Roger
Hanin
Lettre à un ami
mystérieux
Récit
Proche parmi les proches de
François Mitterrand, Roger Hanin portait
en lui depuis longtemps ce livre si personnel
adressé à un « ami
mystérieux » dont il a connu
tant de facettes. Roger Hanin est l'auteur de
Les gants blancs d'Alexandre, Les
sanglots de la fête, L'hôtel
de la vieille lune.
Chapitre I
retagne,
en juillet 2000.
La mer au loin, si près, va, vient, s'en
retourne, cherche l'horizon, taquine le sable.
Je pense à toi François, la
mémoire crisse. C'est l'heure, il faut
parler. Trop d'années ont passé
depuis ta mort. Passeront, paresseuses,
blessées. Obsédantes. Je ne peux pas
laisser se répandre, tels des vomissements
au rythme anarchique, tant et tant de sottises et
d'ignominies sans broncher, inerte, oublieux.
Je t'écris cette lettre pour te dire que le
sort n'est pas acceptable.
Je devrais pourtant me souvenir d'une phrase de toi
lorsque tu me voyais meurtri, atterré par
tel article de journaux à la
désobligeance convenue : " Vous savez,
Roger, passé un certain seuil de
vulgarité, il ne faut pas répondre. "
" C'est difficile, disiez-vous, mais on se sent
mieux après. " Cette façon de me
vouvoyer me convenait. Elle m'avait coincé
au début de notre vie, éloigné
mais très vite j'ai compris son sens, nourri
qu'il était par cette constance d'amour et
de tendresse attentive. Alors, ne sois pas ahuri si
je m'empare du " tu " et du " vous " selon mon
humeur, mon humour et le goût de te bousculer
un peu. Je sais que je ne risque plus une saillie
de ton ironie gourmande à enfoncer le stylet
au cur de l'irrévérence.
On s'en rendra compte, je ne fais que
prévenir.
" Je crois aux forces de l'esprit ", disais-tu.
Cette conviction m'a apaisé. Elle me permet
de croire que tu m'entends et que mes battements de
cur à coups sourds te parviennent dans
tes promenades là-haut, à baguenauder
au milieu de cette immensité tant
espérée, écartant tel nuage
qui n'était pas invité,
négociant la chaleur d'un soleil torride,
éloignant telle petite pluie trop
insistante, bref... insupportable. Il me revient
une phrase du général de Gaulle - au
fait le voyez-vous de temps en temps ? - vous
admonestant parce que sans doute vous discutiez de
tout : " Mitterrand vous pissez dans le vinaigre !
" J'ai toujours été sensible à
l'humour du général de Gaulle bien
que pour rien au monde, je n'eusse souhaité
être de ses familiers. Toujours
l'esclavage... Ah ! nous en avons parlé de
l'esclavage, de la soumission, de la
liberté. Je pense à cette promenade
qui nous éloignait de votre datcha dans les
Landes, je ne voulais pas démordre du
principe d'indépendance et de fierté.
Je vous aurais volontiers récité " La
mort du loup " mais vous connaissiez Alfred de
Vigny mieux que moi.
- Méfiez-vous, François, la
révolte des esclaves est la pire de toutes.
C'est la plus sanglante.
- Pourquoi ? Il y a des esclaves autour de moi
?
- Il n'y a que ça.
- Je vous trouve bien tranché.
- Tranchant ?
- Choisissez.
- C'est à vous de choisir.
- De trancher ?
- De savoir. D'aménager...
- Je ne fais que ça.
Le sujet était clos, les parenthèses
fermées. C'est lui qui les repousserait
comme on fait coulisser un portail. Quand il
déciderait. Je le connaissais trop pour
insister. M'aventurer dans une relance aurait
frisé la vulgarité !...
Silence... Le temps passe, s'étrangle. Et
pourtant je ne peux pas laisser la conversation se
terminer en passe d'armes. Je connais les codes.
Chez François Mitterrand il y a trois
parades : haussement d'épaules, boomerang et
muleta.
A vous de traduire puis d'apprécier. On
entend toujours sa pensée mais il y faut une
vigilance haletante. Et puis quelquefois bien
sûr, il faut oser car si on laisse passer le
train, la conversation ne reprendra pas là
où on l'a laissée. Boomerang à
calculer... J'ai calculé... Juste ? On verra
bien :
- Les Juifs vivaient en Algérie avant
l'arrivée des Arabes...
- C'est un sujet qui vous tient à cur,
les Juifs...
- Oui.
- Pourquoi ?
- La promenade s'achève, le temps qui reste
n'y suffira pas.
Muleta... Un regard.... Vulgarité ?...
L'éventualité ne lui effleure pas
l'esprit. Il a raison. Cet homme est la distinction
incarnée, rigueur, choix.
- J'ai été sidéré,
dis-je, par votre impassibilité à
l'enterrement de Joseph Franceschi. Je sais combien
vous aviez d'affection pour lui.
Silence... Muleta. Je n'insiste pas. Je
précise :
- D'attachement.
- Oui.
On n'en dira pas plus. J'ai l'impression que je
viens de lui donner une grande tape dans le dos
agrémentée d'un baiser dans le cou.
Pour moins que cela avec lui, on est exilé
à Madagascar ou emmuré dans les caves
du Fort de Brégançon.
