Erwan Quéméré, silhouette délicate,
moustache de gabier et distante connaissance. C’est un enfant de
Quimper, grandi, comme Eric, dans les privations d’après
guerre, comme lui, amoureux des choses de la mer. Trois ans seulement
les séparent, mais beaucoup de choses les rapprochent : le
goût pour les lignes pures, les ciels incertains, les navigations
rudimentaires. Parfait photographe, auteur de nombreux livres, d’expositions
innombrables, Erwan a souvent échangé avec Eric, mais
curieusement, il n’a jamais navigué à bord de Pen
Duick. Il y a là Jacques Rebec, force trapue et manières
discrètes. Cet ancien de la Marine accuse dix ans de moins
que le capitaine, mais s’agissant de voile et de vieux gréements,
c’est un pur novice pour ne pas dire davantage. Son enthousiasme
est heureusement une bénédiction : il est là
comme à la fête, trop heureux de servir et de découvrir.
Partagent aussi ces journées incertaines Elisabeth et Bo
Ericson, un couple de Suédois entré en contact avec
Eric une demi-douzaine d’années plus tôt à Stockholm
à l’arrivée d’une course de l’Europe. Eux aussi en
pincent pour les vieilles coques et leur Magda IV, ex-propriété
du mari de l’écrivain Karen Blixen, en particulier. Déjà
invités au centenaire de Pen Duick, célébré
du 29 au 31 mai à Bénodet, ils ne voudraient rater
son prolongement écossais pour rien au monde. Deux matelots
supplémentaires, aux allures de Vikings, les accompagnent
et les aident pour l’entretien et la navigation.
Pour meubler les journées qui s’éternisent, Candida
suggère de louer un minibus que Bo conduit avec maîtrise.
On visite les jardins de Heligan plantés d’essences multiples,
le port lilliputien de Mouse Hole que les peintres anglais vénèrent
et le musée de Charleston, dominé, ce jour-là,
par deux bricks de deux et trois mâts obligés de multiplier
les manœuvres avant de venir à bout de la jetée en
chicane qui précède le quai. Partout, Eric goûte
au spectacle, commente, explique. Il connaît très bien
la région, l’apprécie, y compris les fish and chips
que la petite colonie en balade déguste ici et là.
Le patron de Pen Duick est heureux et ne déplore,
en fait, qu’une secondaire contrariété : ne pouvoir
se procurer un câble galvanisé de 6 mm ! Ne trouvant
son bonheur ni à Newlyn, ni à Penzance, le mini-bus
pousse jusqu’à Falmouth, où mouillent Endeavour
et Kentra, deux autres joyaux restaurées comme des
tableaux de maître. La zone portuaire, où ces merveilles
relâchent, est interdite au public, mais puisqu’on assure
au garde en faction que le petit homme assis au fond du van est
Eric Tabarly, un passe-droit est accordé sans façon...
Durant ces quelques jours, Erwan Quéméré se
souvient d’un capitaine décontracté, apaisé,
" heureux de farfouiller chez les shipshandlers du coin, de se promener
sans but précis, de partager avec des gens discrets ". Une
semaine seulement après la fête organisée chez
lui, Eric, centre de toutes les attentions, est satisfait d’être
revenu à des conversations plus sages et des habitudes moins
exposées. Il a apprécié l’hommage, applaudi
les efforts de son épouse, les attentions de ses plus proches
amis, bu et chanté de bon cœur, mais – il ne le cache pas
à ses présents confidents – son plaisir eût
encore gagné en intensité, si ce beau rendez-vous
avait pu faire l’économie de quelques obligations. Pour un
solitaire, trois cents convives, oui, c’était vraiment beaucoup
!
Là, sur cette terre anglaise qui ressemble souvent, à
s’y méprendre, aux bords de l’Odet qu’il habite, Eric décompresse
et attend. Déjà, il imagine le jubilé écossais
qui, il le sait, sera davantage qu’une redite. Pour ces choses-là,
les Britanniques sont experts ! William Collier, docteur en histoire
maritime et spécialiste de la marque au dragon d’or, a promis
la présence de treize unités imaginées par
les Fife père, fils et petit-fils 1. Mieux qu’une
commémoration : un retour aux sources. Même si, en
ces lieux champêtres et désolés, les chantiers
ont fermé leurs portes depuis une quarantaine d’années
déjà, même si plusieurs centaines d’unités
se sont évanouies dans la nature, l’esprit demeure, à
l’image de la cale de halage et de l’antique clocher, surmonté
d’une splendide girouette représentant le Latifa,
ultime croiseur conçu par le dernier de la lignée
de ces précieux architectes.
Entre deux célébrations, entre deux eaux, Tabarly
ronge son frein sans maugréer, sans s’énerver, comme
le font tous les marins du monde en attente d’une météo
plus clémente. Son équipage n’est peut-être
pas exceptionnel, mais l’ambiance est cordiale. Eric n’est ni soucieux,
ni inquiet. Au contraire, il profite de l’occasion pour mieux se
familiariser avec ses " matelots ", en particulier, avec le plus
inattendu d’entre eux, Jacques Rebec, dont il a réellement
fait la connaissance à peine quinze jours auparavant...
Le cas de l’ancien " gars de la marine " n’est pas banal. Mieux
que tout autre, il illustre l’état d’esprit qui habite alors
le capitaine du Pen Duick. Un mélange de réalisme
et de désinvolture, de fatalisme et d’imprudence, où
il est certes question de savoir-faire supérieur et d’expérience
incomparable, mais où l’on note aussi une certaine légèreté
à se croire exonéré du pire. Eric Tabarly a
décidé de faire avec lui (comme avec le reste de l’équipage)
faute d’autres possibilités. Et d’abord parce que son désir
– toujours supérieur aux contingences – l’invitait à
gagner l’Ecosse coûte que coûte. Un grand écart
consenti, une obstination assumée que le témoignage,
pudique, respectueux, du plus candide de ses coéquipiers
montre mieux que tous les commentaires, explications et justifications
qui s’accumuleront par la suite.
