Premiers chapitres
Gini Hartzmark
Mauvaise passe
traduit de l'américain par Yolande du Luard et Isabelle Genet
thriller

 

Avocate et économiste de formation, Gini Hartzmark vit en Arizona avec ses trois enfants. Elle a déjà publié, dans la même collection chez Grasset : Le Prédateur, La Suspecte, La Sale Affaire, Crimes au labo.

 

chapitre premier

n finit toujours par s'habituer au malheur des autres, qu'on soit médecin ou avocate, comme moi. On nous trouve insensibles, pourtant la distance est essentielle. Elle laisse libre cours à l'initiative et à l'action. Et puis, mon rôle n'est pas de soulager ou de guérir. Je suis avocate d'affaires, pas médecin. Mais je suis quand même une spécialiste et, croyez-moi, quand on a la banque aux fesses, on ne va pas chez le toubib. On me consulte, moi.
De là à dire que Beau Rendell était ravi de me voir... Un type qui croit diriger son monde n'a aucune envie qu'une femme deux fois plus jeune lui démontre qu'il s'est planté. Même son fils Jeff, qui m'avait pratiquement suppliée de venir, avait l'air de regretter que je sois là. Je ne lui en voulais pas. Après tout, ma présence ne signifiait qu'une chose : les relations étaient si tendues entre son père et lui qu'ils avaient besoin d'un avocat chacun.
Pour rester confidentielle, la rencontre avait lieu dans la maison de Beau Rendell, à River Hills, banlieue chic de Milwaukee. Les deux parties se dévisageaient, séparées par l'espèce de structure en verre et chrome qui faisait office de table de salle à manger. D'un côté, Jeff Rendell et moi, de l'autre son père Beau, propriétaire du club de football des Milwaukee Monarchs, avec son avocat et vieux compagnon de beuveries, Harald Feiss. Dehors, la pluie. De grosses gouttes froides s'écrasaient sur la baie vitrée donnant sur le jardin. Il pleuvait tant depuis plusieurs jours que le sol ne pouvait plus absorber l'eau qui s'étalait en flaques glacées dans les creux du gazon. J'imaginais sans peine ce qui se passerait au stade, l'après-midi, pendant la rencontre des Monarchs contre les Vikings. La raclée, sans doute.
Sans être une adepte du football, je savais que le mot « raclée » était souvent associé aux Monarchs. Cette saison, comme la plupart des saisons précédentes, avait été désastreuse pour le club. Excédé par les échecs sur le terrain comme ailleurs, Beau avait limogé le directeur de l'équipe, à la surprise générale, pour le remplacer par son fils Jeff. A présent, outre une série de défaites humiliantes, la discorde régnait à la direction du club - situation dont la presse avait fait des gorges chaudes.
Mais ce que les médias ignoraient - et Beau voulait qu'ils ne le découvrent sous aucun prétexte - c'était que les Monarchs se trouvaient au bord de la faillite. Beau, bientôt soixante-dix ans et une crise cardiaque à son actif, venait d'accomplir un effort désespéré pour se payer le championnat qui lui échappait depuis si longtemps. Utilisant ses actions du club en garantie, il avait emprunté une somme importante pour signer un contrat avec deux pointures. L'un de ces joueurs s'était cassé le dos la première fois qu'il avait porté le maillot des Monarchs, et l'autre était en prison pour coups et blessures. Néanmoins, tous deux continuaient à toucher leurs salaires exorbitants de plusieurs millions de dollars.
