Premiers chapitres
Roger Hanin
Lettre à un ami mystérieux
Récit


Proche parmi les proches de François Mitterrand, Roger Hanin portait en lui depuis longtemps ce livre si personnel adressé à un « ami mystérieux » dont il a connu tant de facettes. Roger Hanin est l'auteur de Les gants blancs d'Alexandre, Les sanglots de la fête, L'hôtel de la vieille lune.

 

 

Chapitre I

retagne, en juillet 2000.
La mer au loin, si près, va, vient, s'en retourne, cherche l'horizon, taquine le sable.
Je pense à toi François, la mémoire crisse. C'est l'heure, il faut parler. Trop d'années ont passé depuis ta mort. Passeront, paresseuses, blessées. Obsédantes. Je ne peux pas laisser se répandre, tels des vomissements au rythme anarchique, tant et tant de sottises et d'ignominies sans broncher, inerte, oublieux.
Je t'écris cette lettre pour te dire que le sort n'est pas acceptable.
Je devrais pourtant me souvenir d'une phrase de toi lorsque tu me voyais meurtri, atterré par tel article de journaux à la désobligeance convenue : " Vous savez, Roger, passé un certain seuil de vulgarité, il ne faut pas répondre. " " C'est difficile, disiez-vous, mais on se sent mieux après. " Cette façon de me vouvoyer me convenait. Elle m'avait coincé au début de notre vie, éloigné mais très vite j'ai compris son sens, nourri qu'il était par cette constance d'amour et de tendresse attentive. Alors, ne sois pas ahuri si je m'empare du " tu " et du " vous " selon mon humeur, mon humour et le goût de te bousculer un peu. Je sais que je ne risque plus une saillie de ton ironie gourmande à enfoncer le stylet au cœur de l'irrévérence.
On s'en rendra compte, je ne fais que prévenir.
" Je crois aux forces de l'esprit ", disais-tu. Cette conviction m'a apaisé. Elle me permet de croire que tu m'entends et que mes battements de cœur à coups sourds te parviennent dans tes promenades là-haut, à baguenauder au milieu de cette immensité tant espérée, écartant tel nuage qui n'était pas invité, négociant la chaleur d'un soleil torride, éloignant telle petite pluie trop insistante, bref... insupportable. Il me revient une phrase du général de Gaulle - au fait le voyez-vous de temps en temps ? - vous admonestant parce que sans doute vous discutiez de tout : " Mitterrand vous pissez dans le vinaigre ! " J'ai toujours été sensible à l'humour du général de Gaulle bien que pour rien au monde, je n'eusse souhaité être de ses familiers. Toujours l'esclavage... Ah ! nous en avons parlé de l'esclavage, de la soumission, de la liberté. Je pense à cette promenade qui nous éloignait de votre datcha dans les Landes, je ne voulais pas démordre du principe d'indépendance et de fierté. Je vous aurais volontiers récité " La mort du loup " mais vous connaissiez Alfred de Vigny mieux que moi.
 
- Méfiez-vous, François, la révolte des esclaves est la pire de toutes. C'est la plus sanglante.
- Pourquoi ? Il y a des esclaves autour de moi ?
- Il n'y a que ça.
- Je vous trouve bien tranché.
- Tranchant ?
- Choisissez.
- C'est à vous de choisir.
- De trancher ?
- De savoir. D'aménager...
- Je ne fais que ça.
 
Le sujet était clos, les parenthèses fermées. C'est lui qui les repousserait comme on fait coulisser un portail. Quand il déciderait. Je le connaissais trop pour insister. M'aventurer dans une relance aurait frisé la vulgarité !...
 
Silence... Le temps passe, s'étrangle. Et pourtant je ne peux pas laisser la conversation se terminer en passe d'armes. Je connais les codes. Chez François Mitterrand il y a trois parades : haussement d'épaules, boomerang et muleta.
A vous de traduire puis d'apprécier. On entend toujours sa pensée mais il y faut une vigilance haletante. Et puis quelquefois bien sûr, il faut oser car si on laisse passer le train, la conversation ne reprendra pas là où on l'a laissée. Boomerang à calculer... J'ai calculé... Juste ? On verra bien :
- Les Juifs vivaient en Algérie avant l'arrivée des Arabes...
- C'est un sujet qui vous tient à cœur, les Juifs...
- Oui.
- Pourquoi ?
- La promenade s'achève, le temps qui reste n'y suffira pas.
 
Muleta... Un regard.... Vulgarité ?... L'éventualité ne lui effleure pas l'esprit. Il a raison. Cet homme est la distinction incarnée, rigueur, choix.
 
- J'ai été sidéré, dis-je, par votre impassibilité à l'enterrement de Joseph Franceschi. Je sais combien vous aviez d'affection pour lui.
Silence... Muleta. Je n'insiste pas. Je précise :
- D'attachement.
- Oui.
On n'en dira pas plus. J'ai l'impression que je viens de lui donner une grande tape dans le dos agrémentée d'un baiser dans le cou. Pour moins que cela avec lui, on est exilé à Madagascar ou emmuré dans les caves du Fort de Brégançon. Réjouissons-nous, le ciel est bleu, le soleil mélange les jaunes et le violine des genêts et des bruyères en bancs surpris. Si j'initie un couplet sur les mystérieuses splendeurs de la nature, on ne déjeunera pas avant trois heures de l'après-midi.
 
