Premiers chapitres

NACIRA GUENIF SOUILAMAS
DES « BEURETTES »
AUX DESCENDANTES D'IMMIGRANTS
NORD-AFRICAINS

essai
Fille d'immigrants algériens, Nacira Guénif Souilamas est née en 1959 dans la banlieue nord de Paris, où elle vit actuellement. Docteur en sociologie, elle est chercheuse au Cadis (EHESS-CNRS). Ses travaux récents portent sur les échelles urbaines de la vie des familles en milieu populaire.

Première partie
Entreprise
de dé-construction

n hommage aux ouvriers immigrés qui firent « œuvre » de construction dans le secteur du bâtiment et des travaux publics comme ailleurs, cette entreprise de dé-construction voudrait modestement contribuer à leur postérité. La plus juste manière de leur rendre la part de l'histoire sociale qui leur revient consiste à interroger les mots qui les ont dits, définis, fait naître à l'imaginaire collectif pour ensuite, au fil des décennies, les réduire puis les y enfermer. Loin d'épuiser les termes et les étapes d'une entreprise infinie à bien des égards et hasardeuse par définition, ce qui suit n'est qu'une tentative pour comprendre. Comprendre comment l'immigration a pu naître, exister et durer non pas comme composante de la réalité française, mais d'emblée comme problème devenu levier central d'une construction sacralisée de l'intériorité nationale. Instrumentalisé, le problème immigré ou de l'immigration devait être traité à hauteur des maux qu'on lui attribuait. L'arbitraire a donc fait advenir l'immigration comme problème. Pourtant, elle ne se comprend qu'en regard des conditions historiques, sociales et culturelles qui ont présidé aux pulsations de ses flux. A ce titre, c'est aussi du côté de l'afrique du nord que gisent les racines coupées des questions soulevées ci-dessous. A nous tous de leur inventer des réponses.
Il ne s'agit pas de se débarrasser de certains termes ou concepts, tant il est difficile, presque insoluble de se défaire de mots que l'on croit avoir pourtant débusqués dans leur sens et leur contresens. Sans doute est-ce parce qu'ils impriment leur marque en nous, nous parlent et nous déchiffrent, que nous continuons inlassablement à les utiliser et à les dénoncer. Relire ces mots nous plonge au cœur de la métaphysique de l'Occident civilisateur et intégrateur qui les sous-tend et contribue à leur renommée. Ce retour vers les mots veut en montrer la puissance fictionnelle, fondée sur ce que Jacques Derrida appelle, « l'indécidabilité du sens ». Pour certains, celle-ci se rapporte sans doute autant aux locuteurs qu'à ceux qu'ils désignent. Cette puissance fictionnelle dévoile une polysémie de l'immigration et de ses acteurs. Mise en évidence, cette polysémie offre les germes de mots à inventer et réinventer. Ces mots-là moins hantés par la quête du semblable pourraient enfin dire la reconnaissance de la différence en nous. Une différence libérée de figures repoussoirs érigées contre l'altérité. Une altérité qui nous façonne tous et n'a alors plus besoin d'être contenue dans des limites intangibles.

I. RACINES DE MOTS : LES DÉ-NOMINATIONS


Je conserve de mon apprentissage des mathématiques le souvenir précis des images qu'éveillait en moi la notion de « racine carré de ». Une maîtrise approximative des calculs mathématiques facilitait mon évasion du côté de figurations plus terrestres et végétales. Je retrouvais un lien entre le motif végétal et la métaphore mathématique : tous deux invitent à chercher une même assise, un enracinement. Comme le signe de la racine carré le figure, ce mouvement place en deçà des mots pour comprendre ce qu'ils disent et ce qu'ils « sous »-entendent. Sous le trompe-l'œil qui les dissimule, l'imprécision règne. Sous le vernis qui les habille, sous l'évidence qui nous leurre, se niche la plénitude de leur sens et de leur contresens.
Les mots en disent toujours plus qu'ils n'en ont l'air. Comme tout ce qui nous renvoie à nos doutes, l'immigration, et plus particulièrement celle venue d'Afrique du Nord, n'est pas épargnée par les appellations réductrices ou convenues. Ainsi, il n'est pas rare de voir associer à la catégorie « immigrés » une origine spécifique, « les maghrébins ». Il n'est pas rare non plus de réduire l'existence de ceux-ci à une fonction économique sous le vocable de « travailleurs immigrés ». Il n'est pas possible de chercher d'où vient la façon de « dénommer » les parents sans se poser la même question au sujet des enfants : « deuxième génération », « jeunes issus de l'immigration maghrébine », « générations issues de l'immigration » livrent à eux seuls tout un inconscient collectif ballotté entre occultation de l'histoire coloniale et refus de la part charnelle et affective qui transfigure une immigration sans visage et sans nom. Comme le met en lumière Simone Bonnafous (1991), le cycle des nominations signifie l'état des mentalités et des refus face aux migrations. La persistance et la visibilité croissante de celles-ci dans l'espace public n'affaiblit pas la virulence d'une mise à l'index récurrente.