Réjouissons-nous, le ciel est bleu, le
soleil mélange les jaunes et le violine des
genêts et des bruyères en bancs
surpris. Si j'initie un couplet sur les
mystérieuses splendeurs de la nature, on ne
déjeunera pas avant trois heures de
l'après-midi.
- Je suis heureux d'être Français
depuis quatre générations.
- Le décret Crémieux date bien de
1870 ?
- Oui. Ah s'il y avait eu un décret
Mitterrand au lendemain de la guerre 39-45, tous
les Arabes seraient devenus Français comme
les Juifs en 1870 et il n'y aurait pas eu de guerre
d'Algérie...
- Vous croyez cela ?
- Fatalement. Les Algériens auraient
envoyé cent députés musulmans
au Parlement. Droits et devoirs, on aurait pu
décliner... Vous étiez ministre de
l'Intérieur en 1953 puis garde des Sceaux en
1955.
- Et vous pensez que cela aurait pu éviter
la guerre d'Algérie ?
- En tout état de cause, on se serait
acheminé vers une indépendance
à la sud-africaine.
- Peut-être, mais en 53 et en 55 nous ne nous
connaissions pas...
- Vous m'auriez entendu ?
- Non.
Boomerang... Silence.
*
**
Nous sommes arrivés devant sa datcha. Il a
gravi le monticule, je l'ai contourné en
direction de " ma " bibliothèque.
- A tout à l'heure, Roger.
- Dans combien de temps ? dis-je, cur soudain
bloqué par l'intempérie d'une
question incongrue.
- A tout de suite, je viens de vous le dire.
Boomerang innocent venu confirmer le proverbe
chinois qu'il affectionne : " Si tu n'es pas
sûr que ce que tu as à dire est plus
beau que le silence, ne parle pas... "
François n'a pas cité le proverbe car
il savait que cela m'aurait blessé mais je
l'ai entendu. Il savait que j'avais entendu. Le
boomerang n'était qu'une pichenette qui
avait rougi le lobe d'une oreille. Je souriais en
marchant vers la bibliothèque et pourtant
mon cur battait... Quel drôle d'homme
!... N'importe qui d'autre m'aurait fait sentir que
: " A tout de suite " signifiait bien : " A tout
à l'heure ", je n'aurais même pas
taquiné le distinguo. Avec François
Mitterrand, chaque propos affiche son plein sens
avec la clarté d'une ironie " innocente "...
J'entrai dans ma pièce tapissée de
centaines de livres méticuleusement
rangés et je pensai à Racine dont
j'avais eu plaisir à rappeler le commentaire
de Péguy dans Victor-Marie comte Hugo.
François ne connaissait pas la
préface d'André Suarès que je
lui avais récitée avec la
vanité d'un enfant juif de la basse
casbah... " Quand on a repris son adhésion,
on y a laissé son cur... "
François écoutait. Je savais quand
une phrase touchait son esprit et vibrait dans sa
mémoire prompte à la phagocyter, au
cas où...
Péguy prétendait, d'après
Suarès, que les personnages de Racine
avaient le don de mettre leurs adversaires dans
leur tort. Et de citer " Iphigénie en Aulide
immolée " :
" Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point
trahi.
Quand vous commanderez, vous serez
obéi...
D'un il aussi content, d'un cur aussi
soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez
promis,
Je saurai, s'il le faut, victime
obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente.
"
Un matin d'août où nous avions
parlé de ma passion pour Racine,
François m'avait dit :
- Pourquoi ne feriez-vous pas construire une petite
bibliothèque en contrebas de ma datcha ? Le
terre-plein est minuscule mais suffisant pour une
cabane en dur, bois, poutres et ciment. (Puis tout
à trac :) Je vous l'offre.
Chapitre II
Quinze jours plus tard, mon antre accueillait
d'innombrables ouvrages de toute nature, romans,
études politiques, livres sur les arbres,
les animaux, l'histoire, la géographie.
- Vous qui aimez tellement l'indépendance,
Roger, vous aurez un coin à vous. Vous
pourrez vous isoler, ne voir personne... Y compris
moi.
Il savait très bien que j'aurais toujours
envie de le voir mais il tenait à me dire
qu'il savait que sa présence était
quelquefois lourde, opaque, mystérieuse.
Muleta... On passe à table.
- Roger parle beaucoup des Juifs, vous avez
remarqué, Christine ? Toute la promenade a
été occupée à
cela...
Ma femme a tenté d'alléger cette
obsession présumée :
- Toute la promenade ? (Et comme elle ne manque pas
d'humour, elle a ajouté avec un
étonnement excessif :) Quelle audace
!...
- N'est-ce pas ? a renchéri François
avec ce velouté dans la voix qui a le don
d'exaspérer, surtout lorsqu'il se veut
conciliant...
Moi qui savais où je voulais en venir j'ai
avancé, provisoirement consensuel :
- C'est vrai que c'est un sujet qui ne me
lâche pas.
J'ai compris que le débat ne
déplairait pas, lorsque François a
ajouté :
- Surtout que c'est un thème que l'on peut
abondamment décliner...
C'était parti... Les Juifs, le
judaïsme, la judaïté, la Bible, la
Cabale... Il savait - moi aussi - qu'on n'allait
pas tout avaler en un repas. Par quoi commencer ?
Le rire me paraissait une bonne entrée en
matière. Une histoire juive serait la
bienvenue en attendant l'arrivée du plateau
d'huîtres. J'étais sûr que
François serait heureux d'écouter
l'obstination de ce vieux milliardaire new-yorkais
qui, malgré son appartenance à la
religion israélite, insistait pour recevoir
l'absolution du cardinal Spellman.