- Je suis heureux d'être Français depuis quatre générations.
- Le décret Crémieux date bien de 1870 ?
- Oui. Ah s'il y avait eu un décret Mitterrand au lendemain de la guerre 39-45, tous les Arabes seraient devenus Français comme les Juifs en 1870 et il n'y aurait pas eu de guerre d'Algérie...
- Vous croyez cela ?
- Fatalement. Les Algériens auraient envoyé cent députés musulmans au Parlement. Droits et devoirs, on aurait pu décliner... Vous étiez ministre de l'Intérieur en 1953 puis garde des Sceaux en 1955.
- Et vous pensez que cela aurait pu éviter la guerre d'Algérie ?
- En tout état de cause, on se serait acheminé vers une indépendance à la sud-africaine.
- Peut-être, mais en 53 et en 55 nous ne nous connaissions pas...
- Vous m'auriez entendu ?
- Non.
Boomerang... Silence.

*
**


Nous sommes arrivés devant sa datcha. Il a gravi le monticule, je l'ai contourné en direction de " ma " bibliothèque.
- A tout à l'heure, Roger.
- Dans combien de temps ? dis-je, cœur soudain bloqué par l'intempérie d'une question incongrue.
- A tout de suite, je viens de vous le dire.
 
Boomerang innocent venu confirmer le proverbe chinois qu'il affectionne : " Si tu n'es pas sûr que ce que tu as à dire est plus beau que le silence, ne parle pas... "
François n'a pas cité le proverbe car il savait que cela m'aurait blessé mais je l'ai entendu. Il savait que j'avais entendu. Le boomerang n'était qu'une pichenette qui avait rougi le lobe d'une oreille. Je souriais en marchant vers la bibliothèque et pourtant mon cœur battait... Quel drôle d'homme !... N'importe qui d'autre m'aurait fait sentir que : " A tout de suite " signifiait bien : " A tout à l'heure ", je n'aurais même pas taquiné le distinguo. Avec François Mitterrand, chaque propos affiche son plein sens avec la clarté d'une ironie " innocente "... J'entrai dans ma pièce tapissée de centaines de livres méticuleusement rangés et je pensai à Racine dont j'avais eu plaisir à rappeler le commentaire de Péguy dans Victor-Marie comte Hugo. François ne connaissait pas la préface d'André Suarès que je lui avais récitée avec la vanité d'un enfant juif de la basse casbah... " Quand on a repris son adhésion, on y a laissé son cœur... "
François écoutait. Je savais quand une phrase touchait son esprit et vibrait dans sa mémoire prompte à la phagocyter, au cas où...
Péguy prétendait, d'après Suarès, que les personnages de Racine avaient le don de mettre leurs adversaires dans leur tort. Et de citer " Iphigénie en Aulide immolée " :
" Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi...
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente. "
Un matin d'août où nous avions parlé de ma passion pour Racine, François m'avait dit :
- Pourquoi ne feriez-vous pas construire une petite bibliothèque en contrebas de ma datcha ? Le terre-plein est minuscule mais suffisant pour une cabane en dur, bois, poutres et ciment. (Puis tout à trac :) Je vous l'offre.
 
 

Chapitre II

Quinze jours plus tard, mon antre accueillait d'innombrables ouvrages de toute nature, romans, études politiques, livres sur les arbres, les animaux, l'histoire, la géographie.
- Vous qui aimez tellement l'indépendance, Roger, vous aurez un coin à vous. Vous pourrez vous isoler, ne voir personne... Y compris moi.
Il savait très bien que j'aurais toujours envie de le voir mais il tenait à me dire qu'il savait que sa présence était quelquefois lourde, opaque, mystérieuse.
Muleta... On passe à table.
 