Imperturbables, les supporters des Milwaukee Monarchs continuaient à jouer leur rôle à la perfection : ils remplissaient le stade et soutenaient à fond leur équipe. Malheureusement, on ne pouvait pas en dire autant de la banque. Juste avant le début de la saison, Beau n'avait pas honoré son emprunt. Selon les clauses du contrat, il avait quatre-vingt-dix jours pour payer sa dette. A ce jour, il ne lui en restait plus que dix pour couvrir le prêt de dix-huit millions de dollars. S'il ne pouvait pas rembourser l'argent, la banque le ferait savoir, résilierait le prêt et obligerait le club à se mettre en faillite. Dans un pays où l'anéantissement des puissants est le deuxième sport favori du public après le football, je savais que les mêmes journaux qui avaient encensé Beau au cours de ces trente dernières années se délecteraient des moindres détails de sa chute.
Pourtant, je dois reconnaître que, présidant à sa table, Beau Rendell n'avait rien d'un homme aux abois. Il semblait plutôt exaspéré. Il avait beau être acculé à la ruine, il comptait encore obtenir ce qu'il voulait. D'habitude, je suis plutôt contente que des types comme Beau reçoivent ce qu'ils méritent. Mais aujourd'hui, c'était différent. Le fils de Beau avait épousé l'une de mes meilleures amies d'enfance. Je savais que les coups qui allaient pleuvoir sur la famille de son mari finiraient par atteindre Chrissy.
Franchement, je ne pense pas que j'aurais fait le voyage pour quelqu'un d'autre. J'étais plongée à l'époque dans une transaction particulièrement compliquée, une affaire délicate pour des clients difficiles. Je ne devais pas m'éloigner de mon cabinet et encore moins de Chicago. La peur que quelque chose d'imprévu n'arrive pendant mon absence - quelque chose qui fournirait des armes à mes détracteurs - me mettait les nerfs à vif.
Personne ne parlait en attendant de commencer et il régnait une tension presque insoutenable. Je rêvais d'une tasse de café, pas tellement pour la caféine, mais surtout pour m'occuper les mains. Malheureusement, Beau n'était pas le genre fée du logis, et la dernière Mrs. Rendell avait reçu sa notification de divorce dix ans auparavant. J'eus la vague envie d'aller faire le café moi-même - ça m'aurait au moins donné l'occasion de sortir de la pièce un moment - mais Beau appartenait à une génération pour laquelle seuls les faibles s'abaissent aux tâches domestiques. Je restai donc assise.
Quand on sonna à la porte, Jeff partit ouvrir, nous laissant, Harald Feiss et moi, nous regarder en chiens de faïence. Feiss, divorcé trois fois, avait le même âge que Beau et se prenait encore pour un tombeur. Il me déplaisait, moins pour ses implants que pour cette prétention qui le nimbait comme une odeur de gin éventé.
Beau nous ignora tous les deux. Il préparait méticuleusement des schémas de parties sur le bloc-notes jaune ouvert devant lui. Si, à la NFL, la Ligue Nationale de Football, on avait tendance à donner de plus en plus d'autonomie à l'entraîneur, ce concept n'avait pas cours à Milwaukee. Beau Rendell était de la vieille école, il s'y connaissait, et pour le jeu des Monarchs, c'était lui le patron... Du moins pendant dix jours encore.

