NICOLAS
GIUDICI
PHILOSOPHIE DU MONT
BLANC De l'alpinisme à l'économie
immatérielle
(essai)
Nicolas Giudici a déjà
publié, chez Grasset, Le
Crépuscule des Corses. Avec
l'insularité, l'alpinisme est sa grande
passion.
I
LA MONTAGNE DÉSENCHANTÉE
« Avant le milieu du siècle
dernier, les deux chemins qui menaient à
Chamonix, l'un par Valorsine et le col de Balme,
l'autre par la vallée de l'Arve,
étaient ignorés des gens qui
voyagent uniquement pour leur plaisir et leur
curiosité. Ceux-ci, d'ailleurs,
étaient peu nombreux, surtout parmi les
Français ; les Anglais eux-mêmes,
ces ancêtres du tourisme moderne,
n'entrevoyaient les Alpes que pour se rendre en
Italie : les rares personnes des diverses
nations qu'atteignait la passion de voir des
pays lointains n'étaient guère
attirées que par le renom des grandes
villes. Quant à s'aller perdre dans les
déserts, pour admirer les incommodes
singularités de la nature abrupte, c'est
un genre de distraction dont personne ne se
fût avisé. »
Stephen d'Arve
Histoire du mont Blanc (1878)
Le tournant des Lumières
u
pays du mont Blanc, l'histoire aime à se
montrer. Les grandes vallées qui bornent le
massif - le Valais, le Val d'Aoste, le haut
Faucigny - surprennent par l'ampleur et la
variété d'un patrimoine où se
mêlent l'histoire et la géologie. Les
premières curiosités remontent au
jurassique. On trouve des traces de dinosaures
à plus de 2 000 m d'altitude, près du
monumental barrage d'Emosson. Malgré la
rudesse du climat, la présence humaine se
sédentarise dès la
préhistoire, comme le montrent les restes de
mystérieux villages dans les sites
lacustres. Puis, l'Antiquité sème les
thermes et les cités au pied des grands
cols, haltes réparatrices pour les
armées et les marchands. Aoste et Martigny
sont des sites archéologiques d'autant plus
précieux que leur éloignement par
rapport à l'Italie centrale y rendait
difficile, pour ne pas dire improbable,
l'épanouissement de la civilisation. Or, les
arènes de Martigny et le
théâtre antique d'Aoste - que l'on
appelait « la Rome des Alpes » -
témoignent à eux seuls du raffinement
de ces villes que l'on confondrait à tort
avec des cerbères de l'empire.
Mais, curieusement, la période la plus faste
s'ouvre à la fin du xviii e
siècle. On pourrait presque la qualifier
d'infinie, puisque son objet ne porte plus sur le
patrimoine bâti, ce naïf miroir de
l'auto-contemplation humaine, mais sur le
patrimoine « naturel » : agencement
singulier d'alpages, de forêts, d'aiguilles,
de glaciers, de cascades dont la
vénération, banale dans les cultures
orientales, s'était perdue en Occident,
après une série impressionnante de
« faits divers » mythologiques :
disparition du Jardin d'Eden, déluge, plaies
de l'Egypte, désacralisation du Parnasse et
de l'Olympe. A la terre maternelle et
nourricière chantée par les Grecs et
les Romains, succède la marâtre
médiévale, ingrate et rebelle, qui
sème les famines et la peste aux quatre
coins du continent. Les disettes sont encore
fréquentes au xvii e
siècle et leur spectre ne s'éloigne
définitivement qu'à partir de 1769,
lorsque la culture de la pomme de terre redonne le
sourire aux campagnes européennes.
En fin observateur des murs locales, Saussure
note la présence rassurante de ce tubercule
dans les menus savoyards, signe d'une adaptation
rapide à la modernité. Sans qu'on
puisse le qualifier d'opulent, le terroir lui
apparaît coquet et jardiné.
Après des siècles d'oubli, la
philosophie des Lumières s'attache à
décrire le paysage alpestre, au point d'en
faire un objet de contemplation, symbole d'un
rapport harmonieux entre l'homme et son milieu.
Parodiant plus d'un titre de film, on pourrait
appeler « Nature, le retour » cette
renaissance du spectacle du monde, ce «
réenchantement » esthétique des
montagnes, des fleuves, des sources, des
vallées. Certes, l'histoire ne se
répète pas : la Suisse n'est pas une
nouvelle Arcadie et le mont Blanc une
réédition de l'Olympe. Il n'y a plus
de montagne « sacrée ». Mais la
fin du xviii e siècle promeut une
nouvelle forme de transcendance, panthéiste,
laïque, naturelle, avec des rites
inédits et une sacralisation
différente, dont le massif du mont Blanc
aura été l'étonnant
laboratoire.