Jacques Rebec est un homme sage et délicieux. Dans le salon
de son pavillon, posé sur les hauteurs de Toulon, un aimable
bric-à-brac de statues d’ivoire, de bois laqués et
de peintures sur soie résument sa vie et ses voyages. Vingt-cinq
ans de bourlingue à servir autour du monde à bord
d’une bonne demi-douzaine de bateaux " gris " de la Marine nationale,
plus dix années supplémentaires achevées sur
le pont du porte-avions Clemenceau. Quelques brochures touristiques,
des coupures de journaux et d’imposants albums de photos se perdent
du côté de Canton, Bali ou Djibouti. La conversation
du collectionneur, elle, ne s’égare jamais. Jean Rebec n’est
pas un hâbleur à la manière du personnage du
Singe en hiver d’Antoine Blondin, plutôt un témoin
lucide, heureux d’avoir connu l’ailleurs et fier d’en faire partager
le goût. Pour l’essentiel, le soldat dévoué
fut apprenti mécanicien, armurier, maître principal,
avant d’être élevé au grade de lieutenant de
vaisseau au terme de sa carrière.
Le retour à terre, programmé en 1996, ne l’enchante
guère. Pas plus que la perspective, en attendant sa retraite
définitive, de passer deux ans et demi en poste sur l’île
du Levant : " A cinquante-deux ans, je ne m’estimais pas encore
fini, j’avais encore envie de faire un tas de choses... " Du bateau
bien sûr, ou plus exactement du voilier. Depuis qu’il est
revenu à quai, le toujours jeune homme prend goût à
la manœuvre, découvre le dériveur et effectue deux
stages consécutifs à l’école des Glénans,
la Mecque des plaisanciers en devenir : " Je n’étais pas
aguerri, mais, bon, ça rentrait petit à petit, je
prenais goût à la chose et me débrouillais de
mieux en mieux. " Au point d’envisager une croisière en bonne
et due forme ? La logique lui commande de contacter quelques connaissances,
ses partenaires de régate ou d’anciens copains de promotion,
mais Rebec fait davantage : il prend sa plus belle plume et décide
d’envoyer un appel à candidature aux valeurs sûres
du nautisme français. Son choix se porte sur ses marins préférés
: Olivier de Kersauson, Jean-Louis Etienne, Michel Jaouen et...
Eric Tabarly. Un carré d’as qui l’intimide moins qu’il ne
le motive : " Après tout, si on les admire, c’est qu’ils
sont exceptionnels. Et s’ils sont exceptionnels pourquoi ne pas
profiter de leur expérience ? "
Jacques Rebec n’est pas présomptueux, il est logique. Impossible,
par exemple, d’envoyer les quatre lettres en même temps :
" Et s’il prenait l’envie à deux de mes correspondants de
me répondre favorablement en même temps ? Comment choisir
sans être inconvenant ? Comment trancher sans avoir de remords
? " Le 16 août, le retraité envoie trois belles pages
manuscrites à Eric Tabarly, parce qu’il est " le plus grand
", celui dont il a lu tous les livres, suivi tous les exploits,
mais aussi parce qu’il est le seul qu’il a eu la chance d’approcher,
à trois reprises pour être précis.
En 1977, aux Saintes, Tabarly, en goguette à bord de Pen
Duick VI, vient saluer, tee-shirt délavé et short
sans manière, le commandant de l’escorteur d’escadre Forbin
lui aussi au mouillage dans la baie. Officier de quart à
la coupée ce jour-là, Jacques Rebec lui rend anonymement
les honneurs. En 1984, le même est à Newport à
bord de la frégate Montcalm. Il sait l’arrivée
de la Transat anglaise toute proche et espère offrir un blason
militaire (une " tape de bouche ") au quatrième de l’épreuve
2. Consigné à bord le jour J, Rebec ne
peut malheureusement remettre son cadeau. En 1990 il y parvient
enfin. Eric Tabarly inaugurant à Toulon une petite exposition
consacrée au Pen Duick, définitivement restauré,
l’admirateur est au rang des visiteurs, son trophée sous
le bras qu’il échange contre une photo dédicacée...
Ces signes, plus que ces rencontres, Jacques Rebec les énumère
dès l’entame de sa fameuse lettre et les fait suivre de quelques
vérités tout à fait dans le ton – il ne le
sait pas encore – de celles que Tabarly apprécie : " La moyenne
d’âge des stagiaires aux Glénans est paraît-il
de vingt-six ans ; c’est excellent pour moi, mais je leur élève
bigrement la moyenne. (...) C’est vrai que j’ai déjà
consommé cinquante-deux années de ma jeunesse ; autant
dire que j’ai encore de l’eau à courir... si Dieu y consent.
" Sa requête ne vient qu’après : " A partir de 1998,
je suis, avec enthousiasme, libre d’accepter toute possibilité
de naviguer au départ de et pour toute destination. " Une
mise à disposition à la fois embarrassée et
gênée, glissée comme si de rien n’était,
juste avant que ne se bousculent conclusion et signature : " Toujours
est-il qu’un marin à terre est un poisson hors de l’eau...
On s’y ennuie à mourir ! Cordialement 3... "
En août 1997 – la lettre date du 16 – Eric Tabarly dispute
entre le sud de l’Angleterre et l’Irlande, le classique Fastnet,
avec Yves Parlier, à bord d’Aquitaine Innovation,
un 60 pieds ultramoderne dont il apprécie les performances
mais critique le confort. La perspective de disputer la Transat
en double Le Havre-Carthagène en novembre et en pareille
compagnie n’est pas affirmée, mais l’idée fait son
chemin. La célébration des cent ans de Pen Duick,
prévue dans un peu moins d’un an, et le récent lancement
en librairie de ses Mémoires du large, compilation
revisitée de ses anciens récits de course, l’obligent
à répondre à de nombreuses sollicitations.