Le statut des mots utilisés pour parler des « filles d'immigrés maghrébins » n'est pas moins équivoque. Il indique comment en croyant désigner une entité claire, nous ne faisons que souligner de vains efforts pour ménager simultanément nos susceptibilités et la « vérité » historique. Nous nous retrouvons pris au piège de nos scrupules et piégeons dans nos mots, qui ne leur « disent rien », ceux et celles que nous prétendons accepter.

1. « Maghrébins » : l'autre semblable

Pour le sens commun, le mot « maghrébin » semble désigner une chose simple : les habitants de la région septentrionale de l'Afrique, le Maghreb. Par extension et en général, il désigne les immigrés originaires de cette même région, sans que mention soit faite d'un des trois Etats qui la composent : Tunisie, Algérie, Maroc. Par extension encore, il désigne aussi les descendants de ces immigrés bien qu'ils soient souvent nés en France et y aient été, en majorité, socialisés. Premier paradoxe : on peut user de cette dénomination et ignorer le fait qu'elle désigne aussi des Français.
Ce vocable familier à nos oreilles dit comment ils sont désignés et non pas comment ils se nomment. En effet, sauf à reprendre le terme utilisé au préalable par un tiers ou à se référer à une terminologie officielle qu'ils croient nécessaire de respecter, rares sont les immigrés d'Afrique du Nord ou leurs descendants qui se nomment « maghrébins ». Les immigrés d'autres origines ne sont pas en reste et sont pêle-mêle renvoyés à des catégories fourre-tout : Africains, Asiatiques, Turcs, Europe orientale, sous-continent indien. Certaines fusionnent sur une base continentale ou géographique des individus originaires de sociétés très différentes. Dans le cas des Africains, c'est sur une base raciale que sont confondus tous les Noirs, allant jusqu'à leur adjoindre les Français des Antilles et d'autres territoires dont la négritude a beaucoup à voir avec l'histoire française de l'esclavage et de la colonisation. Avec une désarmante facilité, la diversité des autres est réduite à quelques figures imposées.
Pour se nommer en immigration, on puise plus volontiers dans la nationalité d'origine (Marocain, Ivoirien, Turc...), l'appartenance confessionnelle (musulman, chrétien, chaldéen...), ou encore « l'ethnie » (Arabe, Kabyle, Chleuh, Berbère, Kurde, Soninké, Bambara...), ou à défaut dans une appellation branchée qui n'est pas, loin s'en faut, la plus revendiquée (Beur, Black...), mais plus sûrement dans une ethnicité aux racines sociales, aux résonances territoriales et au goût prononcé pour l'envers des mots (renoi, rebeu, céfran, feuj).
Une fois dépassées les figures imposées du langage, le parler vrai et frais des acteurs reprend le dessus et révèle l'impropriété des mots et leur vertu réductrice. A les entendre, le mot maghrébin est lénifiant, étroit et chargé de contresens. Il l'est à double titre : d'un point de vue sémantique comme d'un point de vue historique et culturel.
La racine arabe gharaba qui donne maghrébin veut dire occident ou couchant. Maghrébin veut donc dire : occidental ou homme du couchant. Ibn Khaldoun a introduit l'expression métaphorique « île du Maghreb » par laquelle il désigne la terre située entre la mer Méditerranée au nord et le désert du Sahara au sud (Stora, 1991). Du fait de leur implantation géographique, à l'extrême occident d'un monde limité par l'océan Atlantique mais aussi défini par son histoire arabo-musulmane, seuls les Marocains se nomment moughrabi. Ils marquent là l'opposition ancestrale avec les habitants du levant (machreq) et de l'ancienne Cyrénaïque (partie de l'actuelle Libye, plus la partie du Sahara s'étendant jusqu'au Tibesti). Désigner toute autre origine par ce mot est donc impropre et impose une vision franco-centrée.