Une modernité conquérante
Le besoin de témoigner de cette histoire
s'affirme nettement à Chamonix où se
dresse la statue de Balmat indiquant à
Saussure la « voie » tant cherchée
vers le toit de l'Europe. Ce monument a
été érigé en 1887, un
siècle après l'exploit des deux
hommes, au point de croisement des axes qui
structurent la vallée : l'Arve
s'écoule d'est en ouest ; le mont Blanc se
déploie au sud et les Aiguilles Rouges,
gardées par le Brévent, forment au
nord son belvédère naturel. En
scrutant ce paysage avec les yeux des
écrivains qui y viennent en
pèlerinage tout au long du xix e
siècle, on découvre une nature qui se
met elle-même en scène. Le voyageur
qui excursionnait jusqu'au prieuré de
Chamouni , se trouvait pris au piège
d'une géographie unique dans l'arc alpin.
Ailleurs, le premier plan des alpages capte
l'attention. Les aiguilles et les glaciers
n'apparaissent qu'en fond de décor, dans le
sfumato des lointains, cher à
Léonard de Vinci. Mais, dans cette
vallée abrupte et grandiose, la transition
de l'alpage n'existe pas. Renvoyé de tous
côtés par le mur des forêts, le
regard oppressé cherche en vain une
échappatoire. Il ne lui reste que les
sommets.
A défaut de regarder le mont Blanc par
plaisir, comme ces touristes qui le guettent les
jours de grand beau temps depuis le lac de
Genève, on le voit par contrainte. Nul ne
peut en faire l'économie. Encore fallait-il
oser venir dans cette haute vallée de l'Arve
à une époque où Chamonix se
croyait oublié de Dieu. Le prieuré
souffrait beaucoup du « petit âge
glaciaire », ce refroidissement brutal du
climat qui a marqué le xvii e et
le xviii e siècle. Les
catastrophes naturelles se succédaient -
avalanches, débordements de l'Arve,
avancée des glaciers -, brisant les
forêts, recouvrant les champs, emportant les
habitations. A plusieurs reprises, on dut supplier
l'évêque d'Annecy d'envoyer son
exorciste dont les sortilèges finirent par
apaiser le courroux divin : le milieu du xix
e siècle annonce le
radoucissement du climat qui aboutit à
l'imposant retrait des glaces observé
aujourd'hui.
On peut en mesurer l'ampleur en admirant de
vieilles estampes. Le glacier des Bois roulait ses
séracs jusqu'au bas de la vallée.
Surgie de la forêt comme un monstre
antédiluvien, la langue terminale,
surmontée d'une coiffe de pics
étincelants, s'achevait par une voûte
bleutée sous laquelle jaillissait l'eau
laiteuse de l'Arveyron. Depuis cette époque,
la mer de Glace a perdu plus de 100 m
d'épaisseur et reculé d'un bon
kilomètre, devenant invisible de la
vallée. L'importance de la fonte
apparaît aussi au pied des Bossons où
s'élève une imposante moraine
vestige. Ce déploiement des forces
naturelles sidérait les premiers visiteurs.
Le spectacle semblait unir la moyenne et la haute
montagne, le végétal et le
minéral, l'alpage et le glacier. Il
confortait les préjugés qui
assimilaient la glace à une sorte de pierre
transparente dont le cristal de roche paraissait la
forme la plus achevée. Cette alchimie qui
singularisait le paysage chamoniard, passionne les
Philosophes et leurs héritiers
romantiques.
En faisant une entrée triomphale dans
l'esprit des Lumières, Chamonix ne change
pas seulement de climat, mais aussi de statut
social. La cité modifie le regard qu'elle
porte sur elle-même et apprend à
utiliser comme une attraction ces glaciers qu'elle
assimilait naguère à une
calamité. De terre d'exil - on murmurait
à Genève que Dieu avait reclus les
Chamoniards pour les punir d'inavouables
péchés -, la vallée devient
terre d'élection. On chercherait en vain un
autre exemple de révolution culturelle aussi
improbable, aussi rapide et aussi accomplie que
celle opérée au pied du mont Blanc.
L'enthousiasme de Balmat pointant son index vers la
cime immaculée exprime cette
accélération de l'histoire. Quittant
une époque, confuse et sombre, la
vallée s'ouvre sans transition à la
lumière de la science et au commerce des
idées, représentés par un
ambassadeur brillant, attachant et jeune : le
physicien genevois, Horace-Bénédict
de Saussure.