Le 25 août pourtant, une semaine après avoir reçu
la lettre de l’inconnu Rebec, il prend sur son temps et rédige,
avec soin, une réponse qu’il est intéressant de publier
in extenso :
" Cher camarade,
C’est bien volontiers que je vous embarquerai sur Pen Duick la
saison prochaine. Je crains, cependant, que vous ne soyez mis à
la retraite qu’à votre anniversaire, en août 1998.
(Ce n’est pas au capitaine de frégate Tabarly que l’on va
apprendre les usages et les règles de la Marine !)
" Voici néanmoins mon programme pour 1998 : 28, 29, 30, 31
mai : rassemblement de bateaux dessinés par William Fife
pour fêter les cent ans de Pen Duick à Bénodet.
Tout de suite après, départ pour l’Ecosse où
il y a un autre rassemblement de plans Fife le 26 juin. Nous continuerons
par une croisière en Ecosse et en Irlande avant de rentrer
à Bénodet début août.
Pour août rien n’est défini et comme je naviguerai
en famille, je ne sais pas encore si j’aurai de la place disponible.
Bien cordialement 4. "
Dans la boîte aux lettres du petit pavillon de Toulon, la
première lettre de " Monsieur Tabarly " fait l’effet d’une
bombe. Femme et enfants partagent l’émoi du mari et du père
qui se pince tout autant qu’il se réjouit. Quelle simplicité
! Quelle gentillesse ! Oui, mais " Monsieur Tabarly " a raison :
la fameuse date butoir et l’officielle mise à la retraite
ne risquent-elles pas l’une et l’autre de passer par-dessus bord
la si belle et si inattendue proposition ?
Jacques Rebec ne se démonte pas : dès le lendemain,
il interroge le responsable du personnel de son secteur : " Eric
Tabarly me demande, puis-je bénéficier d’une faveur
de deux mois eu égard aux services rendus et aux innombrables
jours de vacances jamais réclamés ? " Le 8 septembre
(inutile de perdre davantage de temps), une nouvelle lettre est
envoyée à Bénodet qui confirme sa mise en disponibilité
: " Si donc, vous acceptez un " vieux loufia " à l’esprit
jeune, qui ne parle pas ou très peu la langue de Shakespeare,
et si vous avez une place à bord de Pen Duick pour
un boulinard qui a encore beaucoup à apprendre : alors je
suis votre homme 5 ! "
Il n’en faudra pas plus, juste un coup de téléphone
supplémentaire, pour confirmer le rêve et l’engagement.
Eric Tabarly est peut-être le marin le plus célèbre
de France, il rencontre souvent des difficultés à
composer ses embarquements. Les amis ont leurs charges de famille,
les anciens leurs emplois du temps, les plus jeunes des ambitions
plus sportives. Passe pour une sortie ou un week-end, mais les travaux
d’appoint ou les croisières au long cours suscitent moins
d’enthousiasme. Entrave supplémentaire : Eric n’a jamais
consenti, comme il est de plus en plus d’usage par ailleurs, le
moindre défraiement, ni le plus petit salaire. Le plaisir
d’être là, la joie de partager, l’honneur de naviguer
sont, à ses yeux, des récompenses qui se suffisent
à elles-mêmes.
En priorité, Eric Tabarly compte, depuis plusieurs années
déjà, sur le généreux Jérôme
Boyer, la quarantaine, la discrétion faite homme, issu d’un
milieu favorisé mais sans attaches précises, qui jamais
ne compte ni ne calcule. Il profite aussi, depuis peu, de la fraîcheur
d’esprit de Yann Jameson, jeune marin irlandais, skipper prometteur,
qui, lui aussi, se donne et s’investit sans compter. En dehors de
ces deux fidèles, il faut souvent d’autres bras. D’autant
que le cotre centenaire est exigeant : il impose une quantité
non négligeable d’huile de coude et un ordre contraignant
à respecter dès qu’il est question de changer d’allure,
de cap ou de voilure. Le " moussaillon " Rebec, c’est certain, ne
sera pas de trop !
La preuve : le 18 décembre – Eric Tabarly a non seulement
couru la Transat Le Havre-Carthagène, mais il l’a qui plus
est gagnée ! – une nouvelle lettre part pour Toulon. Le capitaine
et son futur matelot ne se sont toujours pas rencontrés,
mais le ton, cette fois, est amical et les explications qui l’accompagnent
on ne peut plus détaillées. Deux pages durant, Tabarly
passe en revue la garde-robe de Pen Duick (trinquette, foc,
flying-jib, etc.), les combinaisons recommandées (au largue
par petite brise, au vent arrière, au vent de travers, etc.).
Il détaille aussi avec un soin quasi maniaque le paquetage
de son équipier à venir : un ciré, une veste
de quart, cinq ou six tee-shirts, deux pantalons de toile – " Je
proscris les jeans qui ne sèchent pas. J’utilise des pantalons
de Tergal ou en toile de coton " –, deux vareuses de toile, deux
jerseys, un sac de couchage – " Personnellement, ayant trop chaud
dans un sac, j’utilise une couverture et un sac à viande
" –, etc. Abandonnant au tout dernier paragraphe l’embarrassante
question financière que ce branle-bas général
suppose : " Pour le budget à prévoir, je ne m’en suis
jamais soucié, mais ça ne va pas chercher loin. Il
n’y a que les frais de nourriture 6... "
A quelques jours de Noël, Jacques Rebec ne peut rêver
plus beau cadeau. Durant toute la fin de l’hiver et le début
du printemps, il rumine sa chance et l’exceptionnel de la situation.