Ainsi la sémantique se rappelle-t-elle à nous d'une bien étrange manière. Nous désignons sans le savoir les immigrés d'Afrique du Nord comme « occidentaux », c'est-à-dire semblables à « nous », Français. Les connotations du mot donnent la mesure du contresens - à moins que ce ne soit le vrai sens refoulé. Personne ne suppose que dire « maghrébin » revient à parler d'un Occidental. Bien au contraire, dans l'inconscient collectif, il est question d'un étranger, d'un étranger distant, mis à distance du fait de sa troublante proximité : il doit être d'ailleurs. De surcroît, il n'existe que dans son groupe. Il est en effet plus souvent question des maghrébins que d'un maghrébin dont on ne conçoit pas pourquoi il se séparerait des siens ; les siens dont on affirme si volontiers, péremptoirement, qu'ils préfèrent vivre entre eux, légitimant ainsi à peu de frais leur mise à distance. Eux, dont l'origine géographique donc culturelle est irréductiblement différente et la position sociale mécaniquement inférieure. Voilà donc ce que seraient les maghrébins : le contraire de ce qu'est « l'occidental ». Et s'il vient à se singulariser, à être dénommé au singulier, c'est qu'il est déjà acclimaté, mieux encore, intégré. Le voilà devenu un individu au prix d'une rupture avec son origine toujours incarnée par son groupe, tenu de s'en défaire même s'il ne cessera pas d'y être renvoyé à tout propos comme le soulignait la jeune étudiante citée en ouverture de ce livre, lorsqu'elle invente cette catégorie paradoxale : « la maghrébine émancipée et intégrée » ; l'autre devenu soi.
Défaits à double titre, façonnés par d'autres qu'eux-mêmes qui s'arrogent le droit de les dé-nommer et donc condamnés à capituler devant cette arrogante légitimité, « les maghrébins » ne sont pas ce que l'étymologie laisse entendre. Et pourtant, au cœur de la figure emblématique de l'étranger qu'ils n'incarnent jamais mieux que lorsqu'ils sont sans visage, « les maghrébins » cristallisent cette dimension familière et viscéralement proche de l'étranger qui doit donc être maintenu à l'extérieur. Comme le décline Georg Simmel dans ses « Digressions sur l'étranger » (1990, p. 53-54) : « L'unité de la distance et de la proximité, présente dans toute relation humaine, s'organise ici en une constellation dont la formule la plus brève serait celle-ci : la distance à l'intérieur de la relation signifie que le proche est lointain, mais le fait même de l'altérité signifie que le lointain est proche. »
La figure du maghrébin condense de manière saisissante ce mouvement de balancier, incessant et irrésolu, où plus il révèle, souvent involontairement, sa proximité, plus il est repoussé à distance. Mouvement dont on ne s'extrait qu'à grand-peine, puisqu'il continue d'être alimenté par l'inertie d'une relation asymétrique dont les deux protagonistes ont intériorisé leurs rôles respectifs. Cet étranger trop proche du fait de son immigration convient d'être remis à sa place, à distance de soi à défaut d'être repoussé hors de l'espace national, espace naturel de l'entre-soi.
Si par maghrébin, on nomme donc l'inverse de ce que l'on croit désigner, un choix s'impose. Soit la personne considérée est « étrangère » et on se trompe de mot, soit le mot est juste et on ne se trompe non pas de personne mais d'idée sur la personne. Les Maghrébins sont-ils des étrangers « vrais » ou sont-ils de « vrais » Occidentaux au même titre que les Français les Portugais, les Bretons ou les Britanniques.
S'il s'agit de désigner une personne ou un groupe homogène de personnes ayant une origine culturelle, géographique, sociale, confessionnelle commune et différente de la nôtre - que l'on serait au demeurant bien en mal de repérer parmi les populations hétérogènes venues d'Afrique du Nord - le mot maghrébin (comme « occidental ») est impropre. Si, à l'inverse, on veut désigner une personne semblable à soi, comme l'étymologie de maghrébin le permet, alors cette ultime dé-nomination n'a aucune raison d'être. Elle pourrait clore une longue lignée, inaugurée par le Français-musulman. Il suffirait de dire occidental ou tout autre mot restant à inventer pour désigner le propre de ces personnes et... introduire la confusion dans les esprits.
Or, la banalisation du mot maghrébin indique que nous sommes encore peu disposés à désigner les immigrés d'Afrique du Nord comme nos semblables, ni à accepter les mots que ceux-ci choisissent pour parler d'eux-mêmes. Ces réticences traduisent le refus d'entériner le « métissage » déjà tangible entre les Français et « leurs » immigrés. A ce point de la réflexion, les ressources lexicales se font rares. Les Nord-Africains remplacent ici les Maghrébins, non pas que ce mot soit plus approprié, mais il présente le mince avantage, en se limitant à une localisation géographique, de se libérer de certaines connotations, sans toujours en éviter d'autres. A défaut de s'entendre sur les mots, convenons du moins que certains ne peuvent plus être entendus de la même manière.