- Roger parle beaucoup des Juifs, vous avez remarqué, Christine ? Toute la promenade a été occupée à cela...
Ma femme a tenté d'alléger cette obsession présumée :
- Toute la promenade ? (Et comme elle ne manque pas d'humour, elle a ajouté avec un étonnement excessif :) Quelle audace !...
- N'est-ce pas ? a renchéri François avec ce velouté dans la voix qui a le don d'exaspérer, surtout lorsqu'il se veut conciliant...
Moi qui savais où je voulais en venir j'ai avancé, provisoirement consensuel :
- C'est vrai que c'est un sujet qui ne me lâche pas.
J'ai compris que le débat ne déplairait pas, lorsque François a ajouté :
- Surtout que c'est un thème que l'on peut abondamment décliner...
C'était parti... Les Juifs, le judaïsme, la judaïté, la Bible, la Cabale... Il savait - moi aussi - qu'on n'allait pas tout avaler en un repas. Par quoi commencer ? Le rire me paraissait une bonne entrée en matière. Une histoire juive serait la bienvenue en attendant l'arrivée du plateau d'huîtres. J'étais sûr que François serait heureux d'écouter l'obstination de ce vieux milliardaire new-yorkais qui, malgré son appartenance à la religion israélite, insistait pour recevoir l'absolution du cardinal Spellman.
- Mais enfin monsieur Goldenfeld, pourquoi m'avoir fait venir à votre chevet alors que je suis un ministre du culte catholique ?
Monsieur Goldenfeld, avec son fort accent yiddish, installait son explication avec l'aplomb du martyr prêt à trépasser :
- C'est parce que j'ai la grosse fortune...
- Oui bien sûr mais je ne vois pas le rapport...
- Je vais partager ma fortune en trois parties. (L'attention du Cardinal se faisait plus intense.) Je vais offrir la première partie à...
- A quoi ?
- A l'effort de guerre d'Israël...
Un peu dépité, le prêtre catholique insiste, c'est son rôle. Lui aussi a ses œuvres et ses ouailles. Il interroge :
- Et la deuxième partie ?
- La deuxième partie... (La voix du vieux Juif s'essouffle mais reste audible...) La deuxième partie, je vais la donner à l'installation de dix kibboutz modèles...
Le cardinal Spellman sent la contrariété et l'irritation handicaper gravement sa patience, mais il ne peut pas résister à connaître le sort et l'attribution du dernier tiers d'un pactole monumental.
- Et la troisième partie, monsieur Goldenfeld ?
- La troisième partie je vais la donner à l'édification de douze hôpitaux modèles.
Le cardinal Spellman reprend espoir. Faible espoir mais enfin il pose sa question :
- A New York ?
- Non.
- A Boston ?
- Non.
- A Cincinnati ?
- Non.
- A Chicago ?
- Non.
- Où ?
- A Tel-Aviv.
Là, l'éducation chrétienne, la culture de miséricorde, de compréhension et de patience s'effondrent. La voix gronde, mal contenue :
- Ecoutez, monsieur Goldenfeld, votre argent est à vous ! Vous en faites ce que vous voulez ! Mais, quitte à me répéter, pourquoi m'avoir fait venir à votre chevet, moi un prêtre catholique, apostolique et romain ? Pourquoi ne pas avoir appelé un ministre de votre culte ? Un rabbin ?... Vous êtes Juif. (Le cardinal Spellman ne disait plus Israélite, il disait Juif.) Pourquoi ne pas avoir demandé auprès de vous un prêtre de la même religion que vous ?
- C'est parce que je suis...
La voix du vieux milliardaire new-yorkais s'éteignait doucement. Comédie ? Vérité ? Goût de l'effet théâtral ?... Il répétait sur un souffle :
- C'est parce que je suis...
- Je ne vous entends pas très bien... Parlez plus fort... Faites un effort, bordel de merde ! (Puis se radoucissant, contrit, suave :) Faites un effort... Vous êtes quoi ?
Rassemblant toute son énergie, Goldenfeld demande à Spellman de s'approcher pour mieux être entendu :
- C'est parce que je suis...
- Oui d'accord, vous êtes quoi ?
Le vieux Juif new-yorkais demande au cardinal de s'approcher tout près de sa bouche, jusqu'à sentir son haleine :
- Je suis... contagieux.
 
Eclat de rire. Mission accomplie. Toute ma vie j'ai aimé faire rire François Mitterrand.
 