- Mais enfin monsieur Goldenfeld, pourquoi m'avoir
fait venir à votre chevet alors que je suis
un ministre du culte catholique ?
Monsieur Goldenfeld, avec son fort accent yiddish,
installait son explication avec l'aplomb du martyr
prêt à trépasser :
- C'est parce que j'ai la grosse fortune...
- Oui bien sûr mais je ne vois pas le
rapport...
- Je vais partager ma fortune en trois parties.
(L'attention du Cardinal se faisait plus intense.)
Je vais offrir la première partie
à...
- A quoi ?
- A l'effort de guerre d'Israël...
Un peu dépité, le prêtre
catholique insiste, c'est son rôle. Lui aussi
a ses uvres et ses ouailles. Il interroge
:
- Et la deuxième partie ?
- La deuxième partie... (La voix du vieux
Juif s'essouffle mais reste audible...) La
deuxième partie, je vais la donner à
l'installation de dix kibboutz
modèles...
Le cardinal Spellman sent la
contrariété et l'irritation
handicaper gravement sa patience, mais il ne peut
pas résister à connaître le
sort et l'attribution du dernier tiers d'un pactole
monumental.
- Et la troisième partie, monsieur
Goldenfeld ?
- La troisième partie je vais la donner
à l'édification de douze
hôpitaux modèles.
Le cardinal Spellman reprend espoir. Faible espoir
mais enfin il pose sa question :
- A New York ?
- Non.
- A Boston ?
- Non.
- A Cincinnati ?
- Non.
- A Chicago ?
- Non.
- Où ?
- A Tel-Aviv.
Là, l'éducation chrétienne, la
culture de miséricorde, de
compréhension et de patience s'effondrent.
La voix gronde, mal contenue :
- Ecoutez, monsieur Goldenfeld, votre argent est
à vous ! Vous en faites ce que vous voulez !
Mais, quitte à me répéter,
pourquoi m'avoir fait venir à votre chevet,
moi un prêtre catholique, apostolique et
romain ? Pourquoi ne pas avoir appelé un
ministre de votre culte ? Un rabbin ?... Vous
êtes Juif. (Le cardinal Spellman ne disait
plus Israélite, il disait Juif.) Pourquoi ne
pas avoir demandé auprès de vous un
prêtre de la même religion que vous
?
- C'est parce que je suis...
La voix du vieux milliardaire new-yorkais
s'éteignait doucement. Comédie ?
Vérité ? Goût de l'effet
théâtral ?... Il
répétait sur un souffle :
- C'est parce que je suis...
- Je ne vous entends pas très bien... Parlez
plus fort... Faites un effort, bordel de merde !
(Puis se radoucissant, contrit, suave :) Faites un
effort... Vous êtes quoi ?
Rassemblant toute son énergie, Goldenfeld
demande à Spellman de s'approcher pour mieux
être entendu :
- C'est parce que je suis...
- Oui d'accord, vous êtes quoi ?
Le vieux Juif new-yorkais demande au cardinal de
s'approcher tout près de sa bouche,
jusqu'à sentir son haleine :
- Je suis... contagieux.
Eclat de rire. Mission accomplie. Toute ma vie j'ai
aimé faire rire François
Mitterrand.
Chapitre III
- Je n'ai jamais été saoul,
m'avez-vous dit un jour.
- Jamais.
- Jamais ?... C'est curieux.
- Inimaginable ?
- Non, mais j'ai toujours en mémoire une
phrase d'Humphrey Bogart : " Je n'ai jamais pu
avoir confiance en un homme qui n'a jamais bu.
"
- Qui vous dit que je n'ai jamais bu ?... Je vous
ai simplement dit que je n'avais jamais
été saoul.
- Remarquez, les propos d'Humphrey Bogart ne
constituent pas une vérité
révélée. Humphrey Bogart a pu
dire quelques conneries quelquefois... Ça
nous arrive à tous...
Haussement d'épaules. Muleta... Il m'en faut
davantage pour remiser ma volonté de savoir.
Quand on aime, il faut savoir. Comprendre, surtout.
Sans la connaissance, la confiance est impossible.
J'insiste :
- Je n'ai jamais pu aimer quelqu'un en qui je
n'avais pas confiance.
- Vous avez raison.
J'ai eu envie de lui demander " Vous m'aimez ? "
car je n'ai peur de rien mais déjà il
avait enjambé la question :
- J'ai confiance en vous.
Stupéfaction de l'assistance. Une
déclaration d'amour à 1 h 30 de
l'après-midi, entre une fine de claire et
une langoustine... L'événement
devenait historique. Mais moi, bourdon des
faubourgs, je n'ai pas voulu emporter mon paquet
cadeau, je suis venu escorter son
élégance :
- Pourquoi n'avez-vous jamais dérapé
dans l'ivresse ? Il y a une raison ? Une
explication ?
- Quelle ivresse ?
Il voudrait une précision qui mette un terme
à une conversation qui a assez duré
mais j'insiste, je fais l'idiot. J'adore.
- Pourquoi n'avez-vous jamais été
saoul ? Hasard ? Discipline ? Protection ?