Achève ses obligations, effectue une dernière visite
sur l’île du Levant, où il était stationné
ces deux dernières années, relit quelques bouquins
de mer et peaufine pour la énième fois son sac. Le
21 mai, sept jours avant que ne débutent les festivités
du centenaire, sans autre lettre ni contact supplémentaire,
si ce n’est un ultime coup de téléphone de routine,
il gagne Bénodet en train et emprunte un taxi jusqu’à
Gouesnac’h où résident les Tabarly. Lorsqu’il arrive
en fin de matinée, la maison bruit des mille et un préparatifs
indispensables à la fête. Eric est parti et Jacqueline
affairée. S’il retourne au port, lui dit-elle, il a une chance
de voir Pen Duick rentrer. Le taxi qui patiente sur le gravier
refait le chemin inverse, mais Jacques Rebec ne réalise toujours
pas : " C’était assez fou comme situation. Je me retrouvais
au bout du quai de Bénodet avec mon sac, j’ai attendu un
peu et j’ai vu une belle voile arriver. Je ne l’ai pas reconnue
tout de suite. Les photos sont un peu trompeuses. Quand elle s’est
approchée, je n’ai pas pu me retenir : je suis allé
dans la cabine téléphonique la plus proche et j’ai
annoncé à ma femme que je " voyais " Tabarly ! "
" Bonjour. " Les deux hommes ont la même taille, la même
poigne. Moins par nature que par la force des circonstances, l’invité
s’habitue d’emblée au silence de son hôte. Bien que
la maison de Gouesnac’h soit agitée d’allées et venues
permanentes et que le téléphone sonne sans discontinuer,
la table est dressée et le déjeuner servi dans la
foulée. La conversation est anodine et ne s’envole vraiment
qu’au moment du café à propos des fameux Lancaster
qu’Eric a pilotés jadis et que Jacques admirait dans sa jeunesse
depuis le plancher des vaches. Plutôt que de s’installer au
premier étage de la longère, le matelot est invité
à prendre ses quartiers à bord de Pen Duick,
installé juste en aval, à Pen Foul, en plein milieu
du chenal. Contrarié par la marée et les courants,
Jacques se familiarise comme il peut avec l’annexe qu’il est obligé
de manier – comme Tabarly – à la godille. Premier jugement
et première sentence : " C’est pas mal, mais il y a encore
beaucoup à faire ! " Eric s’étonne encore du poids
de son sac. Un peu gêné, Jacques avoue un matériel
photo important. La moue qui s’ensuit ajoute à son malaise.
Deuxième jugement et première absolution : " Si tu
ne me demandes pas de poser, ça va... "
Sans doute sont-ils nombreux les équipiers qui peuvent revendiquer
semblable prise en main, mais le cas de Jacques Rebec est à
part. Il éclaire si justement la réalité du
moment, symbolise si fort les priorités de Tabarly, ses rapports
aux hommes et aux contingences, qu’il vaut d’être accompagné
jusque dans ses plus infinis détails. La béatification
post mortem du plus grand marin de France ne doit pas nous
égarer : même à la veille d’une fête qui
devait célébrer en quelque sorte son statut majuscule
et marquer son excellence pour toujours, celui-ci ne profitait d’aucune
priorité ni attention particulière. A l’inverse de
ses pairs ouvertement engagés sur le front de la compétition,
gâtés par des sponsors et fournisseurs de plus en plus
généreux, Tabarly devait souvent avoir recours à
des solutions minimalistes. Son tempérament ne l’incitait
guère, il est vrai, à se plaindre, à tourner
une difficulté, à espérer une amélioration.
Cet équipier que le hasard lui propose – comme les autres
qui l’accompagneront lors de cet ultime voyage – ne pouvait que
lui convenir puisque, non content de satisfaire le plaisir du principal
intéressé, il palliait un manque, résolvait
un problème, ajoutait à l’ordinaire sans que cela
lui coûte ni en démarches, ni en contraintes supplémentaires.
La solution n’est sans doute pas idéale, mais elle a l’avantage
d’être simple, mutuellement souhaitée. En tous lieux,
en toutes circonstances, Tabarly a toujours préféré
s’adapter en douceur à une situation moyenne plutôt
que d’exiger que celle-ci présente un maximum de garanties
préalables.
Rebec mesure sa chance. Il prend ses aises à l’intérieur
du beau bateau, s’habitue à sa couchette à tiroir
et casse la croûte à la lueur de la lampe à
pétrole, seul éclairage du bord. Il cherche à
se rendre utile, brique le compas et recueille, à l’issue
de l’exercice, un premier sourire de contentement. Le week-end précédant
la fête, Pen Duick embarque, comme promis, quelques
jeunes de Grand Largue, association d’aide à la réinsertion,
qu’Eric parraine depuis quelques années. Tout le monde est
décontracté, émerveillé, sauf le capitaine
dont les yeux ne quittent pratiquement pas sa grand-voile qui "
" pochait " un peu et qu’il a renvoyée à Lorient dès
que nous sommes revenus à Bénodet. "
Quarante-huit heures plus tard, Pen Duick repart pour l’île
aux Moutons, terre minuscule située sur la route de Glénan.
Les bateaux de la fête doivent s’y rendre au terme d’une navigation
côtière et un minimum de préparation est nécessaire.
Eric passe la faux à proximité du point de débarquement
et ceux qui l’accompagnent ramassent l’herbe de bon cœur. " Sans
prévenir, il est allé se baigner. L’eau devait être
à 17o . Il est revenu avec deux pleines poignées
de clams, a ouvert son beau panier en osier capitonné de
vichy et nous a invités à partager son pique-nique.
Il était heureux, mais aussi un peu déçu que
si peu de monde soit venu lui donner un coup de main pour ce boulot
supplémentaire..."
Malgré le mauvais temps, la célébration du
centenaire de Pen Duick se déroule sans anicroche.
La sortie à Glénan est annulée, mais pas la
régate. Tous les anciens sont venus et les édiles
locaux par la même occasion. En fin de journée, le
dimanche, même Olivier de Kersauson, peu porté sur
la " voile d’autrefois " et les pâmoisons qu’elle suscite
trop souvent, rejoint la longère des Tabarly. Claude Luter,
ami de vieille date, improvise un bœuf, les toasts et chansons,
toujours les mêmes, se succèdent. En guise de conclusion,
Eric tend un magnifique bouquet à Jacqueline sous le chapiteau
dressé pour la circonstance. Le remerciement qu’il reçoit
en retour est ému : " C’est bien la première fois
que tu m’offres un bouquet acheté chez le marchand ! " Et
la réponse qui l’accompagne instantanée : " Ben, c’est
normal, il y en a plein le jardin... "
Trois jours ne sont pas de trop pour remettre en place ses meubles
et ses idées, pour apprêter et peaufiner le bateau
en vue de la navigation prochaine. Eric est de toutes les corvées.
