Jean-Baptiste Harang
La chambre de Stella
Né en 1949 dans la Nièvre, Jean-Baptiste Harang fait partie de la rédaction du " cahier livres " de Libération. Il est l'auteur chez Grasset de Le Contraire du coton (1993), Les Spaghettis d'Hitler (1994), Gros chagrin (1996) et Théodore disparaît (1998).
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LA MAISON DE DUN
'ai toujours connu la maison de Dun, et, aujourd'hui que mon père est mort, j'en suis devenu copropriétaire en indivision avec ma sœur Noëlle et ne la fréquente plus guère. J'y ai passé un mois de chaque été de mon enfance, des vacances de Noël cryoscopiques et une année scolaire entière partagée entre le cours préparatoire et le cours élémentaire première année. Lorsque j'eus neuf ans, mes parents me mirent en pension pour ma " septième " (cours moyen deuxième année) dans un chef-lieu de canton voisin d'où je revenais chaque fin de semaine pour cette maison de Dun où mon vieux cousin Arthur avait mal remplacé mon grand-père. Arthur y a laissé des souvenirs contrariés, bons et mauvais, et un nom ineffaçable : une pièce du premier étage porte à jamais le titre de " chambre d'Arthur ".
La maison de Dun a huit pièces : la gare, le bureau, la salle à manger, la cuisine et, au premier, la chambre d'Arthur, la chambre de la Stella, la chambre des grands-parents et la chambre de ma grand-mère. Ce sont là des appellations officielles et communes à toute ma famille, même si chacune d'elles ne correspond pas au même moment de l'occupation des sols. La gare reste la gare mais n'en a plus la fonction depuis des lustres, le bureau n'a jamais contenu la moindre écritoire, il servait de chambre d'été à mes grands-parents, il est aujourd'hui un salon peu fréquenté. La salle à manger n'a pas été débaptisée mais elle est devenue la chambre de ma mère. La cuisine a été réduite pour laisser place à une courte et borgne salle de bain. La chambre d'Arthur ne servait pas avant Arthur, persiennes fermées, lit de fer et pile de journaux invendus. Arthur est mort. La chambre de la Stella doit son nom à une Stella, probable lointaine cousine dont j'ignore tout. La chambre des grands-parents n'a pas bougé et celle de ma grand-mère était en fait celle de mon père lorsqu'il était jeune homme, ce qu'il resta toute sa vie malgré un mariage tardif et heureux, quatre enfants dont je suis le cadet.
La maison possède une cave et un grenier, elle est construite le long de la route de Naillat, à Dunet, s'ouvre par l'arrière sur un perron. Elle est mitoyenne par un pignon, l'autre, aveugle, aveuglé par une vigne vierge mais profuse, borde une cour en contrebas qui dessert un garage en bois, un hangar et un jardin dit " le jardin neuf ", acheté plus tardivement, par opposition au " vieux jardin " derrière le garage où l'on ne pouvait accéder qu'en traversant le hangar ou le poulailler.
Mon père offrit cette maison à ses parents dans les années où une seconde guerre mondiale se préparait à faire mieux que la première, il avait hésité entre deux, l'autre, plus près du centre du bourg, lui parut trop prétentieuse, il la regretta. Il avait choisi Dun-le-Palestel (qui s'appelait encore Dun-le-Palleteau) pour la proximité de Sagnat où il était né, où sa mère fut fille de ferme, et par deux fois fille mère. Où il est enterré. L'étage ne comportait alors que deux pièces et fut bien vite agrandi afin d'y accueillir des locataires. Plus tard, après que mon grand-père eut repris la gare de Dun, la maison retrouva son unité. Dans les années soixante et dix, nous entreprîmes, ma sœur, mon jeune frère et moi, de repeindre le rez-de-chaussée. En fouillant dans le vieux secrétaire du bureau, avant de le couvrir d'un drap pour le protéger des coulures, nous avons mis la main sur le livret militaire de mon grand-père et découvert un secret. Nous avons remis le livret dans le secrétaire, et lorsqu'on le referma je vis devant mes yeux sans larmes une armoire normande, de chêne sombre, aux ferrures de laiton, et l'ombre d'un homme en reflet, les bras chargés d'un autre homme plus âgé, maigre et long, sans poids, dépendu de frais, étrangers l'un à l'autre, enlacés de hasard et d'humanité.
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