Cet accomplissement se reflète aussi dans
des symboles plus modestes. L'iconographie de
l'époque insiste beaucoup sur
l'équipement « extraordinaire »
(et pourtant si rudimentaire si on le compare au
matériel high-tech des alpinistes actuels)
des pionniers qui s'aventuraient sur les glaciers
avec des chaussures ferrées, sondaient la
neige avec de longs bâtons, et franchissaient
les crevasses sur des échelles. «
L'attrait de la montagne n'est pas un
phénomène né dans le climat
romantique, comme une réaction nostalgique
à l'accélération de
l'urbanisation et de la modernisation, note
Philippe Joutard. Le succès de Rousseau est
ici trompeur et le discours tenu volontiers sur le
sujet, un écran. Il [l'attrait de la
montagne] est au contraire l'affirmation d'une
modernité conquérante1.
»
Loin d'associer sa magie à une
réminiscence du sacré, le mont Blanc
revendique l'insolence d'une jeunesse qui rejette
les tabous. Les premiers visiteurs le
perçoivent immédiatement comme un
terrain de jeu, et non comme un sanctuaire. «
L'intervention à partir de 1760 des
Chamoniards ne contredit pas ce schéma,
poursuit Philippe Joutard. Car ceux qui accueillent
les étrangers sont non seulement
alphabétisés, mais dotés d'une
véritable culture écrite, capables de
tenir des carnets de raison, comme Balmat,
d'écrire ce qu'ils ressentent comme
Couteran, de faire des relevés
barométriques comme Paccard. Ils ne sont des
" simples paysans " que pour correspondre à
l'attente des lecteurs de La Nouvelle
Héloïse 2. »
La haute vallée de l'Arve entend donner
l'image d'une communauté qui a su
épouser, et non subir, les
révolutions économiques,
technologiques et culturelles du siècle des
Lumières. C'est pourquoi le monument central
de Chamonix tranche sur le style de
l'époque, transposant dans le domaine civil
l'enthousiasme qu'on réservait au domaine
militaire. Contrairement à la statuaire
romantique, prompte à suspendre le mouvement
dans une pose hiératique, comme chez Rodin,
Saussure et Balmat n'expriment ni un temps subi ni
une fausse éternité, mais un temps
voulu et maîtrisé. C'est le temps
hégélien de l'histoire en marche.
Dans ce scénario au volontarisme
conquérant, les Chamoniards ouvrent
eux-mêmes les voies à travers les
personnages de Balmat et de Paccard, vainqueurs
historiques du mont Blanc. Ils se posent comme
guides . Contrairement à tant de
ruraux qui assistent impuissants ou
indifférents au spectacle de leur propre
développement, les Chamoniards invitent le
visiteur à lire la vallée comme un
livre dont ils ont
délibérément écrit
l'histoire.
Il en résulte une absence réelle de
nostalgie rurale. « Les guides de la
vallée conçoivent leur savoir-faire
comme un don inné, transmis de
génération en
génération aux seuls Chamoniards,
note Bernard Debarbieux. Les contourner, c'est
porter atteinte à leurs revenus, mais aussi
blesser leur identité, nier leur relation
privilégiée avec la montagne
[...] L'organisation de la compagnie des
guides et les prérogatives qu'elle s'est
données dans l'accès au massif du
mont Blanc sont donc l'une des plus
éclatantes manifestations du contrôle
exercé par la communauté locale sur
la haute montagne3. » Le terme de
guide est relativement neuf dans cette
acception - on guidait surtout les âmes sur
le chemin du salut. Il remplace le vieux et
mystérieux mot de « marronnier »
qui désignait les passeurs ,
chasseurs ou bergers qui louaient leurs services
aux voyageurs - princes, prélats,
généraux, négociants -
désireux de traverser les cols alpins.
D'emblée, les guides de Chamonix ne se
perçoivent plus dans un rôle
domestique. Ils récusent tout sentiment
d'infériorité. L'index de Balmat
pointé vers le sommet montre clairement que
nul n'a fait à Chamonix l'aumône du
progrès.
L'exception alpine
Ce tournant du xviii e siècle est
d'autant plus extraordinaire que rien ne
préparait le massif à devenir le
théâtre de la nouvelle civilisation
montagnarde. Cette vitalité soudaine tranche
sur un sommeil millénaire. Les
allégories de l'Olympe et du Sinaï
exceptées, la montagne n'existait pas dans
la culture occidentale dont les
préoccupations politiques et
économiques favorisaient plutôt
l'effacement que l'émergence des reliefs. Ce
gommage transparaît dès
l'époque romaine, lorsque se précise
la première carte administrative de
l'Europe. Les Alpes n'y sont pas
individualisées. Elles n'émergent pas
comme un ensemble constituable en entité
administrative. L'existence de deux cités
antiques - Aoste et de Martigny de part et d'autre
du Grand-Saint-Bernard - s'explique plus pour des
raisons économiques - relier les bassins du
Pô et du Léman - que
stratégiques : ce ne sont pas des villes de
garnison, contrairement aux postes
frontières qui surveillent, plus au nord, la
ligne du Rhin et du Danube.