Il participe au nettoyage et à l’avitaillement, comme à
son habitude. Les cent cinquante bouteilles de châteauneuf-du-pape
(domaine de Tout-Vent 1997) chargées à bord suscitent
quelques commentaires sur le quai voisin : " ... Ben dis donc, ils
ne s’embêtent pas... " et autant de haussements d’épaules
en échange. Jérôme Boyer et Yann Jameson participent
aux préparatifs, mais l’un et l’autre ont clairement informé
leur " patron " qu’ils n’embarqueraient pas pour ce voyage-ci. Le
mariage d’un parent pour le premier, d’autres obligations pour le
second ne leur permettent pas de se libérer en temps voulu.
Deux, trois jours plus tard éventuellement... Eric enregistre,
mais n’en démord pas : il veut lever l’ancre dès que
possible. Peut-être s’imagine-t-il que, comme à l’ordinaire,
le " non " de ses équipiers dévoués – jamais
défrayés, ni rétribués – se métamorphoserait
à la dernière minute comme ce fut si souvent le cas.
Peut-être Jérôme et Yann, espéraient-ils
à l’inverse, que leur capitaine obstiné – jamais affolé,
ni paniqué – réviserait, lui-même et pour une
fois, son si définitif point de vue.
L’avant-veille du départ, programmé le mercredi 3
juin, Eric et Jacqueline dînent chez leur ami de toujours,
Bernard Garçon, médecin à la retraite, installé
dans une belle maison en bord de mer, au Letty, juste au sud de
Bénodet. L’échange, comme souvent en pareil lieu,
est rigolard et badin. A une ou deux reprises, Tabarly évoque
le retrait de ses habituels équipiers et les difficultés
qu’il rencontre à les remplacer. Ses hôtes lui conseillent
de patienter, de reporter son départ. " Ah, je vais prendre
du retard... " Dans l’entrée, au moment de se quitter, le
charmant toubib qui a partagé tant de régates et de
soirées avec son ami insiste une dernière fois : "
N’oublie pas que tu n’es pas seul... "
A peine rentré chez lui, Tabarly passe encore un coup de
téléphone à Yannick Le Maguer, son assureur,
mais surtout, comme Garçon, son indéfectible compagnon
de route depuis près de quarante ans. Entre Concarneau –
où Le Maguer habite une villa perchée sur la colline
– le Letty et Gouesnac’h les kilomètres n’existent pas. Ces
trois-là – et leurs épouses – s’entendent à
la perfection. Ils parlent le même langage, collectionnent
de semblables centres d’intérêt et partagent des valeurs
équivalentes. Pas une semaine sans qu’ils s’appellent ou
ne se croisent, pas de vacances sans envisager une récréation
commune.
Il est 23 h 30 et Eric invite Yannick à contacter dans la
seconde quelques-uns de ses propres équipiers. Il fixe le
départ de Pen Duick au lendemain matin – ce qui en
langage tabarlien signifie au mieux en fin de matinée, au
pire en début d’après-midi. Le Maguer qui possède
lui-même un voilier – le Jean d’Horta, dédié
à son père décédé et enterré
aux Açores – contacte, en pleine nuit, Nicolas, Gaby et Patrick.
A minuit trente, son rapport est négatif. Ses hommes sont
éventuellement intéressés, mais le délai
est trop court. Pas le temps de prévoir, ni de se retourner.
Yannick insiste : " Tu devrais au moins attendre quarante-huit heures
de plus... "
Non, il ne patientera pas si longtemps puisque la date du rendez-vous
est fixée de longue date, que le calendrier marin lui commande
de partir dès que la marée sera favorable, que les
étapes seront courtes et sans dangers, et que les équipiers,
une fois libérés, ne manqueront pas de le rejoindre
chemin faisant. De fait, il accorde au doute vingt-quatre heures
de répit, mais le jeudi à 13 h 45, il retrouve tout
son monde sur la cale de Sainte-Marine en face de Bénodet
(Jacqueline, Jacques Rebec, Candida et Antoine Costa ; mais aussi
Elisabeth et Bo Ericson et leurs deux matelots ; mais encore Jérôme
Boyer et Yann Jameson) pour le traditionnel casse-croûte d’avant
départ. Chacun demeure campé sur ses positions. Jacqueline
: " En vingt-deux ans de vie commune, une seule fois je lui ai demandé
de ne pas partir, ou tout au moins de ne pas partir dans ces conditions
et c’était cette fois-là... " Jacques Rebec : " Eric
était très calme. A la différence de Jacqueline,
il n’était pas inquiet du tout. Il semblait avoir intégré
les arguments de ceux qui avaient demandé à rester.
Franchement, il ne semblait pas leur en vouloir le moins du monde.
Il se disait que les choses allaient naturellement évoluer.
"
De toute façon, il ferait route de conserve avec Magda
et Erwan Quéméré (que Jérôme Boyer
a lui-même prévenu) viendrait à son bord dès
sa première escale anglaise. Jacques Rebec : " Nous sommes
vraiment partis sur la pointe des pieds. Direction Audierne pour
faire le plein de gas-oil puis, le lendemain, le 6, direction Ouessant,
où Eric avait rendez-vous avec Jean-René Kéruzoré
qui voulait tourner un film vidéo en sa compagnie. Nous avons
passé le raz de Sein sous le soleil. Eric était en
maillot de bain. Cela aurait fait une belle photo, mais je n’ai
pas osé descendre chercher mon appareil. En fin d’après-midi,
la brume s’est levée et le phare de la Jument a disparu.
Eric a sorti un GPS, un Sony première génération,
un truc monstrueux, mais nous n’avons pas trouvé l’entrée
de Lampaul pour autant. Le ressac devenant de plus en plus audible,
nous avons décidé de faire demi-tour. C’est un bateau
de pêche – qui avait déjà assuré le remorquage
de Magda – qui nous a conduits au port. Eric est allé
remercier le capitaine avec deux bouteilles de côtes-du-rhône.