Si ce mot conserve néanmoins une place indiscutée au palmarès des appellations contrôlées c'est qu'il semble sans ambiguïté, donc propre à désigner... quoi ? un être sans visage, une figure sans nom. Voici un mot qui s'interpose commodément entre soi et l'autre. Un mot « neutre » qui ménage les susceptibilités, suffisamment lointain et curieusement proche, suffisamment vraisemblable sans être inexact ou insultant. Un mot qui fait consensus. Le « maghrébin » se comprend comme l'étranger des Français ou comme le bientôt-presque-Français auquel il ne manque pas grand-chose pour l'être pleinement, sans toutefois jamais y parvenir. Il dénote alors un ethnocentrisme d'autant plus puissant qu'il est inconscient, convaincu que nous sommes d'utiliser les mots justes pour accorder une juste place.
D'autres mots pourraient être utilisés, ne serait-ce que pour renoncer à l'estampillage d'une appellation trop contrôlée. Mais quel choix s'offre à nous ?
Soit ceux utilisés par les intéressés eux-mêmes introduisent du contraste dans un paysage délibérément maintenu dans l'indistinction. Ils permettent notamment de saisir de l'intérieur les différences et les oppositions, fondées historiquement mais surtout sociologiquement, entre les trois pays du Maghreb. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'agacement ressenti par des Tunisiens ou des Marocains qui, nommés maghrébins, disent avoir toujours l'impression d'être pris pour des Algériens. Car, on l'aura compris, le grand impensé de cette dé-nomination, est qu'elle se réfère implicitement aux Algériens. Ne dit-on pas d'ailleurs, en un lapsus révélateur, « maghrébien », figure exemplaire de l'immigré et de l'immigration, mais surtout aiguillon de l'amnésie postcoloniale, comme Abdelmalek Sayad le souligne tout au long de son œuvre. Face à ce non-dit, les mots de l'autodérision subvertissent le sens commun, gagnent une place centrale dans la définition du « nous » et réhabilitent des « gros » mots trop hâtivement bannis du langage euphémisé qui est de mise depuis trois décennies : Arabe (avec ses variantes : (u)n'Arabe, (des) z'Arabes4, Rebeu 5), Bougnoule, etc.
Soit ils ont la vertu de faire parler un passé, une histoire commune, aussi assombrie soit-elle par le spectre de la colonisation : Français-musulmans - ne parle-t-on pas aujourd'hui de musulmans français par un étrange renversement des termes mais aussi de l'histoire -, Arabes-musulmans, ex-colonisés, minorités arabe, kabyle, berbère. Or le terme maghrébin n'est ni auto-référentiel, ni référé à une histoire officielle ou particulière. « Les maghrébins » désigne une fiction ethnique, historique, culturelle à laquelle les intéressés ne peuvent s'identifier et qui se révèle suffisamment molle pour ne pas imposer d'image trop réelle à ceux qui s'en saisissent.
Les silences de l'histoire expliquent un choix qui apparaît dès lors moins maladroit ou malencontreux même s'il souligne inconsciemment la similitude là où l'on veut la gommer. Le mot maghrébin ne concentre-t-il pas tout ce qui est refoulé : la relation empêchée, la généalogie interrompue, mais surtout la communauté de mémoire ? En employant ce mot, on croit dire le contraire de ce qu'on veut dire : on croit mettre à distance ceux avec lesquels se noue une communauté d'expérience forgée dans cent cinquante ans d'une histoire déchirante. Maghrébin est un faux ami. Ce mot ne vaut que par ce qu'il sous-entend et non par ce qu'il prétend dire.
Cette foule sans visage est-elle l'opposé des Français campés dans un individualisme qui n'a besoin d'aucune légitimation pour être ? Parmi ces « morceaux de foule », pour reprendre les mots de Boris Vian, y a-t-il un Occidental qui se méconnaissant lui-même ne peut être reconnu ? Tout cela ne serait-il que le fruit d'une contrefaçon idéologique qui pour ménager les exacerbations identitaires d'une partie de la société française contemporaine a salutairement inventé un étranger confondant de vraisemblance. Autre le « travailleur immigré », bien que façonné par le giron français6. Autres ses descendants, qui bien que nés et enracinés ici sont périodiquement rendus à leur nature différente, à leur identité et ainsi mis en vacance de nationalité.
L'usage de « maghrébin » révèle l'ambivalence d'une nomination homogénéisante qui rend licite le refus de l'autre, surtout si sa proximité physique et culturelle en fait un semblable.