A l'orée du troisième
millénaire, la chaîne alpine pose
toujours le problème qu'elle posait à
l'empire romain : elle dresse une barrière
qui contrarie les échanges. L'époque
moderne répond en multipliant les tunnels
autoroutiers et ferroviaires, mais, longtemps, les
Alpes furent tout le contraire de ces «
boulevards », ces « corridors »
où risquaient de s'engouffrer les barbares
attachés à la perte de Rome.
L'ampleur actuelle du tourisme sur les champs de
neige de Courmayeur, de Megève ou de
Chamonix, fonctionne en trompe-l'il. Ce
développement occulte un sommeil
millénaire. Considérées d'un
point de vue global, y compris l'espace des neiges
éternelles et des glaciers, les Alpes furent
le plus vaste et le plus durable désert
européen. Dans ce vieux continent si
disputé, le rempart glacé et
inhospitalier de l'arc alpin délimitait un
périmètre négligé. La
meilleure comparaison s'obtient avec les
déserts qui encadrent la vallée du
Nil, ces deux fournaises entre lesquelles l'empire
des pharaons a pu prospérer.
No man's land figé au cur de
l'Europe, les Alpes ont joué un rôle
singulier dont la discrétion - elles n'ont
été le théâtre d'aucune
grande bataille - fut d'une importance
décisive. Malgré leur génie
bâtisseur, comme le montre la muraille
d'Angleterre, les Romains n'auraient jamais pu
construire, au nord de l'Italie, une
barrière aussi hermétique pour se
prémunir contre les attaques des Germains.
De César à Napoléon en passant
par Charlemagne et Charles Quint, aucun
conquérant n'ose coloniser militairement les
Alpes. Nul ne dispose des moyens technologiques qui
permettraient de maintenir des garnisons sur les
grands cols. La fragilisation militaire du massif
n'intervient qu'au milieu du xx e
siècle, après l'invention de
l'infanterie lourde, de l'aviation et des chasseurs
alpins. Cette évolution tardive incite
André Maginot à prolonger jusqu'aux
abords de la Riviera la ligne qui porte son nom.
Mais, avant cette date, il eût
été absurde de fortifier les
crêtes. Vauban construit ses forts à
l'entrée des vallées auxquelles ils
servent aujourd'hui de parure. Sur les grands cols,
on créait plutôt des hospices, havres
réconfortants pour le voyageur
frigorifié.
Cette morphologie des Alpes en fait une exception
sociologique, géographique,
économique, politique et stratégique
dans le paysage européen. Leur fonction n'a
rien d' anecdotique : sans cette «
montagne d'histoire », Rome elle-même
n'aurait pas pu durer. « Les Alpes, montagne
dont la barrière a été si
utile à l'empire romain », écrit
Pline l'Ancien4. Loin d'intervenir au
hasard des événements (comme le
« nez de Cléopâtre » dont la
longueur a changé le sort des
prétendants au trône impérial),
les Alpes jouent un rôle structurant
: plus ou moins hautes, plus ou moins proches, plus
ou moins franchissables, elles eussent donné
à l'Europe et au monde un tout autre destin.
Mais, par sa nature même, ce rôle
décisif fait qu'elles n'apparaissent qu'en
creux dans le cours de la civilisation,
exactement comme si elles n'avaient pas
existé .
Ce rempart, d'autant plus déterminant qu'il
n'est pas conceptualisé,
révèle une dimension presque «
parallèle ». Ainsi, dans
l'Antiquité, les Alpes ne dessinent pas la
frontière de l'empire romain, mais du monde
lui-même. Le massif dresse un mur
immatériel, métaphysique, dont la
transparence garantit
l'impénétrabilité. Cette
évanescence n'est pas neutre sur le plan
politique et militaire. On ne traverserait pas ce
néant sans être anéanti.
