Premiers chapitres
Jean-Baptiste Harang
NOS CŒURS VAILLANTS

Né en 1949 dans la Nièvre, Jean-Baptiste Harang a été longtemps journaliste à Libération et collabore régulièrement au Magazine littéraire. Il est l’auteur chez Grasset de Le Contraire du coton (1993), Les Spaghettis d’Hitler (1994), Gros chagrin (1996), Théodore disparaît (1998), La Chambre de la Stella (2006, Prix du Livre Inter).
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os cœurs sont vaillants, c’est la mémoire qui flanche. Je suis en bonne santé, en pleine possession de mes facultés intellectuelles. Le peu de tests que j’ai subis depuis l’enfance, ce qu’en pensent les personnes bienveillantes qui m’ont côtoyé semblent me situer dans une vague moyenne dont il n’y a pas lieu de se vanter. Je suis le mâle aîné d’une famille reconstituée comme on en produit beaucoup de nos jours, père de trois enfants, beau-père d’un quatrième, et compagnon d’une femme admirable. Je perçois des revenus modestes et réguliers, suffisants pour assurer le gîte, le couvert, le club de remise en forme et les cigarettes de tout ce petit monde. Bref, je n’ai aucune raison d’écrire un livre et encore moins d’excuses pour le faire. Je n’ai rien d’important, d’intéressant à dire, je n’en éprouve pas le moindre besoin, ni par vanité, ni par désœuvrement. Et pourtant nous y voilà.
J’écris pour me souvenir. Sur ordre de la Faculté. Mon cousin Maurice est psychiatre, il voulait être vétérinaire. Nous nous voyons peu, à chaque rencontre j’essaie de lire dans son œil ironique et bienveillant le diagnostic qu’inconsciemment il porte sur ses contemporains, leurs chevaux et leurs femmes. La dernière fois, alors que nous évoquions l’état d’amnésie et de renoncement de mon père au moment de sa mort, il marqua soudain une pause, me dévisagea et ne dit rien. Son silence parlait pour lui : « Attention, mon vieux, à ton âge, tu commences à perdre la boule, toi aussi ».
J’avais égaré mes clefs de voiture que je tenais à la main, puis, les ayant retrouvées comme par miracle, je ne savais plus où j’avais garé l’auto. Je lui demandai conseil, avec assez d’ironie feinte pour qu’elle cachât mon inquiétude. Il se lança : « Ne t’en fais pas, ce n’est pas héréditaire. Toi qui as la plume qui te chatouille, tu devrais écrire tout ça, prendre des notes. Ça aide. La mémoire est un muscle comme les autres, il faut l’entraîner. Sinon, je te prescris des pilules, mais les résultats sont aléatoires. » Comme je suis plutôt rétif aux remèdes, surtout si je ne suis pas malade, j’ai pris ces quelques notes.
Je me souvenais de Francis Blanche, sur la scène du théâtre Fontaine, qui donnait un sketch intitulé « L’hercule de la mémoire ». Il demandait au public de choisir une lettre, tout l’alphabet y passait, Blanche encourageait cette pluie de lettres montant du parterre, et, invariablement, il retenait le A. Sur un tableau noir, il dessinait un A de belle grandeur et l’effaçait avec un si grand soin que son éponge sèche gravait encore plus lisiblement la lettre qui, de toute façon, gardait déjà la trace indélébile du spectacle de la veille. L’air pénétré, il se faisait fort de retrouver parmi les vingt-six lettres de l’alphabet celle que son public chéri venait de choisir pour lui. Puis il nous récitait des poèmes dont il ressortait qu’elle est polie Esther, comme il est fort Mica, et qu’une jeune donzelle était partie, avec ton thon, ton Taine et tonton. Les mauvais calembours ne m’ont jamais effrayé, et, puisque mon psychiatre de cousin m’avait quitté sur ce dernier mot, aléatoire, je me suis souvenu que je n’étais jamais allé à Thouars. Il faut bien commencer par un bout.