Car le terme maghrébin s'interpose entre le locuteur et ce qu'il désigne : c'est un écran qui aplanit les aspérités sociales et culturelles et nivelle les différences réelles, celles qui distinguent « les maghrébins » entre eux, pour les remplacer par des différences fictives entre soi et eux. Ce mot vaut plus par ce qu'il cache que par ce qu'il révèle. Une construction sociale de l'immigration dont usent - et abusent - acteurs institutionnels, acteurs politiques, médias et chercheurs par conformisme, par souci d'euphémiser une réalité plurielle et complexe qui pour une large part leur échappe.
Ainsi, privilégier le mot maghrébin, au détriment des mots utilisés par les intéressés eux-mêmes, permet de gommer le passé colonial, d'annuler la guerre d'Algérie, de diluer les singularités linguistiques et nationales dans une totalité supranationale et une uniformité culturelle, d'abolir les distinctions, les oppositions internes7 qui structurent les relations, là-bas comme ici, entre les trois sociétés d'Afrique du Nord et leurs « ressortissants ». Il écrase les temps et les expériences qui accompagnent les changements d'une génération à l'autre et relèguent les descendants dans un magma aux contours imprécis : sans profondeur ni généalogie, sans orientation ni contraste.
Par son apparente simplicité et sa familiarité, son usage ignore les motifs d'une légitimation jetant un voile pudique sur des discriminations croissantes (Bataille, 1997). Ce terme est « impropre » parce qu'il désigne tout sauf le propre de ceux qu'il est censé identifier et qualifier. Il n'est donc pas un qualificatif, tout au plus une étiquette. Il stigmatise, il absolutise, il réifie ceux qu'il prétend rendre visibles. Et subordonnant leur visibilité à une homogénéité rassurante, il trahit leur singularité et les délégitime. Ainsi, il autorise et véhicule une vision différencialiste et infériorisante (Wieviorka, 1993) qui racise les migrants nord-africains en prétendant les exotiser. Car le mot maghrébin condense la différence culturelle, la distance géographique, la position sociale dominée, le passé colonial, bref les ingrédients d'une inadaptation aux normes derrière lesquelles se profile une tentation xénophobe toujours contenue. Il fonctionne donc comme un tiroir à double fond dans lequel le maghrébin dissimule l'indésirable. La confusion est entretenue par le statut singulier de ce mot, censé désigner platement une réalité bien plus louvoyante par ses figures implicites. Le sens commun le comprend bien et dit là ce qu'il veut voir. L'erreur serait de vouloir s'appuyer sur l'étymologie du mot pour en déduire le sens, là où personne ne s'en inquiète puisqu'il ne désigne qu'un groupe dominé, sans passé, sans émotion, sans mémoire, incapable de s'indigner de la dépossession qu'il subit jusque dans les mots.
Et si l'usage du mot maghrébin nous invitait à rétablir le sens là où tout se passe en dépit du bon sens ; si nous acceptions enfin ce qu'il faut y voir : une manière de parler de soi et d'accueillir l'autre pour ce qu'il est, un semblable et un égal ?
L'ultime trace du stigmate attaché au mot maghrébin réside dans le fait qu'il ne s'applique pas aux autres populations originaires d'Afrique du Nord. Dans le sens commun, seuls les immigrés musulmans sont indistinctement des maghrébins. Personne ne nomme ainsi les anciens colons, les pieds-noirs pourtant revenus des trois pays du Maghreb, ni les Juifs originaires des mêmes pays et dont beaucoup, Juifs berbères ou arabes, y furent enracinés durant plusieurs siècles et y ont encore parfois de puissantes attaches. Les premiers comme les seconds sont désignés comme rapatriés d'Afrique du Nord et non pas du Maghreb. Les Juifs d'Afrique du Nord se disent sépharades, parfois Juifs pieds-noirs, toujours Juifs du pays quitté pour l'exil, mais jamais Juifs maghrébins. Au fond nous sommes des « maghrébins » qui s'ignorent.
2. L'éternel immigré : l'autre domestiqué
Comme l'éternel féminin, il va de soi. Tout comme l'on croit savoir ce qu'est un « maghrébin », on est tout autant certain d'être clair en parlant d'« immigré maghrébin ». Pourtant, on double le faux-semblant en accolant deux termes équivoques : l'un reposant sur une fiction historique sous couvert de neutralité géographique (nommer des individus en fonction de leur « région » d'origine) ; l'autre parlant à la voix passive de transplantés, auxquels est déniée toute capacité d'être acteurs de leur migration, de lui donner un sens et donc un terme.