Il est revenu avec quatre de ses gars qui voulaient visiter Pen
Duick et qui nous ont offert une pleine plâtrée
de pinces de dormeur. Avec un bon camembert en supplément,
la soirée a été parfaite. "
Le dimanche, Pen Duick rejoint la baie du Stiff de l’autre
côté de l’île. L’irrésistible Kéruzoré,
boute-en-train notoire, tourne son film, amuse la galerie, exécute
d’étonnants tours de passe-passe. Eric est aux anges : "
En mer on navigue, à quai on s’amuse... " Le lendemain, cap
sur les Scilly. Magda mais aussi Kentra, un autre
Fife, plus récent et plus long, également en route
pour l’Ecosse, ont pris les devants. Le temps n’est pas fameux,
mais maniable. Pen Duick fait route sous voile de cape. La
plus grande est installée sur Magda. Les quatre locataires
du bord appliquent les classiques quarts de marine. Candida, plutôt
dans son élément, se débrouille bien. Antoine
qui ne dispose même pas d’un ciré adapté est
moins à l’aise. Quant à Jacques, il se réjouit
: il effectue là sa première " traversée "
à bord d’un voilier ! Le cœur y est mais beaucoup moins l’estomac.
Vers 19 heures, juste avant de prendre son tour, il rend tout son
soûl par-dessus bord. " Dans le regard d’Eric, j’ai lu à
la fois de l’irritation et de l’inquiétude. Vu mon état,
il était difficile, pour moi, de faire la part des choses...
Evidemment, il n’a pas dit un mot et nous n’en avons jamais reparlé.
" A 20 h 30, le 9, Pen Duick est à Newlyn, à
couple de Magda, en sixième position par rapport au
quai.
Erwan arrivé par avion est au rendez-vous tout comme l’adjoint
de la capitainerie pressé de récupérer les
neuf livres quotidiennes du mouillage. Personne dans les ateliers
et hangars voisins ne prête attention aux beaux voiliers de
passage qui jurent avec les antédiluviennes unités
entassées à la périphérie. Newlyn n’est
pas Bénodet. Plutôt Le Conquet ou Douarnenez. En plus
industrieux, en moins pittoresque. Les innombrables chalutiers de
la Bryan D. Stevenson Co. – cela ne s’invente pas ! –, la plus importante
compagnie de pêche privée d’Europe, déchargent
leurs cargaisons, pansent leurs plaies, vaquent à l’essentiel.
A la Fishermen’s Mission, bâtiment de pierre qui domine le
port depuis un siècle, un tableau annonce les funérailles
d’un ancien " pilot " et le tirage au sort du prochain tournoi de
billard. Sous un plafond couleur nicotine, deux préposés
distribuent un " repas pour tous " peu ragoûtant mais gratuit.
A défaut de se fondre dans le paysage, les " touristes "
de Pen Duick et de Magda s’organisent. Les bulletins
météo qui se succèdent leur promettent un départ
retardé de quarante-huit heures au minimum, de soixante-douze
heures au maximum. L’opportunité, on l’a vu, de baguenauder
alentour, de récupérer un câble galvanisé,
de visiter quelques vieilles pierres et de voir à quoi ressemble
Land’s End, la " terre du bout du monde ". Sous un beau rayon de
soleil, Candida ose : " Elle n’a pas l’air si terrible que cela
votre mer d’Irlande... " Eric en est moins persuadé : " Attends
d’être dessus et tu verras... " L’ambiance est rieuse, agréable.
Le 10 au soir, les neuf se retrouvent à bord de Magda.
Menu suédois à la carte. Les harengs marinés
ravissent toute la tablée, à l’exception de Tabarly
peu porté sur la chose. Suivent les inévitables conclusions
chantées et la Fanny de Laninon de Pierre Mac Orlan
en particulier :
" J’ai plus rien en survivance,
Et quand je bois un coup de trop,
Je sais que ma dernièr’ chance
Sera d’faire un trou dans l’eau. "
Rebec prend la complainte en marche, mais se fait rabrouer gentiment
: " Tu attendras ton tour, comme tout le monde... " Eric est hilare.
Le lendemain, les deux équipages font table à part.
Pas pour se tourner le dos, mais pour mieux préparer le départ
prévu vingt-quatre heures plus tard. Une dépression
s’est creusée sur l’Angleterre, le vent du sud s’est enfin
levé. Il charrie quantité de nuages et de pluie, mais
il autorise les deux bateaux à lever le camp. Erwan Quéméré
: " Nous sommes partis de bonne heure. Enfin tout est relatif. Il
devait être 11 heures. " Une fois de plus, le rituel du chocolat
a retardé le départ. Un passage obligé plus
méthodique que la cérémonie du thé pratiquée
par le plus sourcilleux des prêtres shintoïstes. Un must
de la culture tabarlienne. Soit cinq pleines cuillerées de
Poulain touillées dans un demi-litre de lait. Le tout porté
à ébullition et versé dans un bol lui-même
placé au fond d’un seau contenant un peu d’eau de mer. La
cuiller en bois remue encore, jusqu’à ce que la mélasse
d’abord trop chaude atteigne, grâce à ce bain-marie
improvisé, la température idéale ! Le chocolat
est bu ? La journée peut commencer.
Elle s’annonce plutôt clémente. Le cap est fixé
sur la côte sud de l’Irlande. Pen Duick et Magda
sont convenus de se contacter par VHF toutes les trois heures. Tabarly
a l’œil à tout. En moins d’une heure, il commande d’envoyer
toute la toile, comme il en a toujours eu l’habitude et les trois
focs d’avant pour faire bonne mesure. En début d’après-midi,
Pen Duick double Land’s End à raser les cailloux,
à portée de voix du phare de Longship dont tout l’équipage
distingue la plate-forme d’hélicoptère qui le chapeaute.