Chapitre III

- Je n'ai jamais été saoul, m'avez-vous dit un jour.
- Jamais.
- Jamais ?... C'est curieux.
- Inimaginable ?
- Non, mais j'ai toujours en mémoire une phrase d'Humphrey Bogart : " Je n'ai jamais pu avoir confiance en un homme qui n'a jamais bu. "
- Qui vous dit que je n'ai jamais bu ?... Je vous ai simplement dit que je n'avais jamais été saoul.
- Remarquez, les propos d'Humphrey Bogart ne constituent pas une vérité révélée. Humphrey Bogart a pu dire quelques conneries quelquefois... Ça nous arrive à tous...
Haussement d'épaules. Muleta... Il m'en faut davantage pour remiser ma volonté de savoir. Quand on aime, il faut savoir. Comprendre, surtout. Sans la connaissance, la confiance est impossible. J'insiste :
- Je n'ai jamais pu aimer quelqu'un en qui je n'avais pas confiance.
- Vous avez raison.
J'ai eu envie de lui demander " Vous m'aimez ? " car je n'ai peur de rien mais déjà il avait enjambé la question :
- J'ai confiance en vous.
Stupéfaction de l'assistance. Une déclaration d'amour à 1 h 30 de l'après-midi, entre une fine de claire et une langoustine... L'événement devenait historique. Mais moi, bourdon des faubourgs, je n'ai pas voulu emporter mon paquet cadeau, je suis venu escorter son élégance :
- Pourquoi n'avez-vous jamais dérapé dans l'ivresse ? Il y a une raison ? Une explication ?
- Quelle ivresse ?
Il voudrait une précision qui mette un terme à une conversation qui a assez duré mais j'insiste, je fais l'idiot. J'adore.
- Pourquoi n'avez-vous jamais été saoul ? Hasard ? Discipline ? Protection ?
- S'il faut choisir, je dirais : protection. Je n'ai jamais voulu être sans défense, livré. L'état d'abandon ne me convient pas. J'ai trop souvent vu des hommes ivres tenir des propos décousus, incohérents. Le spectacle m'a rarement amusé. J'éprouvais une espèce de gêne, bref pour rien au monde je n'aurais voulu leur ressembler. Encore moins, être dans leur situation.
- Je comprends très bien.
- Et vous ?
Boomerang... Et comme je n'ai pas de muleta, j'ai répondu.
- Moi c'est différent, j'ai rencontré quelques ivrognes, des alcoolos mythiques fréquentés, avec bonheur, à Saint-Germain-des-Prés, généralement rue Saint-Benoît. Vous en connaissez quelques-uns : Antoine Blondin, Albert Vidalie, Georges Arnaud. Ils sont morts, après avoir regagné la terre de la raison et des précautions. L'âge où leurs femmes les ont assagis. Mais comme me disait Jean Marin, l'ex-patron de l'A.F.P. : " Depuis qu'ils sont devenus raisonnables, ils ressemblent à des cannibales qui mangent des nouilles... " C'est grâce à vous, François, que j'ai découvert cet homme rare. Grâce à vous j'ai découvert d'autres hommes exceptionnels que je n'aurais jamais croisés. Merci, au passage.
Haussement d'épaules... mais rien de grave, la voie reste ouverte.
- J'ai souvent ri avec Antoine Blondin... Le rire, l'alcool, c'est toujours l'abandon... On n'a plus de défense quand on rit.
- C'est vrai.
- J'ai gardé quelques photos de vous, à table riant aux éclats, mordant votre serviette à la déchiqueter, sans doute pour ne pas laisser s'échapper l'énormité des vocalises qui s'agitaient dans votre gorge... Surtout, ne pas se donner en spectacle !... Heureusement, le visage et les yeux exprimaient un bonheur, un accord contre lesquels vous n'aviez plus envie de résister. Ces photos sont parmi celles que je préfère. Elles sont ma fierté. Quand on aime, on veut apaiser, aider, faire voyager, frotter, tels deux silex, des formes d'humour qui s'avouent leur fraternité en une étincelle. Sur l'une de ces photos, lors d'un déjeuner à Latché, Paul Guimard à vos côtés - il l'a toujours été - riait de vous découvrir heureux, lâché. On a raison de parler d'" instantané " à propos de photos.
Ce jour-là, il y avait un instantané d'innocence, de paradis perdu... Et puis la vie a repris. L'Histoire aussi. Ses contraintes, ses batailles, ses guerres quelquefois. Pire encore, ses querelles. Je sais, François, pourquoi j'aimais tellement vous faire rire. Je sentais confusément combien vous aviez besoin de " reposer la bête ", d'arrêter le jeu comme on calme la souffrance. J'étais un médecin facétieux, un infirmier de la gravité à propos de laquelle j'aimais à vous citer la phrase de Montesquieu : " La gravité est le bonheur des imbéciles "... Pourquoi tant de citations ? Sans doute pour me rassurer ? Pour vous rassurer ? Vous dire que l'enfant juif de la basse casbah, fils d'employés des P.T.T., avait étudié, lu, retenu ? Peut-être ? Mais mieux encore pour vous dire que vous pouviez me prendre comme ami... Que je ne déparerais pas votre image... Que j'étais digne de vous ? De votre famille ? Quand je dis famille, je n'y pensais pas vraiment. Je n'y ai guère pensé. Vous devez sûrement vous souvenir de ce déjeuner à Latché au cours duquel Christine m'a demandé tout à trac : " Est-ce que tu te sens de la famille ? " J'avais répondu :
- Non. Mais je me sens aimé.
Nos regards se sont croisés, François. J'ai compris que vous aviez apprécié la précision, avec une sorte de fierté satisfaite. Vous aviez des frères, des sœurs, des cousins, des enfants. Ils étaient votre paysage, votre mémoire, vous n'aviez pas besoin d'un parent de plus. A l'évidence, ce qui vous touchait c'était cet olibrius né 25 rue Marengo à Alger, venu vous aimer, sans demande, sans jugement. Attentif et décidé à faire le voyage au cœur d'un homme que tout le monde appelait François Mitterrand et que son destin ne lâchera plus. Quand je pense à vous je me redis que l'admiration est décidément un mot merveilleux. " Bravo ! " " Chapeau ! ", je vous laisse le choix des termes, tout ce que vous m'avez si longtemps montré, offert souvent, a provoqué en moi sympathie et attachement. Pour qui veut observer, comprendre ou simplement, attendre, vous représentez ce qu'il y a de plus inattendu et d'exemplaire. Alors François, quand on croise un homme tel que vous et qu'on ne le regarde pas avec espoir ou curiosité, c'est que cérébralement, on est frappé d'insuffisance, abandonné aux nervosités de la vie.
 