Lorsqu'il se lance à la conquête des
Gaules, le précautionneux César se
garde d'affronter le massif qu'il franchit par les
cols les mieux équipés. En revanche,
contraint d'attaquer ses adversaires par surprise,
l'impétueux Hannibal hasarde ses
éléphants sur des chemins de
traverse5. Il en sort affaibli
malgré son cri prématuré de
victoire, complaisamment rapporté par
Tite-Live : « Vous franchissez, soldats, les
murailles non seulement de l'Italie, mais de la
ville même de Rome. » Après lui,
cinq siècles seront nécessaires aux
barbares pour menacer la capitale des
Césars. Une si longue attente vient de ce
que cette montagne dissuasive reste la seule
voie.
A l'immatérialité des Alpes,
imperceptible halo de blancheur à l'horizon
de l'empire, s'oppose l'omniprésence de la
Méditerranée, le mare nostrum
des Romains, ce véritable « milieu
du monde », pour reprendre l'expression de
Fernand Braudel ; ce « continent liquide
» pour paraphraser Paul Valéry. Non
seulement Rome, mais toute l'Antiquité
émerge comme une civilisation maritime
, en opposition nette avec le continent dont
les Alpes symbolisent l'élément le
plus rébarbatif. C'est pourquoi Rome ne
pouvait tomber par la mer : la
Méditerranée - mare nostrum ,
la mer nôtre - est son véritable
domaine. Ce plan d'eau quadrillé par
l'immense réseau des villes
côtières sert de théâtre
aux révolutions qui agitent le pouvoir
consulaire, mais aussi, une fois levée
l'hypothèque carthaginoise, de scène
où s'épanouissent quatre
siècles de pax romana .
La magnificence historique du mare nostrum
contraste avec la discrétion durable du
continent. Après la chute de Rome,
Constantinople survit et Alexandrie brille de mille
feux. La rive sud de la Méditerranée
voit éclore l'âge d'or de la
civilisation islamique quand l'Europe erre encore
dans la nuit du Moyen Age. Ensuite, la Renaissance
réveille les villes portuaires -
Gênes, Venise - tandis que la grande
puissance de l'époque - l'Espagne - est
forcément méditerranéenne. A
la fin du xvi e siècle, lorsque
la Méditerranée perd sa
prédominance, la mer du Nord (et non le
continent) devient le nouveau centre de
gravité d'une Europe plus que jamais
indissociable de l'eau. Ce privilège de
l'élément marin surprend la
sensibilité contemporaine, peu encline
à hiérarchiser les
éléments naturels. Il est pourtant
inexorable : si les Alpes n'interviennent que de
façon anecdotique dans l'histoire, à
l'occasion des quelques traversées qu'en
firent des guerriers célèbres, c'est
que mer et montagne ne sont pas à
égalité pour doter les territoires
d'un cadre politique et économique
cohérent, apte à les transformer en
foyers de civilisation.
Par une déformation intellectuelle propre
à une culture qui fut longtemps
guerrière, l'histoire des grands axes
maritimes privilégie leur
intérêt militaire par rapport à
leur dimension sociétale. Depuis la
défaite de l'armada perse à Marathon
et Salamine, on conserve le souvenir des batailles
épiques qui ont agité le plan d'eau.
A la fin du xx e siècle, les
observateurs soulignaient encore le rôle
décisif de la flotte américaine lors
des guerres du Golfe et du Kosovo. En 1940, le
dernier conflit mondial réaffirmait la
vocation batailleuse de la mer du Nord et de la
Méditerranée, théâtres
de combats navals et de débarquements. Pour
l'anecdote, citons Cervantès qui perdit un
bras à Lépante ; Nelson un il
à Calvi, un bras à Tenerife et la vie
à Trafalgar, sa plus belle victoire. Le
paisible croisiériste qui longe la Corse et
la Sardaigne, contourne la Sicile, remonte vers
l'Adriatique, glisse le long de Corfou et file vers
le Péloponnèse découvre une
succession de places fortes, de tours, de
citadelles, comme si l'horizon marin s'associait
forcément à
l'insécurité, aux incursions,
à la piraterie, aux sièges et
à la guerre. Pendant ce temps, la
chaîne alpine opposait à cette fureur
le silence millénaire de ses champs
neigeux.
Pourtant, on ne saurait réduire la mer
à cette dimension belliqueuse. Tout comme le
silence de la montagne traduit
l'indifférence dans laquelle on l'a
confinée, l'agitation de la mer
révèle l'ampleur de la pression
culturelle subie. L'horizon marin s'ouvre comme un
immense champ de possibilités constitutif de
la civilisation elle-même, si
différent de la ligne blanche des Alpes,
symbole de stérilité. Pour
évoquer l'infini, le mot océan
, et non montagne, vient spontanément
aux lèvres. Loin donc de s'ériger en
obstacle, la mer constitue, des millénaires
durant, une voie royale de communication.