C’est Erwan qui barre. Magda est toujours à vue, mais
nettement plus à l’ouest. Le premier contact VHF fonctionne
et Eric semble presque surpris de le constater.
Vers 17 heures, la visibilité est beaucoup moins évidente.
La tête de mât de Magda a maintenant totalement
disparu de l’horizon. Le vent monte. Il lève un sérieux
clapot sur l’arrière qui se heurte de manière quasi
frontale aux résidus de houle venus du nord. Les mouvements
de Pen Duick sont chaotiques, désordonnés.
Très bas sur l’eau, le voilier centenaire mouille beaucoup.
Il faut au minimum rentrer le foc volant. Manœuvre qui impose de
jouer les fildeféristes pendant au moins une dizaine de minutes
sur le bout dehors, ce nez de bois qui prolonge l’étrave
de deux bons mètres. Antoine, façon de parler, avait
pris les devants : " Si Eric me demande de faire ça, je me
jette directement à l’eau ! " Eric ne commande pas, il exécute
lui-même la corvée et rentre le triangle de toile comme
un prestidigitateur un foulard dans sa manche.
A 21 heures, Tabarly profite d’un moment de répit pour faire
le point. Depuis Land’s End, Pen Duick a filé 9,1
nœuds de moyenne. Il annonce le chiffre à la cantonade avec
un sourire ravi. Dans la foulée, il tente un nouveau contact
avec Magda, mais n’y parvient pas. A 22 heures, il consent
à prendre un ris dans la grand-voile, puis part se coucher
en même temps que Jacques qui fait quart avec lui. Le vent,
de force 6, est généreux, la mer hachée, le
plafond bas. Pen Duick roule et tangue à qui mieux
mieux. Mais si la situation est inconfortable, elle est loin d’être
exceptionnelle. Ce n’est pas la tempête, juste une nuit capricieuse
où les grains s’accumulent. Jacques Rebec a d’autant plus
de mal à fermer l’œil qu’Antoine donne de la voix avec insistance.
Il est à la barre et suggère que ceux qui partagent
son quart prennent un deuxième ris. Les bras s’agitent, mais
le foc et la trinquette restent à poste.
A 23 h 20, Antoine, toujours aux commandes, réveille pour
de bon les deux dormeurs. Les creux atteignent maintenant deux ou
trois mètres. Pen Duick progresse toujours vent arrière.
Il est temps d’affaler la grand-voile et de la remplacer par la
voile de cape (plus petite), une opération de routine sur
un bateau moderne, un exercice périlleux sur une coque de
cet âge, qui plus est dans le noir et par forte houle !
Pen Duick est doté d’un gréement aurique. Sa
grand-voile n’est pas triangulaire comme sur la majorité
des bateaux, mais trapézoïdale, tendue en haut et en
bas par deux vergues distinctes. Une bôme classique de dix
mètres dans la partie inférieure et une corne (on
dit aussi un pic) de six mètres dans sa partie supérieure.
Deux bras articulés sur le mât que l’on imagine aisément
sujets à la danse de Saint-Guy dès lors que le bateau
ballotte comme il ballottait cette nuit-là en mer d’Irlande.
Le temps de s’habiller, Eric est sur le pont vers 23 h 30 laissant
à Erwan le soin de prendre la barre. A rebours, le photographe
revenu de mille navigations se souvient très distinctement
avoir pensé (à voix haute ?) : " Cela ne va pas être
simple de faire la manœuvre vent arrière... " et d’avoir
ajouté (très distinctement cette fois) à l’intention
d’Eric : " Tu veux que je lofe un peu ? ", c’est-à-dire :
" que je tourne le bateau dans une position plus favorable ".
Compte tenu du poids de la voile, des mètres carrés
à brasser le plus rapidement possible, ce type d’opération
s’effectue plus volontiers face au vent. Dans cette situation, la
bôme et la toile se maintiennent plus facilement dans l’axe
du bateau. Par vent arrière, si l’on n’y prend garde, l’ensemble
a tendance à s’échapper perpendiculairement à
la coque. Un faux mouvement, une seconde d’inattention et la voile
peut, en prime, partir " à l’eau " sans crier gare. Plus
problématique encore : la fameuse corne qui surmonte le tout,
libérée de toute entrave, risque fort d’osciller comme
un pendule qu’il convient de calmer d’une main ferme juste au moment
où elle est descendue à hauteur d’homme. " Ça
va aller, on va essayer comme ça... ", insiste Eric, qui
a déjà répété la manœuvre des
dizaines si ce n’est des centaines de fois. Qui oserait discuter
un ordre d’Eric Tabarly ?
Antoine et Jacques se sont installés de chaque côté
du mât. Côté bâbord pour Antoine, côté
tribord pour Jacques. L’un et l’autre s’apprêtent à
relâcher la tension des deux drisses (des deux câbles
coulissants) qui commandent la fameuse corne désormais aussi
dangereuse qu’une faux brassant l’air au rythme du roulis de plus
en plus désordonné. C’est Eric, debout sur le capot
conduisant à l’intérieur du voilier, à l’arrière
du mât, juste devant le poste de barre, qui doit réceptionner
l’engin. La descente est longue à se dessiner. Elle s’éternise
pendant plusieurs minutes. Eric s’énerve un peu : " Est-ce
que les drisses sont claires ? " (capables de filer sans frein).
Elles ne le sont pas. Jacques Rebec : " Franchement, je trouvais
le temps long. D’autant plus long que j’imaginais déjà
la suite des événements. A peine aurions-nous abattu
la grand-voile qu’il faudrait, toujours dans les mêmes conditions,
réinstaller la plus petite, la hisser, etc. "
Le processus s’interrompra plus tôt que prévu. Toujours
campé sur la descente, les jambes légèrement
écartées pour amortir les mouvements intempestifs
du fougueux Pen Duick, Eric n’a pas le temps de réagir.