Chapitre IV

J'aime modérément les huîtres.
Encore une différence entre François Mitterrand et moi. Une différence, non pas une ligne de partage. J'en mange quelquefois pour lui faire plaisir. Je pousse la complaisance jusqu'à minauder sur les différences de saveur entre les claires et les belons selon qu'elles proviennent de Quiberon ou de Cancale.
- J'apprécie votre délicatesse, Roger, mais cela ne vaut pas un tel effort.
Il le pense, ne le dit pas. Un regard au lointain affectueux remplace le haussement d'épaules... J'attends le boomerang... Il ne vient pas. Je suis apaisé, j'ai tort. Il arrive, amorti, mais il est là :
- Commandez autre chose, Roger.
- Un couscous ?
Je n'ai pas pu résister. Je savais qu'il apprécierait l'insolence. Muleta...
- Il y a longtemps que nous n'avons pas mangé un couscous, ensemble... Je connais un excellent restaurant oriental. Il vient d'ouvrir, il y a quinze jours, rue de Bièvre, juste à côté de la maison.
Pourquoi disait-il " la maison " ? Ce n'est pas la mienne. Il voulait donc me dire que sa maison était aussi la mienne ? La nôtre ?... On ne peut rien comprendre à François Mitterrand si on ne sait pas que chaque mot a son plein sens. Il voulait me faire passer en contrebande que " Couscous ou huîtres de Cancale ? ", la question n'avait pas d'existence. J'apprécie toujours que les codes recèlent de fraternelles connivences et chaque fois que je goûte une huître, je pense à lui. Qu'il les agrémentât de vinaigre ou dans les grandes occasions, d'une petite saucisse de Toulouse, son plaisir était tel, si innocent que le souvenir m'engage aujourd'hui encore à l'imiter. Nulle singerie dans cette similitude. Simplement une façon de correspondre, fugace, légère. Vraie. Je ne vais pas vous le dire, François - mais vous devez vous en rendre compte - la lettre que je vous écris est une lettre d'amour... Le roman d'une amitié ébahie entre un début de voyou juif de la basse casbah et un enfant mystérieux de Saintonge. Si je redis la différence, c'est pour mieux faire sentir que la personnalité de François Mitterrand est tout arrimée à cette notion de l'autre. Si l'on n'a pas compris cela, on aura du mal à saisir ses comportements les plus déroutants. Cet homme est un roi. Louis XIV n'a pas tranché entre Turenne et Condé. Les dragonnades n'expliquent pas tout et ne rendent pas compte à elles seules de l'histoire de ce grand roi auquel l'unité de la France doit autant qu'à Louis XI. La comparaison de François Mitterrand avec un roi ferait sûrement soupirer l'esprit critique du premier secrétaire du Parti socialiste qu'il a été passionnément. Il aurait tort pourtant de céder à son sens du ridicule car il existe de grands rois et de piètres monarques. Quand je parle de roi, j'entends l'état de roi, son statut, son comportement, sa relation au pays et à l'Histoire. François Mitterrand a aimé la France, d'un amour exclusif. Exhaustif. Tout ce qui nuisait à la France nuirait à son amour. Il a vécu sa vie, tendu sa vie vers un seul rendez-vous, cœur battant. Tout le reste, amours, amitiés, souffrances, n'avait pas de poids sur lui, guère d'influence. Lorsqu'un soir à la télévision, face à une journaliste il a parlé de son ami Patrice Pelat soupçonné de délit d'initié, comment a-t-il défendu son ami ? En l'étudiant, en comprenant l'origine de ses comportements, en dressant un tableau complet de sa vie, ne laissant jamais - la précision est importante - définir ou stigmatiser un être humain sur un seul acte, un geste, un faux pas, si faux pas il y eut. Pour François Mitterrand, Patrice Pelat c'était l'itinéraire déconcertant et généreux d'un enfant du peuple, c'était le talent surprenant d'un autodidacte, le compagnon intrépide et fidèle de la Résistance, l'ami indéfectible dans les pires moments. Et malgré cela, François Mitterrand a dit qu'il décidait de ne plus jamais revoir son ami. Patrice Pelat est mort peu de temps après. J'étais près du Président de la République dans cette chambre de l'hôpital américain de Neuilly. Le chef de l'Etat contemplait son compagnon de captivité, son ami de jeunesse exubérant et généreux. J'observais son visage. Immobile, tendu vers le visage de cet homme mort, torturé. Torturé par le lynchage et la calomnie orchestrés par des chiens qui ne vivent, ne s'expriment, ne se distinguent que dans l'escalade de la tragédie morbide. Oui j'étais près de toi, François, et je viens t'assurer que mon cœur battait à l'unisson. Patrice Pelat m'avait dit après ta décision : " Roger, je donnerais tout ce que je possède pour pouvoir reprendre mes promenades avec François, sur les quais de la Seine, à Latché, dans les rues de Paris. Je n'irai donc plus chiner avec lui dans les petites librairies connues de nous seuls ? "
Il avait arrêté la litanie de ses paradis enfuis mais tel Falstaff il avait admis que le roi ne le reverrait plus. Patrice n'a pas laissé passer les larmes. C'était un résistant... Il connaissait la force du caractère, sûr qu'il était que l'abandon, la faiblesse, vous n'auriez pas aimé.
Voilà François, je ne vous ai jamais raconté cette confidence mais à quoi bon ? Vous saviez tout cela... Vous avez quitté la chambre d'hôpital. Le Président de la République était sûrement attendu. Nul doute, vous aviez modifié votre emploi du temps à l'annonce de la mort de votre ami. Mais " le devoir de votre charge " vous attendait, impérieux... royal. Nous nous sommes dit au revoir, sans un mot. " Si tu n'es pas sûr que ce que tu as à dire est plus beau que le silence... " Je suis resté seul en face de votre ami dont la mort et la vie avaient façonné un homme étonnant. On lisait sur ce visage : courage, fierté, amour, sacrifice. Espérance j'espère. J'ai brusquement réalisé que vous vous dirigiez seul vers l'ascenseur sous la surveillance de vos gardes de sécurité. Et j'ai senti que je ne pouvais pas être absent de vous. Je vous ai rejoint au moment où les portes de l'ascenseur s'ouvraient. Je suis monté avec vous jusqu'au hall de l'entrée. Aucun mot pendant le voyage. Vous n'étiez pas étonné de me voir près de vous alors que nous venions de nous séparer quelques secondes auparavant. J'ai marché à vos côtés jusqu'à ce que vous entriez dans votre grande voiture aux vitres épaisses. J'ai vu la voiture s'éloigner. Vous ne m'avez pas regardé lorsque la limousine a démarré. Vous saviez que j'étais là. Cela suffisait. Combien de fois avons-nous vécu de ces moments de silencieuse proximité ?... " La douleur, disiez-vous, n'appartient qu'à celui qui l'éprouve... mais c'est encore la vie... Partager la souffrance n'est pas le meilleur cadeau que l'on puisse offrir. " - ... Dieu ! que vous avez aimé la vie !...
Vous aviez été stupéfait lorsque je vous avais dit à Latché, marchant vers Marœuil :
- Vous savez, François, quand je mourrai je ne regretterai rien ni personne.
J'ai expliqué car je comprenais que je pouvais blesser :
- Bien sûr, j'aurai le regret de savoir que beaucoup de personnes auront de la peine. Certaines même une souffrance profonde et définitive. Mais, de la terre, de la vie et de ses bonheurs, je ne regretterai rien. J'ai tout dévoré... J'ai horreur de revivre les mêmes instants. J'éprouve un sentiment de mort ou de bégaiement.
Ces développements d'apparence désabusée vous intéressaient moins que ma certitude d'être tant aimé :
- A votre avis, beaucoup de personnes vous pleureront ?
- Oui.
- Vous avez donc tellement d'amis ?
- Oui.