Solidement adossés à la
barrière des Alpes, l'empire romain et la
Renaissance italienne concentrent toutes leurs
forces à dominer la
Méditerranée. Les incidents dus aux
tempêtes, aux corsaires et aux guerres
restent quantité négligeable
comparés à l'intensité du
trafic commercial, sans oublier la production de
poissons. Les populations de pêcheurs forment
des communautés plus libres que les paysans
et souvent moins démunies. D'où les
métaphores sur la mer nourricière
, « sillonnée » par
l'étrave des navires et finalement «
labourée » comme un champ.
Contrairement à la montagne, la mer tente le
voyageur et comble l'aventurier. Loin d'être
un non-lieu, l'horizon marin s'ouvre sur un circuit
de civilisation. La route maritime entre
cités florissantes déploie un
faisceau de « lignes », concept
décisif, car doté d'une grande
richesse pratique (la ligne est simple, directe,
économique) et théorique (elle est
aisément quantifiable). Dans leurs calculs,
les premiers « ingénieurs »
combinaient déjà le temps, la
distance, la charge, la jauge du navire, la surface
de la voilure, la force du vent...
Verticalité et
horizontalité
Ligne vient du latin linea qui signifie
littéralement « corde de lin ». La
ligne abstraite désigne le chemin le plus
court entre deux points, intégrant ainsi un
paramètre économique et militaire
capital : la vitesse qui transforme le temps
en force ou en argent. Epure de la ligne, l'horizon
marin s'intègre spontanément aux
sciences et aux techniques. A l'inverse, la
montagne s'en trouve exclue. Les accidents du
relief brisent le trait et le courbent en une
succession de virages qui matérialisent
l'inclinaison de la pente. Cette contrainte
accentue les distances. Aussi, dès la plus
haute Antiquité, la civilisation trouve son
principe d'organisation dans la simplicité
du modèle maritime opposée à
la complexité du continent. Plat, neutre et
informe, l'espace marin recèle de fortes
potentialités scientifiques qui expliquent
son impact sociologique. D'où ce contraste
entre la montagne qui trône en vain au
cur du continent européen, et la mer
qui s'impose comme point de convergence,
malgré sa situation
périphérique. Son poids politique,
économique et militaire lui confère
logiquement une sorte de primauté
ontologique dans la hiérarchie des «
éléments » - eau, air, terre et
feu - qui caractérisent la physique
antique.
Pour Homère, Okeanos ,
l'océan, est origine de toute chose. Il
délimite l'univers sans être
limité par rien. Héraclite recourt
à l'image du fleuve pour illustrer sa
théorie du devenir perpétuel. Dans la
Bible, le Déluge intervient comme une
catastrophe refondatrice 6 pour
l'ensemble de la création. Strabon fait de
l'eau le référent de la terre
ferme7. Thalès la qualifie
d'élément premier. On ne
s'étonnera donc pas que les
mathématiques antiques naissent
spontanément comme une
géométrie plane , et que la
physique émerge comme une
mécanique des fluides . La formule la
plus célèbre de l'Antiquité -
la poussée d'Archimède - calcule la
flottabilité des corps. Sa connexion avec la
navigation est évidente ; son
indifférence au relief aussi. Le dessin
épuré de la ligne d'horizon, tout
à la fois réalité
matérielle et concept scientifique, s'impose
comme un critère intellectuel d'autant plus
essentiel qu'il semble aller de soi. On peut parler
de spontanéité fondatrice. Le primat
de l'horizontalité est tel que les marins
savent très tôt calculer les
distances, tracer des voies dans l'inconnu des mers
lointaines et les suivre malgré l'absence de
repères. Dans l'Antiquité, mais aussi
au Moyen Age et à la Renaissance, le vrai
voyage est maritime.
Rome qui fait du mare nostrum un espace de
paix propice au commerce, réserve à
la terre ferme, notamment celle des confins
germaniques et d'Asie Mineure, le privilège
des guerres et de la soldatesque. Des
éléments de communication et
d'enrichissement mutuel existent même dans le
conflit, certes, mais à titre de
conséquence adjacente, et non directe comme
dans la dynamique des rivages. Les chefs de guerre
sont plus sensibles à l'affrontement qu'au
dialogue, au pillage qu'aux transactions. Ainsi,
l'incidence commerciale des Croisades, souvent mise
en avant, n'était pas leur finalité.
Les armées ne recherchent ni la caution du
négoce - on ne galvanise pas les soldats
avec le libre échange - ni celle de la
science. La géométrie, la physique ou
le commerce ne sauraient enthousiasmer les foules.