- S'il faut choisir, je dirais : protection. Je
n'ai jamais voulu être sans défense,
livré. L'état d'abandon ne me
convient pas. J'ai trop souvent vu des hommes ivres
tenir des propos décousus,
incohérents. Le spectacle m'a rarement
amusé. J'éprouvais une espèce
de gêne, bref pour rien au monde je n'aurais
voulu leur ressembler. Encore moins, être
dans leur situation.
- Je comprends très bien.
- Et vous ?
Boomerang... Et comme je n'ai pas de muleta, j'ai
répondu.
- Moi c'est différent, j'ai rencontré
quelques ivrognes, des alcoolos mythiques
fréquentés, avec bonheur, à
Saint-Germain-des-Prés,
généralement rue Saint-Benoît.
Vous en connaissez quelques-uns : Antoine Blondin,
Albert Vidalie, Georges Arnaud. Ils sont morts,
après avoir regagné la terre de la
raison et des précautions. L'âge
où leurs femmes les ont assagis. Mais comme
me disait Jean Marin, l'ex-patron de l'A.F.P. : "
Depuis qu'ils sont devenus raisonnables, ils
ressemblent à des cannibales qui mangent des
nouilles... " C'est grâce à vous,
François, que j'ai découvert cet
homme rare. Grâce à vous j'ai
découvert d'autres hommes exceptionnels que
je n'aurais jamais croisés. Merci, au
passage.
Haussement d'épaules... mais rien de grave,
la voie reste ouverte.
- J'ai souvent ri avec Antoine Blondin... Le rire,
l'alcool, c'est toujours l'abandon... On n'a plus
de défense quand on rit.
- C'est vrai.
- J'ai gardé quelques photos de vous,
à table riant aux éclats, mordant
votre serviette à la déchiqueter,
sans doute pour ne pas laisser s'échapper
l'énormité des vocalises qui
s'agitaient dans votre gorge... Surtout, ne pas se
donner en spectacle !... Heureusement, le visage et
les yeux exprimaient un bonheur, un accord contre
lesquels vous n'aviez plus envie de
résister. Ces photos sont parmi celles que
je préfère. Elles sont ma
fierté. Quand on aime, on veut apaiser,
aider, faire voyager, frotter, tels deux silex, des
formes d'humour qui s'avouent leur
fraternité en une étincelle. Sur
l'une de ces photos, lors d'un déjeuner
à Latché, Paul Guimard à vos
côtés - il l'a toujours
été - riait de vous découvrir
heureux, lâché. On a raison de parler
d'" instantané " à propos de
photos.
Ce jour-là, il y avait un instantané
d'innocence, de paradis perdu... Et puis la vie a
repris. L'Histoire aussi. Ses contraintes, ses
batailles, ses guerres quelquefois. Pire encore,
ses querelles. Je sais, François, pourquoi
j'aimais tellement vous faire rire. Je sentais
confusément combien vous aviez besoin de "
reposer la bête ", d'arrêter le jeu
comme on calme la souffrance. J'étais un
médecin facétieux, un infirmier de la
gravité à propos de laquelle j'aimais
à vous citer la phrase de Montesquieu : " La
gravité est le bonheur des imbéciles
"... Pourquoi tant de citations ? Sans doute pour
me rassurer ? Pour vous rassurer ? Vous dire que
l'enfant juif de la basse casbah, fils
d'employés des P.T.T., avait
étudié, lu, retenu ? Peut-être
? Mais mieux encore pour vous dire que vous pouviez
me prendre comme ami... Que je ne déparerais
pas votre image... Que j'étais digne de vous
? De votre famille ? Quand je dis famille, je n'y
pensais pas vraiment. Je n'y ai guère
pensé. Vous devez sûrement vous
souvenir de ce déjeuner à
Latché au cours duquel Christine m'a
demandé tout à trac : " Est-ce que tu
te sens de la famille ? " J'avais répondu
:
- Non. Mais je me sens aimé.
Nos regards se sont croisés,
François. J'ai compris que vous aviez
apprécié la précision, avec
une sorte de fierté satisfaite. Vous aviez
des frères, des surs, des cousins, des
enfants. Ils étaient votre paysage, votre
mémoire, vous n'aviez pas besoin d'un parent
de plus. A l'évidence, ce qui vous touchait
c'était cet olibrius né 25 rue
Marengo à Alger, venu vous aimer, sans
demande, sans jugement. Attentif et
décidé à faire le voyage au
cur d'un homme que tout le monde appelait
François Mitterrand et que son destin ne
lâchera plus. Quand je pense à vous je
me redis que l'admiration est
décidément un mot merveilleux. "
Bravo ! " " Chapeau ! ", je vous laisse le choix
des termes, tout ce que vous m'avez si longtemps
montré, offert souvent, a provoqué en
moi sympathie et attachement. Pour qui veut
observer, comprendre ou simplement, attendre, vous
représentez ce qu'il y a de plus inattendu
et d'exemplaire. Alors François, quand on
croise un homme tel que vous et qu'on ne le regarde
pas avec espoir ou curiosité, c'est que
cérébralement, on est frappé
d'insuffisance, abandonné aux
nervosités de la vie.
Chapitre IV
J'aime modérément les
huîtres.
Encore une différence entre François
Mitterrand et moi. Une différence, non pas
une ligne de partage. J'en mange quelquefois pour
lui faire plaisir. Je pousse la complaisance
jusqu'à minauder sur les différences
de saveur entre les claires et les belons selon
qu'elles proviennent de Quiberon ou de Cancale.
- J'apprécie votre délicatesse,
Roger, mais cela ne vaut pas un tel effort.