Le terme immigré est en outre paradoxal puisque le passif évoque un processus de migration achevé, alors que ses protagonistes continuent d'être désignés exclusivement en référence à cet épisode, comme s'il ne devait jamais cesser de s'accomplir. Comme si la migration et ses acteurs étaient indéfectiblement confondus. Comme s'ils continuaient d'être en partance, comme si le passage se prolongeait sans jamais pouvoir aboutir à un autre lieu où construire une autre identité sociale. Comme s'ils devaient demeurer d'éternels errants : d'où la difficulté à passer d'immigré à minorité (Lapeyronnie, 1993 ; Sayad, 1999).
Là encore, le mot immigré en dit plus qu'on ne le croit et c'est par ce surplus de sens qu'une expérience qui n'est plus signifiée continue d'être signifiante. Au premier plan, « l'immigré » met en résonance le « travailleur ». En sourdine, « l'immigré » doit continuer de jouer le rôle qui lui a été imparti à son arrivée et qui seul l'autorise à rester ici : celui de l'ouvrier des « trente glorieuses ». Quitte à faire entendre la voix du travailleur qu'il n'est parfois plus. Les raisons de sa présence sur le territoire français ne lui appartiennent pas et nous expliquent qu'il soit « agi » plus qu'il n'est en mesure d'agir. Chaque étape de leur migration met en évidence ce que l'on s'empresse d'oublier parce que c'est évident. « L'immigré » ne peut être que passif puisqu'il fut « l'objet » d'une vaste entreprise d'importation de « main-d'œuvre » qui lui accordait alors si peu d'humanité qu'aujourd'hui encore les mots peinent à lui reconnaître une identité autre que celle de travailleur8. Lorsqu'il vient à jouer un autre rôle, père, retraité, chômeur, il y trouve une intégrité dont il peut tirer le pouvoir de se nommer. Le passif signifie donc la confiscation de ce pouvoir au nom d'un passé qui, privé de sa source narrative et de ses ressorts relationnels et émotionnels, ne peut pas encore se dire.
Cet éternel errant, que l'impossible retour érigé en mythe a fixé en France, se voit donc interdire la qualité de citoyen qui repose sur une autochtonie aux principes variables. L'immigré est assigné à un statut et un territoire qui restent extranationaux9 et lui ôtent toute reconnaissance sinon à titre d'« étranger ». Deux figures de l'étranger doivent être distinguées (Spire, in « Délits d'immigration », 1999). Le touriste ou celui dont la présence éphémère, au pire laisse indifférent sinon par ses effets économiques, au mieux valorise et rassure par sa culture licite, égale sinon supérieure à celle de l'hôte. Et puis il y a l'étranger dont Simmel (1990) souligne le rôle central dans la consolidation de l'identité des membres d'un même groupe. Plus il est tenu à distance et à l'extérieur, plus il sert les intérêts de la cohésion nationale. Plus il est étiqueté, mieux il est contrôlé et joue son rôle. L'immigré ressemble comme un frère à cet étranger. Il est tout entier défini par sa nature différente et inférieure, il est d'une troublante proximité et suscite un irrépressible désir de mise à distance, un désir qui ne peut être réellement satisfait puisqu'il est voué à rester ici. L'immigré est l'étranger qui a pris racine au plus profond de l'intériorité nationale parce qu'il fut importé au nom même du progrès de la nation. Etre énigmatique dont il devient clair qu'on ne pourra pas se défaire, l'immigré doit être maintenu à sa place, celle de l'autre domestiqué, acclimaté et adapté à la demeure qu'il sert tout en conservant sa nature, son altérité.
3. Descendants de migrants nord-africains : l'autre impossible
Les enfants héritent de la posture intenable des parents. Maintenus dans une identité et une posture de transplantés trop pesante, leur histoire se transforme pour les descendants en revendication. Les dé-nominations des générations récentes montrent encore la part du non-dit. Qu'il s'agisse de « la deuxième génération » ou des « jeunes issus de l'immigration », entre autres, la tentation est grande de les désincarner.
Soit le décompte des générations fait débuter l'histoire des immigrés avec leur arrivée sur le sol français et fait donc des enfants d'immigrants la deuxième génération, non pas née en France mais générée par le processus migratoire ; ils ne sont pas les rejetons de leurs parents mais le produit de la migration. Une rubrique de la carte de résident - le titre de séjour valable dix ans curieusement nommé « carte de résident privilégié » (sic) - en offre une illustration décapante. Au dos de ces cartes sécurisées que les résidents étrangers ont eu « l'avantage » de tester avant les nationaux, la rubrique « date d'entrée en France » doit apparaître. Ainsi, les enfants d'étrangers nés en France découvrent que leur date d'entrée sur le territoire national coïncide avec l'année de leur naissance. Voici donc l'image saisissante d'une naissance qui n'a jamais mieux porté son nom d'expulsion. Incarnant en soi l'extraterritorialité, la mère livre son enfant à un espace national dont elle est exclue...