*
**

Cette conviction l'a toujours stupéfié. Amusé, au début, puis émerveillé. Il n'a jamais été incrédule. Sans doute avait-il une conception différente de l'amitié mais il ne cédait jamais aux sarcasmes du " benêt angélique ". Assuré que son ami n'était pas " lou ravi du village " - François avait lu Mistral - il était interloqué par la séduction que j'avais pour nouer de tels attachements. J'avais jeu facile à lui assurer que les amitiés naissent, vivent, s'enracinent puis quelquefois se défont mais le temps qu'elles vivent, elles sont l'amitié. A vous de savoir quand elles meurent ou se décolorent. Cette acception, cette soumission à l'aventure du temps et des événements ne lui convenaient pas. François était un homme d'absolu. C'était un homme de justice, moi un homme de vie. Qui n'a pas compris que François Mitterrand avait besoin de cette sensation d'absolu pour atteindre une sérénité qui le vertébrait, sera toujours dérouté par ses comportements, ses réactions, ses regards.
La promenade se terminait avec la fin du jour lorsque nous gravissions le monticule qui longe le cours de tennis sur lequel nous ne jouions plus depuis longtemps. Après un long silence et sans aucun rapport avec une quelconque conversation entamée - ce n'était donc pas un boomerang - il m'avait décoché une question dont l'effet de surprise était assurément calculé :
- Presque tous vos amis sont juifs, Roger.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Ça va plus vite.
Je n'étais pas mécontent de ma vivacité. François avait souri. Il était cueilli. Satisfait aussi. J'ai lu sur son visage une expression de plénitude amusée. Heureuse. Cela m'a brièvement intrigué mais au cours du dîner qui a suivi, j'ai tenu l'explication. Je n'en doutais pas.
 

*
**

A peine avait-on déposé la soupière au centre de la table, j'ai voulu faire l'intéressant, jouer les universalistes :
- Vous savez, François, un jour les Juifs disparaîtront.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Regardez autour de vous... Les Juifs sont en train de se diluer... Si l'on excepte les milieux religieux, la plupart des Juifs épousent des Françaises catholiques, protestantes, bref non juives... (Puis j'ai ajouté, croyant faire " genre " intégré :) Dans le fond c'est peut-être mieux ainsi. Au bout de quelques générations, la judaïté disparaîtra et il n'existera que des hommes et des femmes.
François Mitterrand avait réagi avec une force de conviction que je ne lui connaissais pas auparavant :
- Vous avez tort... Ce serait bien triste, cette uniformité... Les Juifs doivent garder leur spécificité, leur histoire, leur humour, leur approche philosophique de la vie, leur mémoire, leurs souffrances... Ils témoignent de l'humanité. Vous avez tort, Roger.
C'est lui qui défendait la survivance et la nécessité. J'avais été convaincu et j'ai simplement répondu :
- Vous avez peut-être raison.
Alors, quand j'entends parler de l'antisémitisme de François Mitterrand, j'ai des envies de meurtre.