Il le pense, ne le dit pas. Un regard au lointain
affectueux remplace le haussement
d'épaules... J'attends le boomerang... Il ne
vient pas. Je suis apaisé, j'ai tort. Il
arrive, amorti, mais il est là :
- Commandez autre chose, Roger.
- Un couscous ?
Je n'ai pas pu résister. Je savais qu'il
apprécierait l'insolence. Muleta...
- Il y a longtemps que nous n'avons pas
mangé un couscous, ensemble... Je connais un
excellent restaurant oriental. Il vient d'ouvrir,
il y a quinze jours, rue de Bièvre, juste
à côté de la maison.
Pourquoi disait-il " la maison " ? Ce n'est pas la
mienne. Il voulait donc me dire que sa maison
était aussi la mienne ? La nôtre ?...
On ne peut rien comprendre à François
Mitterrand si on ne sait pas que chaque mot a son
plein sens. Il voulait me faire passer en
contrebande que " Couscous ou huîtres de
Cancale ? ", la question n'avait pas d'existence.
J'apprécie toujours que les codes
recèlent de fraternelles connivences et
chaque fois que je goûte une huître, je
pense à lui. Qu'il les
agrémentât de vinaigre ou dans les
grandes occasions, d'une petite saucisse de
Toulouse, son plaisir était tel, si innocent
que le souvenir m'engage aujourd'hui encore
à l'imiter. Nulle singerie dans cette
similitude. Simplement une façon de
correspondre, fugace, légère. Vraie.
Je ne vais pas vous le dire, François - mais
vous devez vous en rendre compte - la lettre que je
vous écris est une lettre d'amour... Le
roman d'une amitié ébahie entre un
début de voyou juif de la basse casbah et un
enfant mystérieux de Saintonge. Si je redis
la différence, c'est pour mieux faire sentir
que la personnalité de François
Mitterrand est tout arrimée à cette
notion de l'autre. Si l'on n'a pas compris cela, on
aura du mal à saisir ses comportements les
plus déroutants. Cet homme est un roi. Louis
XIV n'a pas tranché entre Turenne et
Condé. Les dragonnades n'expliquent pas tout
et ne rendent pas compte à elles seules de
l'histoire de ce grand roi auquel l'unité de
la France doit autant qu'à Louis XI. La
comparaison de François Mitterrand avec un
roi ferait sûrement soupirer l'esprit
critique du premier secrétaire du Parti
socialiste qu'il a été
passionnément. Il aurait tort pourtant de
céder à son sens du ridicule car il
existe de grands rois et de piètres
monarques. Quand je parle de roi, j'entends
l'état de roi, son statut, son comportement,
sa relation au pays et à l'Histoire.
François Mitterrand a aimé la France,
d'un amour exclusif. Exhaustif. Tout ce qui nuisait
à la France nuirait à son amour. Il a
vécu sa vie, tendu sa vie vers un seul
rendez-vous, cur battant. Tout le reste,
amours, amitiés, souffrances, n'avait pas de
poids sur lui, guère d'influence. Lorsqu'un
soir à la télévision, face
à une journaliste il a parlé de son
ami Patrice Pelat soupçonné de
délit d'initié, comment a-t-il
défendu son ami ? En l'étudiant, en
comprenant l'origine de ses comportements, en
dressant un tableau complet de sa vie, ne laissant
jamais - la précision est importante -
définir ou stigmatiser un être humain
sur un seul acte, un geste, un faux pas, si faux
pas il y eut. Pour François Mitterrand,
Patrice Pelat c'était l'itinéraire
déconcertant et généreux d'un
enfant du peuple, c'était le talent
surprenant d'un autodidacte, le compagnon
intrépide et fidèle de la
Résistance, l'ami indéfectible dans
les pires moments. Et malgré cela,
François Mitterrand a dit qu'il
décidait de ne plus jamais revoir son ami.
Patrice Pelat est mort peu de temps après.
J'étais près du Président de
la République dans cette chambre de
l'hôpital américain de Neuilly. Le
chef de l'Etat contemplait son compagnon de
captivité, son ami de jeunesse
exubérant et généreux.
J'observais son visage. Immobile, tendu vers le
visage de cet homme mort, torturé.
Torturé par le lynchage et la calomnie
orchestrés par des chiens qui ne vivent, ne
s'expriment, ne se distinguent que dans l'escalade
de la tragédie morbide. Oui j'étais
près de toi, François, et je viens
t'assurer que mon cur battait à
l'unisson. Patrice Pelat m'avait dit après
ta décision : " Roger, je donnerais tout ce
que je possède pour pouvoir reprendre mes
promenades avec François, sur les quais de
la Seine, à Latché, dans les rues de
Paris. Je n'irai donc plus chiner avec lui dans les
petites librairies connues de nous seuls ? "
Il avait arrêté la litanie de ses
paradis enfuis mais tel Falstaff il avait admis que
le roi ne le reverrait plus. Patrice n'a pas
laissé passer les larmes. C'était un
résistant... Il connaissait la force du
caractère, sûr qu'il était que
l'abandon, la faiblesse, vous n'auriez pas
aimé.