Ces expressions désignent toute la rupture de la généalogie, donc de l'intimité familiale. Elles s'interposent entre les générations en rappelant les plus jeunes à l'obligation d'intégration. Ainsi, sans passé autre que celui de la France, terre d'accueil, les enfants des immigrés - qu'ils soient « maghrébins », portugais, des pays de l'Afrique subsaharienne ou turcs importe peu - sont assignés à une autochtonie, un « être français », qui les met en apesanteur nationale. Car ils ne voient pas trace de cet « être français » dans leur vie sociale où flotte le risque permanent d'être discriminé socialement sur des bases ethniques et culturelles, moins encore dans leur vie familiale qu'il leur faut transformer, assimiler ou abandonner.
Soit « les jeunes issus de l'immigration » sont définis par leur jeunesse et par leur lien avec un processus abstrait, sans visage ni émotion, que la voix passive marque du sceau du hasard. Si l'idée d'une successivité des générations n'est pas absente de cette appellation comme de la première, elle ignore la continuité filiale pour ne voir que la rupture migratoire. Elle définit les descendants d'une généalogie bouleversée par la transplantation comme s'ils étaient dépourvus de parents de chair et de sang, tout juste « issus » d'un processus. L'image imposée prive les jeunes d'ancêtres qu'ils puissent revisiter. Elle les livre à une mémoire vidée, à une antériorité désincarnée, l'immigration, monstrueuse génitrice. A moins que celle-ci ne soit l'origine indépassable que nous leur avons fixée, véritable figure de l'extraterritorialité : être en France sans l'être vraiment, être l'autre de la France comme le furent déjà les immigrés qui pour mieux être contrôlés doivent rester sans visage.
Les « générations issues de l'immigration » sont ainsi coupées de leur passé privé et public et empêchées de construire leur futur. Filles et garçons se gardent pourtant de se laisser réduire à cette seule option et façonnent à bas bruit les figures libres de leur vie.
En guise de pansement terminologique, la notion de descendance permet de rétablir la continuité généalogique nécessaire à la construction de l'identité individuelle et d'inclure les ruptures historiques ou narratives propres à toute identité sociale en devenir.
Ce lexique, dont les sources scientifiques sont douteuses, contribue plus à dé-nommer des individus qu'à les reconnaître. En l'utilisant, nous défaisons leurs manières de se dire et d'être. Dépossédés de leurs mots, les éternels « immigrés » et leurs descendants sont tenus d'en inventer ou en réinventer d'autres. Le sens de ces mots « nouveaux » contredit la dénégation subie pour faire resurgir un passé qui pour se résoudre doit être révolu. Dans cette histoire de mots, la dé-nomination naturalise et enferme ; face à elle, l'oubli devient une vertu libératrice, une condition de réinvention de soi et de ses attaches dans un langage livrant l'accès à une mémoire apaisée.
II. DOUBLE CULTURE : CULTURE « DÉVIANTE »
La double culture tient une place de choix dans le tableau des fausses évidences. Sa récurrence dans la littérature sur l'immigration n'a d'égal que sa prétention à expliquer à elle seule les blocages de l'intégration. Pourtant cette vision manichéenne de la réalité nous détourne de l'essentiel. Au plus loin de ce schéma binaire, les descendants d'immigrés révèlent en effet des constructions diverses, opposées, combinées et hiérarchisées de leurs appartenances culturelles. Dans cette géométrie variable, il est moins question de la confrontation entre cultures allogène et indigène que de la dissymétrie entre les deux. Prendre la mesure de cette dissymétrie ne se réduit pas à d'hypothétiques paramètres favorables ou défavorables à ladite « intégration ». Et si d'aventure on croit en trouver, il ne s'agit pas d'opposer artificiellement une culture familiale nord-africaine virtuellement rétrograde et une culture française virtuellement émancipatrice. Cette mécanique fige des postures qui ont depuis longtemps dépassé le séparatisme pour s'abreuver à des sources mêlées. Bref, il n'y a pas d'un côté les assimilés qui s'émancipent d'une culture répressive et rejoignent le camp des majoritaires et de l'autre les inassimilables, réfractaires à la civilisation, qui se crispent sur leur culture traditionnelle minoritaire.