*
**


La soupe fumait, il ne s'agissait pas de la laisser refroidir surtout que l'aventure qui allait suivre ne manquerait pas de pittoresque. Il faut savoir - pour mieux comprendre l'événement - que je n'aime la soupe que brûlante ! Nous sommes quatre à table face à des assiettes creuses, dociles ou impatientes. Autour de la soupière-mama : François Mitterrand, Danielle, Christine et moi.
- Je vous sers, Roger ?
- Merci.
François, patriarche, emplit les assiettes. Le rituel paysan lui plaît et lui rappelle sans doute les dîners à Jarnac dans la maison familiale. Chez nous, à Alger, rue Marengo, nous ne buvions pas de soupe. Trop chaud. On n'aimait pas ça... Je goûte ma soupe. Elle était tiède... Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai renversé calmement le contenu de mon assiette dans la soupière en disant :
- Elle est tiède.
Tête de Christine. Tête de Danielle. Impassibilité marmoréenne de François. Le sphinx avait vu le geste mais la surprise était trop forte pour réagir à chaud, si j'ose dire. J'aurais dû m'excuser mais j'ai senti confusément que quelle que soit la formule employée je n'aurais fait que creuser le temps. Le silence des deux sœurs était fait d'étonnement, de regret. Il voulait effacer. Bien sûr, l'idéal eût été de rire tous ensemble mais en l'occurrence, je faisais mon miel de... l'absence de François. Il n'est pas une parcelle de ses sensations dont je n'aie tiré enseignement. François continuait à goûter sa soupe tiède, sans commentaire. Les deux épouses enfilaient cuillerée sur cuillerée. Le temps brièvement suspendu bégayait sa mise à l'écart. Il aurait bien voulu passer mais il était devenu tiède, lui aussi, comme cette étrange soupe qui nous mettait chacun à notre place. C'est cela que François Mitterrand venait d'appréhender en une fraction de seconde. Je m'attendais à ce qu'il renversât son assiettée dans la soupière, imitant mon geste mais non... l'élégance eût été trop criarde. François a fini sa soupe tiède... L'homme est là : il ne juge pas, ne s'exprime pas, ne moralise pas et laisse aux événements le privilège d'exister dans leur exactitude. François ne m'avait situé à ma place ni par un sourire affectueux ni par un haussement d'épaules qui pût dédramatiser cette faute d'éducation. Il avait décidé de l'estampiller : amusante. A ne pas reproduire, évidemment, dans un dîner à l'Elysée. Fort de quoi j'étais sûr d'être paradoxalement invité à toutes les réceptions officielles. La semaine suivante, il accueillait Gorbatchev. J'ai reçu mon carton qui me distinguait parmi les " happy few ". Si François Mitterrand avait pu composer le menu, je suis sûr qu'il y aurait inscrit une soupe. Chaude, de préférence.
 
 

Chapitre V

Ah ! les réceptions à l'Elysée ! La plus pittoresque fut certainement le tout premier déjeuner officiel. Il y avait la table du chef de l'Etat et la table du Premier Ministre présidée par Pierre Mauroy. J'aime cet homme. Ce fils du peuple était à sa place. J'étais heureux de le voir devenu chef du gouvernement de la République. J'avais envie de me lever pour lui faire de grands signes d'amitié. Je ne l'ai pas fait... Mais j'ai quand même attiré l'attention, quelques minutes plus tard, quand la cohorte des maîtres d'hôtel stylés, formés par le protocole de monsieur Valéry Giscard d'Estaing, prédécesseur de François Mitterrand, s'approcha de nous. J'étais assis à " la table de la famille ". Ainsi l'avaient désignée les services chargés de l'organisation de cette première invasion des Huns, des Wisigoths, des Rouges, quoi ! En entrée, il était prévu du foie gras et je me suis tout de suite aperçu que le maître d'hôtel chargé de " la table de la famille " coupait des tranches énormes de foie gras de 250 grammes chacune et les plaquait quasiment sur les assiettes de ces squatters socialistes. Quand le serveur a empli mon assiette de mon pavé de foie gras, je l'ai saisi fermement par le bas de sa manche et je lui ai très gentiment dit en le regardant dans les yeux :
- Vous savez, j'en ai déjà mangé...
Il a rougi, bredouillant :
- Mais j'en suis sûr, monsieur...
Je n'ai pas aimé ma réaction. J'étais en position de force. Je n'aime pas le pouvoir. Mais il ne fallait pas laisser se perpétuer une injustice. Les gens qui allaient gouverner la France étaient aussi dignes que leurs prédécesseurs aux manières policées mais au cœur plus chiche. J'ai raconté cette anecdote à François Mitterrand le soir même, rue de Bièvre. J'attendais sa réaction, elle influencerait mes comportements à venir.
- Vous avez bien fait, Roger.
Il n'y avait nulle agression dans son jugement. Simplement, il pensait que c'était justice et que tout compte fait, il était plus généreux de parler plutôt que de traiter l'incident par une ignorance condescendante.
- Dans le fond, a-t-il ajouté, vous avez traité ce maître d'hôtel comme un homme, non pas comme un ennemi. Vous ne lui avez pas rendu son mépris.
 