Voilà François, je ne vous ai jamais
raconté cette confidence mais à quoi
bon ? Vous saviez tout cela... Vous avez
quitté la chambre d'hôpital. Le
Président de la République
était sûrement attendu. Nul doute,
vous aviez modifié votre emploi du temps
à l'annonce de la mort de votre ami. Mais "
le devoir de votre charge " vous attendait,
impérieux... royal. Nous nous sommes dit au
revoir, sans un mot. " Si tu n'es pas sûr que
ce que tu as à dire est plus beau que le
silence... " Je suis resté seul en face de
votre ami dont la mort et la vie avaient
façonné un homme étonnant. On
lisait sur ce visage : courage, fierté,
amour, sacrifice. Espérance j'espère.
J'ai brusquement réalisé que vous
vous dirigiez seul vers l'ascenseur sous la
surveillance de vos gardes de
sécurité. Et j'ai senti que je ne
pouvais pas être absent de vous. Je vous ai
rejoint au moment où les portes de
l'ascenseur s'ouvraient. Je suis monté avec
vous jusqu'au hall de l'entrée. Aucun mot
pendant le voyage. Vous n'étiez pas
étonné de me voir près de vous
alors que nous venions de nous séparer
quelques secondes auparavant. J'ai marché
à vos côtés jusqu'à ce
que vous entriez dans votre grande voiture aux
vitres épaisses. J'ai vu la voiture
s'éloigner. Vous ne m'avez pas
regardé lorsque la limousine a
démarré. Vous saviez que
j'étais là. Cela suffisait. Combien
de fois avons-nous vécu de ces moments de
silencieuse proximité ?... " La douleur,
disiez-vous, n'appartient qu'à celui qui
l'éprouve... mais c'est encore la vie...
Partager la souffrance n'est pas le meilleur cadeau
que l'on puisse offrir. " - ... Dieu ! que vous
avez aimé la vie !...
Vous aviez été stupéfait
lorsque je vous avais dit à Latché,
marchant vers Maruil :
- Vous savez, François, quand je mourrai je
ne regretterai rien ni personne.
J'ai expliqué car je comprenais que je
pouvais blesser :
- Bien sûr, j'aurai le regret de savoir que
beaucoup de personnes auront de la peine. Certaines
même une souffrance profonde et
définitive. Mais, de la terre, de la vie et
de ses bonheurs, je ne regretterai rien. J'ai tout
dévoré... J'ai horreur de revivre les
mêmes instants. J'éprouve un sentiment
de mort ou de bégaiement.
Ces développements d'apparence
désabusée vous intéressaient
moins que ma certitude d'être tant
aimé :
- A votre avis, beaucoup de personnes vous
pleureront ?
- Oui.
- Vous avez donc tellement d'amis ?
- Oui.
*
**
Cette conviction l'a toujours
stupéfié. Amusé, au
début, puis émerveillé. Il n'a
jamais été incrédule. Sans
doute avait-il une conception différente de
l'amitié mais il ne cédait jamais aux
sarcasmes du " benêt angélique ".
Assuré que son ami n'était pas " lou
ravi du village " - François avait lu
Mistral - il était interloqué par la
séduction que j'avais pour nouer de tels
attachements. J'avais jeu facile à lui
assurer que les amitiés naissent, vivent,
s'enracinent puis quelquefois se défont mais
le temps qu'elles vivent, elles sont
l'amitié. A vous de savoir quand elles
meurent ou se décolorent. Cette acception,
cette soumission à l'aventure du temps et
des événements ne lui convenaient
pas. François était un homme
d'absolu. C'était un homme de justice, moi
un homme de vie. Qui n'a pas compris que
François Mitterrand avait besoin de cette
sensation d'absolu pour atteindre une
sérénité qui le
vertébrait, sera toujours
dérouté par ses comportements, ses
réactions, ses regards.
La promenade se terminait avec la fin du jour
lorsque nous gravissions le monticule qui longe le
cours de tennis sur lequel nous ne jouions plus
depuis longtemps. Après un long silence et
sans aucun rapport avec une quelconque conversation
entamée - ce n'était donc pas un
boomerang - il m'avait décoché une
question dont l'effet de surprise était
assurément calculé :
- Presque tous vos amis sont juifs, Roger.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Ça va plus vite.
Je n'étais pas mécontent de ma
vivacité. François avait souri. Il
était cueilli. Satisfait aussi. J'ai lu sur
son visage une expression de plénitude
amusée. Heureuse. Cela m'a brièvement
intrigué mais au cours du dîner qui a
suivi, j'ai tenu l'explication. Je n'en doutais
pas.
*
**
A peine avait-on déposé la
soupière au centre de la table, j'ai voulu
faire l'intéressant, jouer les
universalistes :
- Vous savez, François, un jour les Juifs
disparaîtront.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Regardez autour de vous... Les Juifs sont en
train de se diluer... Si l'on excepte les milieux
religieux, la plupart des Juifs épousent des
Françaises catholiques, protestantes, bref
non juives... (Puis j'ai ajouté, croyant
faire " genre " intégré :) Dans le
fond c'est peut-être mieux ainsi. Au bout de
quelques générations, la
judaïté disparaîtra et il
n'existera que des hommes et des femmes.
François Mitterrand avait réagi avec
une force de conviction que je ne lui connaissais
pas auparavant :
- Vous avez tort... Ce serait bien triste, cette
uniformité... Les Juifs doivent garder leur
spécificité, leur histoire, leur
humour, leur approche philosophique de la vie, leur
mémoire, leurs souffrances... Ils
témoignent de l'humanité. Vous avez
tort, Roger.
C'est lui qui défendait la survivance et la
nécessité. J'avais été
convaincu et j'ai simplement répondu :
- Vous avez peut-être raison.