Je ne suis jamais allé à Thouars et je le regrette, car j’ai un bon souvenir de Thouars que je ne connais qu’à travers cette carte postale reçue il y a plus de vingt ans et égarée depuis. Thouars m’a tout l’air d’une jolie petite ville pas peu fière de son patrimoine et posée dans un méandre d’une de ces deux Sèvres qui donnent leurs noms au département, mais laquelle ? La carte postale représente de Thouars un bâtiment sis en ville et dont je ne me souviens absolument pas (musée Henri-Barré ou église Saint-Médard ?), elle me fut chaleureusement expédiée par Marie-Pierre Vincent et Bruno Clémentin qui y signaient un texte court : « Celui qui publie aux Editions Approximatives se doit de savoir que nous sommes allés à Thouars », je cite de mémoire, approximativement. Je leur avais offert un exemplaire d’un fameux recueil de poésies (si l’on peut dire, on verra que non) effectivement imprimé par cette honorable maison qui s’en tint là. Les habitants de Thouars s’appellent entre eux les Thouarsais et les Thouarsaises, ils savent qu’aucune Sèvre ne baigne leur cité, sinon le Thouet dont les eaux lascives s’en vont vers Saumur se fondre dans celles, gloutonnes, de la Loire. Je me souviens de François Nourissier à la télévision française déclarant que le plus beau titre pour un livre serait « L’or de la Loire » et se désoler de n’avoir jamais su écrire un texte assez noble pour mériter ce titre. Je n’ai jamais réussi à débarrasser ma mémoire de ce souvenir idiot et le regrette, j’ai le sentiment infondé qu’il y prend la place d’un autre, essentiel et oublié.
J’écrivais ce que je croyais être des poèmes que je copiais sur du papier Canson, au porte-plume d’une encre carmin que je prenais pour du sang, je brûlais les bords façon parchemin comme on le fait parfois dans les gargotes, les jours de fête, pour présenter des menus à prix fixe. J’avais seize ans. Je vivais dans une chambre de bonne de six mètres carrés près de la place de l’Etoile, à Paris, où je passais mon temps à lancer dans un pot d’opaline posé sur le lit de fausses pièces moyenâgeuses en faux bronze qu’on distribuait alors dans les stations-service, j’en possédais vingt-sept de tailles et de poids différents, ce qui ne facilitait pas le réglage du tir, à deux pas, comme au Mexique. Je ne me souviens pas avoir jamais réussi à y faire pénétrer la série complète d’un seul jet. Le reste du temps, j’écoutais Léo Ferré sur un tourne-disque subtilisé à l’aumônerie du lycée et luttais contre les incessants débuts d’incendie provoqués par mon activité de poète calligraphe pyromane. J’ai longtemps cru que L’Ile Saint-Louis (en ayant marre d’être à côté de la Cité) et La Vie d’artiste, dont les paroles étaient, sur la pochette du disque, portées au crédit de Francis Claude, avaient été écrites au bénéfice d’une faute de frappe par Claude François.
Je perforais mes parchemins à l’aide d’une antique machine à ressort qui avait servi à l’arrière une ou deux guerres mondiales et dont un petit réservoir récupérait les confettis dans l’espoir de fêter une paix décisive qui ne vint pas. Je les reliais dans un classeur fatigué qui avait naguère étudié le latin et dont les quatre crocs d’acier terni eussent mérité un peu d’orthodontie. Le classeur sous le bras, j’allais certains soirs déclamer ces inepties, un chapeau melon trop petit sur le haut du crâne, dans quelque foyer Léo-Lagrange, voire une salle Dominique-Savio où l’on ne se battait pas pour les entendre. Parfois, un spectateur indulgent, un organisateur apitoyé, un saint homme d’Eglise s’enquérait d’une hypothétique librairie où acheter le livre.
Un de mes amis dont j’ai tout oublié sinon que son frère était chauve se trouvait dans sa chambre d’enfant à la tête d’une presse à bras allemande et hors d’âge, d’un massicot rudimentaire et d’une grosse envie d’imprimer quelque chose. Il était ripeur, une profession que j’exercerais bientôt et qui consiste, comme son intitulé le dit un peu, à accompagner les livreurs des grands magasins et aller quérir au fond du camion les colis avant de se les coltiner dans des escaliers trop étroits avec pour seule satisfaction de répondre aux clientes qui demandent au travers de leur porte palière : « Qui c’est ? », « C’est le Printemps ! », ou les jours sans : « C’est le Bazar ! », selon la raison sociale de l’employeur du jour.