Pour mobiliser le peuple, il faut des objectifs
moins rationnels : l'injonction prophétique
déclenche les guerres saintes ; la
délivrance de Jérusalem suscite les
Croisades.
Cette négativité se reflète
sur le plan intellectuel : dans son aspect non
militaire, le voyage continental s'explique le plus
souvent par la croyance religieuse. Les Anciens
allaient à Delphes comme nous allons
à Lourdes. Au Moyen Age, le
pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle a
permis de mettre en place les premières
structures parahôtelières, mais la
rigidité du cadre religieux a bloqué
toute diversification économique et
culturelle. Ainsi, la Voie lactée dont la
disposition dans l'espace semble indiquer la route
de Compostelle (d'où son surnom de Camino
de Santiago ), n'accède pas au statut
d'objet astronomique. Observé à
partir de préoccupations purement
terrestres, le ciel subit le poids de la
superstition et de l'irrationalité. En
revanche, vu de la mer, il s'intègre
à une logique de métier, il s'ouvre
sur des savoir-faire qui permettent aux navigateurs
de s'orienter grâce aux étoiles. Les
obstacles épistémologiques s'en
trouvent levés : la voûte
céleste perd ses références
astrologiques, comme si l'élément
marin était d'emblée un espace
laïcisé .
Galilée compare volontiers le monde à
un livre écrit en langue
mathématique. Cette affirmation du
caractère quantifiable des choses ne
se contente pas de valoriser la notion de mesure,
elle confère aussi au discours scientifique
une portée sociologique en évoquant
l'existence d'une langue universelle - les
mathématiques - supérieure aux
conflits de pouvoir et aux débats religieux.
L'espace maritime fournit un terrain d'application
commode à cette universalité,
notamment en facilitant la vérification de
certaines hypothèses cosmologiques. En
mettant le cap à l'ouest pour rallier les
Indes, Christophe Colomb veut démontrer la
rotondité de la Terre. De même, pour
le marin, la voûte céleste est
désacralisée. Elle fonctionne comme
un miroir où l'on peut lire les routes de
l'océan. L'invention de la boussole confirme
cette rationalité astronomique à
travers la figure spectrale de l'étoile
polaire, seule référence fixe de
l'univers.
Cette opposition terre / mer trace donc une
frontière d'autant plus fondatrice dans la
civilisation qu'elle reste discrète.
L'élément marin est
déterminant, puisqu'il assure l'essentiel
des flux économiques, mais sa domination
n'est pas ostentatoire. La mer se soustrait
habilement aux préoccupations ordinaires.
Elle se situe dans un ailleurs qui garantit sa
liberté. A l'inverse,
l'élément terrestre subit le poids
des rivalités politiques et des angoisses
existentielles. Compétitions pour la vie et
pour le pouvoir s'imposent comme des chaînes
dont la violence, la religion et la superstition
sont les exutoires. D'où le contraste entre
les occupations technologiques et commerciales qui
animent l'univers marin, et les soucis
idéologiques qui anesthésient
l'univers terrestre. Cette dichotomie explique
pourquoi la société occidentale
évolue par la mer - principal vecteur des
révolutions techniques et culturelles - et
se conserve par la terre, siège des
crispations politiques et
idéologiques8. Les
premières sociétés marchandes
remontent aux navigateurs phéniciens. Le
capital - c'est-à-dire la
propriété des flottes et de leurs
cargaisons - y faisait déjà l'objet
de transactions, contrairement aux
sociétés rurales où la
propriété tend à la
pétrification, comme l'illustre la tradition
latifundiaire, perpétuée en Europe
jusqu'au xx e siècle et encore
vivace, à l'aube du troisième
millénaire, dans certains pays
d'Amérique latine.
L'ignorance dans laquelle a longtemps baigné
la montagne découle des singularités
du tissu sociologique occidental. La comparaison
entre les facteurs de dynamisme et de conservation
montre que la sphère maritime
s'affranchit9 dès
l'Antiquité de la tutelle politique et
religieuse, car sa richesse conceptuelle et son
potentiel technologique favorisent son autonomie. A
l'aube de la Renaissance, la couronne d'Espagne
semble intégrer toute la
négativité de la dichotomie terre-mer
dans la gestion de ses intérêts. D'un
côté, afin d'asseoir son emprise sur
la terre ferme, elle sacrifie sur l'autel des
préjugés politiques et religieux le
meilleur du savoir-faire mauresque, perdant au
passage sa technique sophistiquée des
systèmes d'irrigation et contraignant les
populations les plus cultivées à
l'exil ; de l'autre, elle arme des navires pour
ouvrir des voies inconnues. Le déclin de la
péninsule se noue alors même qu'elle
atteint le sommet de sa puissance, faute de faire
fructifier sur la terre l'or déversé
par la mer.