Alors, quand j'entends parler de
l'antisémitisme de François
Mitterrand, j'ai des envies de meurtre.
*
**
La soupe fumait, il ne s'agissait pas de la laisser
refroidir surtout que l'aventure qui allait suivre
ne manquerait pas de pittoresque. Il faut savoir -
pour mieux comprendre l'événement -
que je n'aime la soupe que brûlante ! Nous
sommes quatre à table face à des
assiettes creuses, dociles ou impatientes. Autour
de la soupière-mama : François
Mitterrand, Danielle, Christine et moi.
- Je vous sers, Roger ?
- Merci.
François, patriarche, emplit les assiettes.
Le rituel paysan lui plaît et lui rappelle
sans doute les dîners à Jarnac dans la
maison familiale. Chez nous, à Alger, rue
Marengo, nous ne buvions pas de soupe. Trop chaud.
On n'aimait pas ça... Je goûte ma
soupe. Elle était tiède... Je ne sais
pas ce qui m'a pris, j'ai renversé calmement
le contenu de mon assiette dans la soupière
en disant :
- Elle est tiède.
Tête de Christine. Tête de Danielle.
Impassibilité marmoréenne de
François. Le sphinx avait vu le geste mais
la surprise était trop forte pour
réagir à chaud, si j'ose dire.
J'aurais dû m'excuser mais j'ai senti
confusément que quelle que soit la formule
employée je n'aurais fait que creuser le
temps. Le silence des deux surs était
fait d'étonnement, de regret. Il voulait
effacer. Bien sûr, l'idéal eût
été de rire tous ensemble mais en
l'occurrence, je faisais mon miel de... l'absence
de François. Il n'est pas une parcelle de
ses sensations dont je n'aie tiré
enseignement. François continuait à
goûter sa soupe tiède, sans
commentaire. Les deux épouses enfilaient
cuillerée sur cuillerée. Le temps
brièvement suspendu bégayait sa mise
à l'écart. Il aurait bien voulu
passer mais il était devenu tiède,
lui aussi, comme cette étrange soupe qui
nous mettait chacun à notre place. C'est
cela que François Mitterrand venait
d'appréhender en une fraction de seconde. Je
m'attendais à ce qu'il renversât son
assiettée dans la soupière, imitant
mon geste mais non... l'élégance
eût été trop criarde.
François a fini sa soupe tiède...
L'homme est là : il ne juge pas, ne
s'exprime pas, ne moralise pas et laisse aux
événements le privilège
d'exister dans leur exactitude. François ne
m'avait situé à ma place ni par un
sourire affectueux ni par un haussement
d'épaules qui pût dédramatiser
cette faute d'éducation. Il avait
décidé de l'estampiller : amusante. A
ne pas reproduire, évidemment, dans un
dîner à l'Elysée. Fort de quoi
j'étais sûr d'être
paradoxalement invité à toutes les
réceptions officielles. La semaine suivante,
il accueillait Gorbatchev. J'ai reçu mon
carton qui me distinguait parmi les " happy few ".
Si François Mitterrand avait pu composer le
menu, je suis sûr qu'il y aurait inscrit une
soupe. Chaude, de préférence.
Chapitre V
Ah ! les réceptions à
l'Elysée ! La plus pittoresque fut
certainement le tout premier déjeuner
officiel. Il y avait la table du chef de l'Etat et
la table du Premier Ministre présidée
par Pierre Mauroy. J'aime cet homme. Ce fils du
peuple était à sa place.
J'étais heureux de le voir devenu chef du
gouvernement de la République. J'avais envie
de me lever pour lui faire de grands signes
d'amitié. Je ne l'ai pas fait... Mais j'ai
quand même attiré l'attention,
quelques minutes plus tard, quand la cohorte des
maîtres d'hôtel stylés,
formés par le protocole de monsieur
Valéry Giscard d'Estaing,
prédécesseur de François
Mitterrand, s'approcha de nous. J'étais
assis à " la table de la famille ". Ainsi
l'avaient désignée les services
chargés de l'organisation de cette
première invasion des Huns, des Wisigoths,
des Rouges, quoi ! En entrée, il
était prévu du foie gras et je me
suis tout de suite aperçu que le
maître d'hôtel chargé de " la
table de la famille " coupait des tranches
énormes de foie gras de 250 grammes chacune
et les plaquait quasiment sur les assiettes de ces
squatters socialistes. Quand le serveur a empli mon
assiette de mon pavé de foie gras, je l'ai
saisi fermement par le bas de sa manche et je lui
ai très gentiment dit en le regardant dans
les yeux :
- Vous savez, j'en ai déjà
mangé...
Il a rougi, bredouillant :
- Mais j'en suis sûr, monsieur...
Je n'ai pas aimé ma réaction.
J'étais en position de force. Je n'aime pas
le pouvoir. Mais il ne fallait pas laisser se
perpétuer une injustice. Les gens qui
allaient gouverner la France étaient aussi
dignes que leurs prédécesseurs aux
manières policées mais au cur
plus chiche. J'ai raconté cette anecdote
à François Mitterrand le soir
même, rue de Bièvre. J'attendais sa
réaction, elle influencerait mes
comportements à venir.
- Vous avez bien fait, Roger.
Il n'y avait nulle agression dans son jugement.
Simplement, il pensait que c'était justice
et que tout compte fait, il était plus
généreux de parler plutôt que
de traiter l'incident par une ignorance
condescendante.