Katharine Anne Prescott Millholland - j'ai reçu les noms d'une riche héritière, d'une vieille fille excentrique, d'un magnat du bois et d'un baron de l'opium. Dans ma famille, on ne vous laisse jamais oublier qui vous êtes, ni d'où vous sortez. En fait, dans l'univers décadent de la bonne société de Chicago, ma famille continue à tenir la première place. Ma mère, Astrid E. Millholland, est sans conteste l'une des femmes les plus en vue d'Amérique. D'ailleurs, quand on lui a demandé un jour ce que signifiait le E dans son nom, elle a répliqué : « Establishment. » En réalité, son deuxième prénom est Eunice...
Chrissy Rendell, en revanche, n'appartenait pas au clan des gens qui donnent aux bonnes œuvres. C'est l'une des raisons pour lesquelles notre amitié fut au début si improbable. Son père était orthodontiste, il gagnait sa vie en mettant les mains dans la bouche des gens, ce que ne manquait pas de rappeler ma mère. La mère de Chrissy, elle, avait des ambitions sociales. Elle voulait à tout prix entrer dans le cercle très fermé de la société chic de la Rive Nord du Lac Michigan. Je voulais à tout prix en sortir. Elle ne ménageait pas ses efforts pour nous rapprocher, Chrissy et moi, mais je suis sûre que Chrissy ne tenait pas vraiment à devenir l'amie d'une fille teigneuse et renfrognée, Millholland ou pas. Elle était déjà tout ce que je ne serais jamais : gaie, belle et aussi à l'aise dans le monde qu'elle était bien dans sa peau. Nous avions cependant une chose en commun : nos mères, des femmes dominatrices qui nous imposaient leurs espoirs rigides avec la même discipline zélée qui régentait leurs propres vies.
Je suis certaine que pendant nos dernières années de lycée, la mère de Chrissy se mordait les doigts d'avoir tout fait pour nous réunir. Je sais que ma mère rejetait allègrement la responsabilité de nos transgressions sur le dos de Chrissy - cela nous était égal. Nous étions bien trop occupées à mener nos vies scandaleuses. A la fin de ses études secondaires, Chrissy possédait une collection de petites robes noires de la taille d'un timbre-poste et avait un net penchant pour les négociants de tout poil au lieu des lycéens de son âge. Quant à moi, j'ébranlais la Rive Nord en sortant avec Stephen Azorini dont le père était soupçonné (à juste titre) d'avoir des relations avec la mafia.
Nous nous sommes rangées depuis ce temps-là, bien sûr, même si nous avons toutes les deux du mal à l'admettre. Chrissy est mariée, elle a une petite fille, la fête est finie. Moi, j'ai un grand bureau qui occupe l'angle de l'immeuble et une réputation d'avocate aux dents longues à défendre. Mais ce n'est pas tant l'idée de notre progression sociale qui nous déconcerte que l'aggravation sensible des enjeux au fil des ans.
Mariée l'été suivant la fin de mes études de droit, j'étais veuve avant mon premier anniversaire de mariage. Trois semaines après notre lune de miel, on avait découvert que mon mari, Russell, avait une tumeur au cerveau. La fille de Chrissy, née l'année dernière, s'appelle Katharine en mon honneur. Elle est muette. Des problèmes d'adultes pour deux filles qui étaient trop pressées de grandir.
Et maintenant ceci.
Peu d'entreprises sont à la fois aussi publiques et aussi privées qu'une franchise de la Ligue Nationale de Football, la fameuse NFL. Peu de gens savent qui dirige Ford ou General Motors, mais en revanche beaucoup sont capables de citer les noms des propriétaires de clubs nationaux de football. Lorsque Chrissy a épousé Jeff Rendell, elle savait qu'elle ne se mariait pas seulement à l'héritier potentiel des Monarchs, mais qu'elle entrait aussi dans la vie publique. A Milwaukee, les Rendell ont toujours été traités comme des petits rois. Si Chrissy regrettait par moments l'atmosphère électrisante de Chicago, si le carcan des devoirs imposés par les autres l'étouffait parfois, elle prenait soin cependant de respecter sa part du contrat.
Personne ne sait ce que la vie nous réserve, mais il était évident que Chrissy n'imaginait pas devoir un jour assumer les problèmes des Monarchs. Par l'action conjuguée d'un orgueil démesuré, d'un malheureux concours de circonstances, de risques et d'erreurs de jugement, Beau Rendell avait conduit sa famille au bord du gouffre. Je suis sûre que Chrissy était prête à rester aux côtés de son mari quoi qu'il arrive, mais j'avais décidé de les éloigner du précipice - si je pouvais en trouver le moyen.