N’étant plus épaulé par le vent, le voilier
accuse un méchant coup de gîte sur tribord. Un mouvement
de balancier plus tard, la corne revient comme un boomerang sur
le bord opposé. Au passage, elle percute Tabarly en pleine
poitrine. La lance d’un chevalier au galop lors d’un tournoi n’aurait
pas eu effet plus désastreux : dans l’instant, le skipper
est précipité à l’eau sur bâbord. Dans
l’instant, Candida proche de la scène a hurlé : "
Eric est tombé ! " Dans l’instant encore, Erwan a distingué
un juron ou un cri (ou les deux). Dans l’instant toujours, Jacques
a pensé tout haut : " C’est pas vrai ! "
Les minutes qui suivent sont un cauchemar. Pour Eric bien sûr,
entravé dans son ciré, lesté de ses bottes,
perdu dans le noir infini et une eau quasi polaire. Est-il conscient
? Comprend-il qu’il est perdu ? L’équipage, de son côté,
est aux abois. La corne a frappé le capitaine, mais c’est
un choc tout aussi violent qui a sonné la conscience des
rescapés. Chacun a du mal à retrouver son souffle.
Privé d’éclairage, le pont est une absence. Jacques
suggère que l’on jette une bouée, mais Erwan a déjà
expédié la couronne orange en direction de l’endroit
qu’il croit être le plus proche de " l’homme à la mer
". Mécaniquement, Antoine et Jacques arriment le pic, étouffent
la trinquette, mais le foc est tombé à l’eau. Le récupérer
relève du travail de force. Les deux hommes sont allongés
sur le pont et tirent comme des damnés.
Jacques qui, lors de son séjour à Bénodet,
a visité Pen Duick de fond en comble récupère
une mallette de " détresse " d’un autre âge, rangée
sous la table à carte : " La vraie était située
dans le cockpit, près du " bib " (le canot de sauvetage),
mais nous ne le savions pas... " Deux fusées parachutes sont
tirées et, bien que marquées "périmé
", se révèlent opérantes. Un feu de Bengale
est allumé quelques minutes plus tard. A ce moment précis,
Pen Duick se situe à environ quatre-vingt-dix-huit
milles au nord de Land’s End et à quarante milles des côtes
galloises. Deux heures de route supplémentaires seulement
auraient permis au cotre de rejoindre l’apaisant canal Saint-George
où les terres d’Irlande et de Grande-Bretagne se regardent
presque à se toucher. En attendant, il vogue au plus près
de l’enfer. Non que la mer soit devenue folle, mais parce que le
moral des uns et des autres a totalement perdu le nord. Et le moteur
(un minuscule engin de 18 CV) qui, maintenant, refuse de démarrer
!
Pen Duick vire enfin. Il est 0 h 15, 0 h 20 du matin. Eric
dérive au fil d’une eau à 11o depuis une
bonne demi-heure déjà. A cette température,
un homme, même en parfaite condition physique, ne peut survivre
que quatre heures. Légèrement plus s’il dispose d’une
bouée ou d’un quelconque objet pour se maintenir en surface...
Faute de soutien, l’engourdissement gagne et l’hypothermie guette
à mesure que l’horloge tourne. Antoine tente une communication
en VHF sur le canal 16 vers 0 h 30. Il ignore le " formatage professionnel
", mais réitère plusieurs appels au secours. Sans
succès. Prenant le relais, Jacques utilise le traditionnel
" pan pan " qu’il a appris dans la Marine, le message a plus de
chance de toucher au but, mais ce sont les batteries qui, cette
fois, cessent d’être efficaces. A plus de soixante-dix kilomètres
de la première côte, seul un miraculeux bateau de passage
aurait pu enregistrer son " SOS ". Pendant trois bonnes heures,
Pen Duick, ses passagers anéantis, revient dans son
sillage à la vitesse de l’escargot. Entraînées
par un minuscule moteur vite essoufflé, les onze tonnes du
cotre noir font quasiment du surplace. Le ciré d’Eric n’est
doté d’aucune matière réfléchissante,
ni de sifflet, ni de fusée de détresse. La recherche
à la lueur d’une dérisoire torche électrique
est aussi vaine que désespérée. Les compagnons
d’Eric l’avouent avec tristesse et humilité : ils ne sont
même pas parvenus à retrouver la bouée orange
jetée au petit bonheur la chance !
De 4 à 6 heures, le vaisseau en deuil se laisse dériver
dans l’autre sens. Candida et Jacques trouvent encore la force de
crier, d’appeler. L’aube triste se lève en même temps
que la brume. L’équipage se résout à faire
cap à l’est. A 7 heures, en allumant une nouvelle fusée
de détresse, Pen Duick parvient enfin à capter
l’attention d’un cargo et de Longobarda, beau voilier de
course qui croisait par là. Les coast guards britanniques
sont alertés dans la seconde. Deux hélicoptères
de la Royal Air Force, un navire de guerre et un Breguet-Atlantique
français sont dépêchés sur zone. Le dimanche
14, deux autres avions français se joignent à l’effectif.
Le chasseur de mines Cassiopée suit qui immédiatement
entame deux jours de patrouille " en lacet, puis en spirale ". Toujours
sans succès.
Commandée par Jeremy Rees, une vedette prend en remorque
Pen Duick jusqu’à Milford Haven, son port d’attache.
Les mots de réconfort sont là, mais pas l’espoir.
Pour couper court aux polémiques et se garder des journalistes,
les équipiers chagrins rendent public un communiqué
rédigé quelques heures seulement après leur
arrivée au pays de Galles. Il dit les circonstances et sous-entend
la peine. Eric a disparu et c’est le monde de la mer dans son ensemble
qui essuie une larme.
1. Les origines du chantier remontent à 1790. Trois générations
de Fife s’y sont succédé jusqu’en 1944.
2. Sur Paul Ricard derrière Yves Fauconnier, Philippe
Poupon et Marc Pajot.
3. Lettre de Jacques Rebec à Eric Tabarly, 16 août
1997.
4. Lettre d’Eric Tabarly à Jacques Rebec, 25 août 1997.
5. Lettre de Jacques Rebec à Eric Tabarly, 8 septembre 1997.
6. Lettre d’Eric Tabarly à Jacques Rebec, 18 décembre
1997.
|