Un autre événement est venu brouiller ce premier déjeuner officiel. Le scandale et les suites qu'il implique rendent compte de la fascination qu'a inspirée François Mitterrand et de la haine qu'elle a provoquée tout au long de sa vie. Jean-Edern Hallier, pamphlétaire enflammé et roublard, transi d'amour et d'admiration pour François Mitterrand, n'avait pas été convié à ce premier déjeuner officiel. Son entrée inexplicable - inexpliquée - dans la salle de réception fut vite conjurée. L'expulsion prestement exécutée. L'intrusion n'existait plus ? Oh que non ! S'en est suivie une haine inexpiable. Menaces de chantage, articles de journaux à la calomnie talentueuse. Le martyr était en transes. " Son ami " l'avait trahi. Le Florentin aux promesses caressantes allait voir ce qu'il allait voir ! On allait tout dire, tout déballer et bien entendu particulièrement, on répéterait la vérité sur cet enfant adultérin. Seuls, quelques proches étaient au courant. Le cercle de feu de la confiance et de la dévotion dissuadait alors les clameurs médisantes. Jean-Edern Hallier eut, au début, la menace feutrée mais la révélation qu'il promettait trouvait preneurs dans les dîners en ville. J'étais de ceux qui ne connaissaient Mazarine que par les émanations du soufre à la mode. C'est un matin que François me demanda de venir le voir à l'Elysée. Je suis entré dans son bureau, ignorant la raison pour laquelle je m'y trouvais. Sans préalable, il m'informa - sans gravité non plus - de l'existence de sa fille.
- Je ne voudrais pas que vous l'appreniez par la rumeur publique.
Il haïssait ce mode d'information rampante, lâche, malsaine. Combien de fois en a-t-il été blessé plus tard lorsqu'il s'agira de son ami Pierre Bérégovoy ! En l'occurrence, il s'agissait de se battre. La blessure chez lui n'induit pas la soumission et l'anecdote n'a ici d'autre intérêt que la révélation du caractère de François Mitterrand. La lettre que j'écris à cet ami mystérieux n'a de seule ambition, de seule espérance que de dire : voilà l'homme ! voilà ce qu'il était ! Le rapport à la politique, à la décision, à l'événement est à l'intérieur de l'homme. " Et réciproquement ", comme dirait Alphonse Allais que François et moi nous appréciions beaucoup. Je me souviens de la première fois où je rapportai à François cette réplique d'Alphonse Allais disant à quelqu'un qui lui affirmait gravement : " Ah, Monsieur Allais... tout est dans tout. " Alphonse Allais, après un long silence, lui répondit non moins gravement :
- Et réciproquement.
 
François connaissait peut-être cette réplique de l'humoriste normand qui, lui, avait souvent été saoul... Ce qui prouve qu'on peut ne pas apprécier l'alcool et ses travers tout en gardant affection et admiration pour l'homme qui a sombré dans cette tentation. Là est tout François Mitterrand. On s'en rendra compte plus tard lorsqu'apparaîtra le spectre de René Bousquet. Stratégie ou concept, je vous présente l'acteur François Mitterrand avant que sous vos yeux il ne monte sur scène pour dire la tragédie ou la comédie. L'important est de scruter vrai. Je veille sur l'exactitude car ce n'est pas aimer quelqu'un que de le présenter sous le maquillage de la passion irritée. Après que François m'a appris sobrement qu'il avait une fille - la sentimentalité de bazar n'avait pas cours chez lui - il m'expliqua ma présence dans son bureau : il savait que Jean-Edern Hallier s'apprêtait à faire éclater sa bombe et ne doutait pas qu'une intervention " intelligemment présentée " avait toutes les chances de calmer l'ardeur de ce Torquemada à l'ambition et l'arrivisme aisément apaisables. Une de nos amies était en contact avec lui.
- Allez la voir. Parlez-lui.
L'ambassade avait l'efficacité lapidaire de l'homme de clan. On peut présenter François Mitterrand comme un parrain. Ni culture littéraire ni vista planétaire ne tempèrent sa conception de la " famiglia " voire en l'occurrence de la " squadra ". A aucun moment, il n'est entré dans les détails, il n'a jamais délayé. Il avait parlé, il était sûr d'avoir été compris. En me raccompagnant vers la porte de son secrétariat particulier, il me prit par les épaules :
- Vous savez, Roger, finalement... je n'aurai jamais autant d'enfants qu'Henri IV.
Il voulait par un sourire dératiser le labyrinthe sentencieux des intrigues de Cour. Je me suis acquitté de mon ambassade. Notre " amie " avait-elle trouvé les mots justes ? Toujours est-il qu'il s'en est suivi une accalmie durable parsemée de quelques jets de venin qui tenaient lieu de dignité préservée à ce pauvre Hallier. A la fin de sa vie, il avait enfin décroché à la télévision une émission qu'il estimait littéraire.
Il est mort en faisant du vélo.



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