Un siècle plus tôt, les mères auraient caché leur progéniture quand Jack McWhorter faisait une descente en ville. Aujourd'hui, lorsqu'il débarque de son jet privé, elles lui offrent leurs filles sur un plateau, ces « débutantes » et ces princesses de brasseries, dans l'espoir de mettre le grappin sur le meilleur parti de Milwaukee. Bien que je me méfie instinctivement des hommes d'une beauté trop flagrante, je dois avouer que lorsqu'il entra dans la pièce, je dus réprimer la pulsion passagère qui faillit me jeter à ses pieds ou, à tout le moins, me faire papilloter des cils.
Quelques gouttes de pluie brillaient encore sur ses cheveux de jais lissés en arrière. Sûrement un truc rapporté de Los Angeles avec le bronzage. Il portait une chemise faite sur mesure dans un tissu d'un bleu choisi avec soin pour aller avec la couleur de ses yeux durs aux paupières tombantes, qui étincelaient d'une assurance provocante.
A l'instar de la plupart des fortunes de Milwaukee, celle de Jack McWhorter provenait de la bière. Sa famille possédait une concession et un service d'alimentation dans les stades et les terrains de sports qui fournissait aux supporters du pop-corn, des hot dogs et surtout des flots de bière pour les faire passer. Jack était chargé des activités de l'entreprise sur la côte Ouest et partageait donc son temps entre Milwaukee et Los Angeles. Cependant, c'étaient ses liens avec la Californie qui l'avaient conduit aujourd'hui dans la salle à manger de Beau Rendell.
Jack représentait la Commission des Stades du Comté de Los Angeles, une agence quasi gouvernementale dont la mission était de ramener le football professionnel dans la Cité des Anges. Le choix de cet émissaire me parut judicieux. Non seulement sa famille détenait depuis des lustres la concession du Stade des Monarchs, mais il était également du même âge que Jeff. En attendant de le regarder faire son numéro, je me demandais si ses patrons à Los Angeles, sachant que Beau était battu et presque ruiné, en avaient conclu que les rênes du club étaient déjà passées dans les mains de Jeff, auquel cas je me dis qu'ils avaient encore deux ou trois choses à apprendre sur Beau Rendell.
McWhorter commença par nous dire ce que nous savions déjà. Le départ sans gloire des Rams et des Raiders avait placé Los Angeles en porte-à-faux : la ville dépendait de la NFL mais n'avait plus d'équipe, situation que les gros bonnets municipaux étaient prêts à corriger sans ménager leurs finances.
« Croyez-moi, personne ne veut voir les Monarchs quitter Milwaukee, nous confia Jack, cette ville est la patrie du football. Je suis bien placé pour le savoir, j'ai grandi ici. Mais les choses changent. Il faut être réaliste. Autrefois, pour qu'une franchise rapporte, il suffisait d'avoir des supporters motivés. Pas trop difficile. Et puis il y a eu l'argent de la télévision. Aujourd'hui, un stade, ça se gère. Avant, on se contentait de remplir les gradins, maintenant la vente de billets représente moins de trente pour cent des revenus du club. Alors il faut récupérer de l'argent partout : parkings, concessions, abonnements, loges, juste pour retomber sur ses pieds. »
Il suffisait de voir la tête de Beau Rendell pour comprendre que Jack ramait à contre-courant. Le propriétaire des Monarchs n'appréciait pas qu'un homme dont la connaissance du football se limitait au nombre de hot dogs vendus au cours d'une rencontre lui fasse la leçon. Harald Feiss n'écoutait rien - ce qui m'agaçait prodigieusement. En tant que proche conseiller de Beau Rendell, il savait parfaitement que les Monarchs n'étaient pas en mesure de récuser une proposition acceptable. Evidemment, si Harald Feiss avait eu seulement une vague notion des affaires, les Monarchs ne se seraient pas fourvoyés de cette manière.
Sentant peut-être que son auditoire lui échappait, McWhorter distribua les copies d'un contrat exposant les grandes lignes de ce que la ville de Los Angeles était prête à offrir pour rapatrier la Ligue en Californie du Sud. Chaque exemplaire était personnalisé, numéroté en haut à droite. C'est un stratagème bien connu des avocats pour garder la trace des documents embarrassants et s'assurer que des copies ne tombent pas entre des mains indélicates. La première page portait également en gros caractères rouges le mot « confidentiel ». Etant donné l'importance du sujet, ils auraient aussi bien pu apposer la mention « dynamite ».
En une dizaine de secondes, j'avais fait l'addition et compris que je tenais une offre d'achat avec en prime le salut du club. Los Angeles ne proposait pas un marché mais un pot-de-vin - un palais du football, un nouveau stade dont chaque centimètre carré était destiné à remplir les poches de Beau Rendell. Histoire de faire passer la pilule, ils proposaient également un million de dollars comme « frais de transfert » afin d'aider l'équipe pendant la période de transition, somme que Beau serait libre de dépenser à sa guise. Il n'avait qu'à signer l'accord avec Los Angeles et ses problèmes étaient résolus.
Je sentis à mes côtés le soulagement envahir le corps de Jeff. J'espérai que cela ne se lisait pas aussi sur son visage. De toute façon, cette transaction serait compliquée. Même si les clauses du contrat proposé par Los Angeles semblaient très favorables, il restait de nombreux points à négocier, et plus nous garderions le secret autour de la situation financière des Monarchs, mieux cela vaudrait. On ne fait pas de bonnes affaires quand on est dos au mur.
Beau, qui savait cacher son jeu, affichait un masque de sphinx. Il écouta Jack jusqu'au bout et le renvoya avec la promesse neutre qu'il prendrait une décision après avoir consulté Jeff et Harald Feiss. Lorsque la porte se referma derrière McWhorter, le patron des Milwaukee Monarchs nous fit savoir ce qu'il pensait vraiment de l'offre de Los Angeles. Beau Rendell regarda son fils assis en face de lui, droit dans les yeux, et, saisissant son exemplaire du contrat, il nous le montra et le déchira en mille morceaux. « Je voudrais juste qu'on se comprenne bien toi et moi, dit-il froidement. Plutôt crever que de transférer le club. »



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