Comme si elles pressentaient un naufrage, leurs
majestés très chrétiennes
confient à l'Inquisition le salut de la
société à laquelle elles sont
attachées. Cet intégrisme
stérilise la fluidité
créatrice du support maritime, il
empêche l'appel du large de communiquer
à la population le goût de l'aventure
économique, comme cela s'observe dans les
cités-Etats italiennes et surtout dans le
jeune modèle hollandais qui
expérimente une alliance inédite
entre dynamisme commercial et libéralisme
politique. Face aux puissances continentales
quadrillées par les potentats, toute
l'inventivité procède de l'espace
maritime, étendu désormais à
l'échelle océanique et pas seulement
au champ clos du mare nostrum .
En effet, liberté et mobilité
s'épaulent dans la mise en uvre de la
mécanique des fluides. Les tempêtes
théologico-métaphysiques, si
pénalisantes pour les échanges
intérieurs, perturbés par des vagues
successives d'hérésies,
épargnent l'art de la navigation, pourtant
fondé aussi sur les théories des
physiciens. Au contraire, cet art se
présente comme un processus remarquablement
cumulatif. Les bateaux transportent des produits,
certes, mais aussi des techniques et des savoirs
qui s'enrichissent par l'échange mutuel. En
revanche, l'élément terrestre
pâtit de la lourde mécanique des
solides. Sur le continent, et plus encore en
montagne, la lenteur des transactions
découle de la torpeur des technologies
redoublée par la confusion des idées,
fortement imprégnées de croyances.
Jusqu'au xviii e siècle, la
distance qui sépare l'horizon marin de
l'horizon montagneux symbolise l'opposition entre
la lumière de la raison et les
ténèbres de la superstition dont les
montagnes sont longtemps restées, en Europe,
le dernier refuge.
L'appellation « montagne Maudite »
10 pour désigner le massif
du mont Blanc s'inscrit dans cette symbolique
très résistante, qui épargne
peu de massifs : le point culminant des
Pyrénées (le pic d'Aneto, 3 404 m)
fait partie des Montes Malditos ,
appelés Maladetta du
côté nord de la frontière.
L'Oberland bernois compte sa Blumlisalp ; la
haute Lombardie, le monte della Disgrazia ;
les sources de l'Inn, Maloja , le mauvais
logis. Le parc de la Vanoise est dominé par
le mont Pourri. Mais l'inventaire des toponymes
maléfiques serait fastidieux, tant le
thème satanique est récurrent dans la
montagne. Le massif du Mercantour
(Alpes-Maritimes), sans doute
pénalisé par son passé
préhistorique - la Vallée des
Merveilles est un musée suspendu, riche de
milliers de gravures rupestres qui
témoignent des cultes de l'âge du
bronze - fournit un bon exemple de l'angoisse que
certains sites inspirent après le triomphe
du christianisme. On y trouve, dans un mouchoir de
poche, le pic et le pas du Diable, le val d'Enfer,
la Maledie, le lac Noir et la Corne de Bouc.
Face au triomphe serein de l'horizontalité,
l'inquiétante verticalité subit un
tel discrédit qu'on ne sait toujours pas,
à la fin du xvii e siècle,
mesurer les sommets des Alpes alors qu'on
connaît la distance entre l'Europe et
l'Amérique. En 1760, lorsque Saussure arrive
à Chamonix, on venait à peine de
nommer le mont Blanc, et sans l'appui que le jeune
savant genevois apporte à ce nom, le nouveau
toponyme aurait pu ne pas s'imposer. D'ailleurs,
loin de s'extasier devant le toit de l'Europe, les
premiers visiteurs admiraient les «
glacières », laissant à Saussure
le soin d'opérer une révolution
culturelle en donnant une densité
scientifique et esthétique à la
verticalité. Un autre
événement, survenu trois ans avant la
conquête du mont Blanc, montre que les temps
sont mûrs pour l'éclosion de la
tridimensionnalité. Le 4 juin 1783, la
première montgolfière s'envole dans
le ciel d'Annonay ; le 21 novembre à Paris,
François Pilâtre de Rozier
réalise le premier vol humain. Sa
montgolfière s'élève à
1 000 m d'altitude et parcourt 9,5 km en vingt-cinq
minutes, franchissant la Seine au passage.
L'exploit obtient un retentissement
planétaire. Il faudra attendre le
succès de Saussure sur le mont Blanc, puis
l'annonce de la Révolution française,
pour provoquer la même émotion.
(...)
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