- Dans le fond, a-t-il ajouté, vous avez
traité ce maître d'hôtel comme
un homme, non pas comme un ennemi. Vous ne lui avez
pas rendu son mépris.
Un autre événement est venu brouiller
ce premier déjeuner officiel. Le scandale et
les suites qu'il implique rendent compte de la
fascination qu'a inspirée François
Mitterrand et de la haine qu'elle a
provoquée tout au long de sa vie. Jean-Edern
Hallier, pamphlétaire enflammé et
roublard, transi d'amour et d'admiration pour
François Mitterrand, n'avait pas
été convié à ce premier
déjeuner officiel. Son entrée
inexplicable - inexpliquée - dans la salle
de réception fut vite conjurée.
L'expulsion prestement exécutée.
L'intrusion n'existait plus ? Oh que non ! S'en est
suivie une haine inexpiable. Menaces de chantage,
articles de journaux à la calomnie
talentueuse. Le martyr était en transes. "
Son ami " l'avait trahi. Le Florentin aux promesses
caressantes allait voir ce qu'il allait voir ! On
allait tout dire, tout déballer et bien
entendu particulièrement, on
répéterait la vérité
sur cet enfant adultérin. Seuls, quelques
proches étaient au courant. Le cercle de feu
de la confiance et de la dévotion dissuadait
alors les clameurs médisantes. Jean-Edern
Hallier eut, au début, la menace
feutrée mais la révélation
qu'il promettait trouvait preneurs dans les
dîners en ville. J'étais de ceux qui
ne connaissaient Mazarine que par les
émanations du soufre à la mode. C'est
un matin que François me demanda de venir le
voir à l'Elysée. Je suis entré
dans son bureau, ignorant la raison pour laquelle
je m'y trouvais. Sans préalable, il
m'informa - sans gravité non plus - de
l'existence de sa fille.
- Je ne voudrais pas que vous l'appreniez par la
rumeur publique.
Il haïssait ce mode d'information rampante,
lâche, malsaine. Combien de fois en a-t-il
été blessé plus tard lorsqu'il
s'agira de son ami Pierre Bérégovoy !
En l'occurrence, il s'agissait de se battre. La
blessure chez lui n'induit pas la soumission et
l'anecdote n'a ici d'autre intérêt que
la révélation du caractère de
François Mitterrand. La lettre que
j'écris à cet ami mystérieux
n'a de seule ambition, de seule espérance
que de dire : voilà l'homme ! voilà
ce qu'il était ! Le rapport à la
politique, à la décision, à
l'événement est à
l'intérieur de l'homme. " Et
réciproquement ", comme dirait Alphonse
Allais que François et moi nous
appréciions beaucoup. Je me souviens de la
première fois où je rapportai
à François cette réplique
d'Alphonse Allais disant à quelqu'un qui lui
affirmait gravement : " Ah, Monsieur Allais... tout
est dans tout. " Alphonse Allais, après un
long silence, lui répondit non moins
gravement :
- Et réciproquement.
François connaissait peut-être cette
réplique de l'humoriste normand qui, lui,
avait souvent été saoul... Ce qui
prouve qu'on peut ne pas apprécier l'alcool
et ses travers tout en gardant affection et
admiration pour l'homme qui a sombré dans
cette tentation. Là est tout François
Mitterrand. On s'en rendra compte plus tard
lorsqu'apparaîtra le spectre de René
Bousquet. Stratégie ou concept, je vous
présente l'acteur François Mitterrand
avant que sous vos yeux il ne monte sur
scène pour dire la tragédie ou la
comédie. L'important est de scruter vrai. Je
veille sur l'exactitude car ce n'est pas aimer
quelqu'un que de le présenter sous le
maquillage de la passion irritée.
Après que François m'a appris
sobrement qu'il avait une fille - la
sentimentalité de bazar n'avait pas cours
chez lui - il m'expliqua ma présence dans
son bureau : il savait que Jean-Edern Hallier
s'apprêtait à faire éclater sa
bombe et ne doutait pas qu'une intervention "
intelligemment présentée " avait
toutes les chances de calmer l'ardeur de ce
Torquemada à l'ambition et l'arrivisme
aisément apaisables. Une de nos amies
était en contact avec lui.
- Allez la voir. Parlez-lui.
L'ambassade avait l'efficacité lapidaire de
l'homme de clan. On peut présenter
François Mitterrand comme un parrain. Ni
culture littéraire ni vista
planétaire ne tempèrent sa conception
de la " famiglia " voire en l'occurrence de la "
squadra ". A aucun moment, il n'est entré
dans les détails, il n'a jamais
délayé. Il avait parlé, il
était sûr d'avoir été
compris. En me raccompagnant vers la porte de son
secrétariat particulier, il me prit par les
épaules :
- Vous savez, Roger, finalement... je n'aurai
jamais autant d'enfants qu'Henri IV.
Il voulait par un sourire dératiser le
labyrinthe sentencieux des intrigues de Cour. Je me
suis acquitté de mon ambassade. Notre " amie
" avait-elle trouvé les mots justes ?
Toujours est-il qu'il s'en est suivi une accalmie
durable parsemée de quelques jets de venin
qui tenaient lieu de dignité
préservée à ce pauvre Hallier.
A la fin de sa vie, il avait enfin
décroché à la
télévision une émission qu'il
estimait littéraire.
Il est mort en faisant du vélo.
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