On récupéra chez un imprimeur du quartier des chutes d’un assez beau papier blanc et, pour la couverture, un lot de feuilles cartonnées d’un orange pelucheux dont on n’eut pas le choix. A l’aide d’un jeu de gouges et d’échantillons de revêtements de sol, je me livrai dans l’urgence à la production en linogravure de quatre ou cinq dessins sinistres censés égayer les pages. Je me souviens de l’un d’eux, dont l’idée appartient à Jef Vernon, où l’on voit un escargot géant monter à son allure le long d’un gibet où l’attend une corde à sa mesure pour s’y pendre. La même technique dessina la couverture où les titres mangent la moitié d’un visage vaguement cousin du Quichotte de Bernard Buffet : Le Roi Lune, suivi de Les Enfants du gardien de square.
Nous ne disposions pas de composteurs et c’est à la pince de philatéliste que nous composions le texte directement sur un marbre de pâtissier, dans les rares corps et polices disponibles dans des casses patinées, chaque page bloquée entre des gabarits d’acier. Après quelques essais de morasse au tampon on lançait la machine, qui trop graissée d’encre épaisse avait une lourde tendance à fermer l’œil des lettres au beurre noir. Je tournais la roue de fonte comme naguère dans les fermes on tirait l’eau des puits tandis que mon ami (possible qu’il s’appelât René) alimentait le dinosaure en papier, ou plutôt en papier le dinosaure de fonte. Nous en fîmes trois cents. René était cette sorte de ripeur qui connaît l’imprimerie, maîtrise sa machine et fréquente André Frénaud. Un peu plus tard, lorsque nous nous essayâmes à la révolution, René, en bon imprimeur, se révéla plus que serviable et d’un anarchisme discret.
Le livre n’était pas gros, mais trois cents, même les pages en vrac, un bon ripeur n’est pas de trop. Je ne sais plus par quel moyen les deux valises se retrouvèrent dans le garage de mon père qui venait de prendre sa retraite en Nivernais, dans la maison où je suis né. Deux valises de clowns, en bois, entoilées de marron, trois fois plus longues que larges, des poignées de cercueil, elles eussent été parfaites pour un représentant en balanciers d’horloges comtoises. Elles avaient naguère conduit mon frère aîné et moi dans le Jura, grosses de nos trousseaux de colonie de vacances, et celle qui craquait aux entournures et dont la toile souffrait de pelade m’avait servi de luge tout un hiver.
Sur des tréteaux, tout autour du garage, j’installai des planches de cuve et un circuit d’une soixantaine de tas de pages qu’il nous fallut parcourir trois cents fois avec mon ami Jean-François Brice qui devint colonel. Je fabriquai, à l’aide de chutes de planches de sipo dont mon père avait fait sa barrière et de tiges filetées, deux presses rudimentaires afin d’encoller par vingtaines d’un mélange à l’encre de Chine orange la tranche des recueils d’une toile de nylon. Puis les découper, et les habiller d’une jaquette qui reproduisait le dessin de couverture et cachait la fausse reliure. Mon père surveillait avec bienveillance ce trafic qui obligeait sa voiture à coucher dehors, il savait par cœur quelques vers de Maurice Rollinat et d’Albert Samain et devait penser que ce qui ne rime pas ne rime à rien.
Le contenu du petit livre orange ne vaut pas tripette. Les soirs de récital, je proposais le volume à la vente pour cinq francs nouveaux. Les invendus, la quasi-totalité de la production, dorment de leur belle mort dans la plus solide des deux valises de clown, au cœur engourdi d’un grenier que je ne fréquente plus. Je n’en ai pas le moindre exemplaire sous la main, je me souviens de quelques phrases, « Quand je serai riche, je m’achèterai un pauvre, en souvenir », « Il y avait si peu de bois que les flammes se dévorèrent entre elles », et cette autre qui, trente ou quarante ans plus tard, par une réminiscence incontrôlée, mit fin à un feuilleton absurde dans un quotidien : « Demain, deux mains de nain te prendront à la gorge. » Sur la page de garde du petit livre, on avait écrit ces mots (à peu près) : « Imprimé avec peine et bonne volonté sur la presse à bras des Editions Approximatives. » Je ne sais plus comment Marie-Pierre et Bruno le surent, je leur avais probablement offert un exemplaire naguère comme je l’ai supposé plus haut, toujours est-il qu’ils ne manquèrent pas, de passage à Thouars, de s’en souvenir.
Ensuite, pendant plus de vingt-cinq ans, je n’ai rien écrit.



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