1. Destins rompus par la modernité
Parce qu'il doit son indéniable attractivité à la paresse intellectuelle dans laquelle il nous cultive, il devient urgent d'abandonner le slogan de la modernité contre la tradition. Binaire et réductrice, voilà une opposition qui subordonne l'accès à la société et la citoyenneté française, à une prise de distance mécanique par rapport à la culture immigrée dont on omet qu'elle fut d'abord coloniale. Cette lecture a fortement contribué à l'amnésie collective sur le passé colonial et au refoulement de l'histoire qui s'efforce de le raconter. « La présence de l'immigré est ainsi le signe d'une modernité irrémédiable et d'une modernisation conquérante et envahissante » : Didier Lapeyronnie souligne la position paradoxale de cet intrus qui pourrait bien se trouver à l'aise dans ses habits d'Occidental moderne (in Wieviorka, 1996, p. 259). Sans doute a-t-on trop vite oublié que les immigrants venus des anciennes colonies ont vu leur histoire rompue par une modernité aux deux déclinaisons : modernité postcoloniale, modernité postindustrielle.
Sayad (1999) a montré comment les migrations sont le produit de modernisations coloniales déstructurantes pour l'organisation des tribus et villages. Après la dislocation de la solidarité villageoise, l'exil se présente comme une réponse de plus en plus tangible à l'appauvrissement consécutif à la prolétarisation des paysans. Quand bien même les colonisés ont éprouvé leur entrée en modernité sous les pires aspects, appauvrissement et aliénation, leurs descendants émigrants sont dépositaires de cette histoire. A la génération la plus récente revient un autre héritage : celui du travail symbolique incessant entre l'image figée d'une coutume villageoise, en partie extirpée des pratiques par le pouvoir colonial, et des usages nés en exil. Chaque retour estival au pays atteste en effet la disparition d'une tradition déjà malmenée par le passé et la pérennisation en France. Le mythe du retour n'est donc jamais plus puissant que lorsque les moyens et le désir de retour se sont amenuisés, érodés par des habitudes, une accoutumance à un monde, forgées dans la réussite comme dans l'échec. Dans cet ultime effort de conservation gît la force irrépressible de migrants contraints à l'innovation par l'exil et entretenant l'illusion d'une tradition dont l'extinction a rendu le départ possible.
Malgré sa longue absence de la scène publique, la femme immigrée parcourt l'itinéraire migratoire en réponse aux impératifs dictés à son mari mais aussi à l'écoute de ses propres espoirs. Outre le partage des péripéties traversées par le conjoint affectant toute la famille, elle doit affronter les démentis opposés à ses attentes. Ses espoirs sont révisés, ajustés à la réalité qui se dessine. Les perspectives d'indépendance se réalisent à la faveur de circonstances promotionnelles (accession à la propriété, installation dans un commerce) ou d'épreuves (maladie ou chômage du conjoint), sans être pour autant toujours reconnues comme légitimes. Ainsi l'investissement dans la réussite scolaire des enfants est majoritairement le fait des mères et exige l'apprentissage d'un métier de parent d'élève loin d'être toujours gratifiant (Boulahbel-Villac 1991 ; Bouveau, Cousin, Favre, 1999).
Les stratégies des deux genres sont rarement réductibles l'une à l'autre et ne se confondent ou ne convergent qu'à la faveur de volontés partagées. Cette tendance stratégique travaille l'ordre coutumier puis s'exacerbe lors de l'expérience migratoire. La modernité en France lui offre un espace de transformation qui succède à celui imposé par l'ordre colonial. Paradoxalement, les deux ordres, coutumier et colonial, se renforcent l'un l'autre et sont défaits ensemble par l'émigration. Son autre face, l'immigration, ne signe pas l'entrée en modernité mais son prolongement par d'autres voies (Sayad, 1999). Bifurcation plus que rupture, elle est le moment où l'illusion d'un monde meilleur bute contre la raison économique. La rhétorique de l'opposition entre tradition et modernité est un contresens en regard de l'action de la colonisation : celle-ci inculque la modernité en s'appuyant sur la tradition tout en prétendant combattre la tradition au nom de la modernité. Ainsi une modernité promise et refusée se substitue à une tradition réduite à une fiction anachronique.
Le migrant est alors acteur d'une histoire dans laquelle coexistent l'appropriation de normes françaises, condition d'une mobilité sociale ascendante, et la perpétuation de valeurs coutumières et villageoises qui le cultivent dans sa singularité en même temps qu'elles lui rappellent son extériorité. Il est en outre le spectateur impuissant et incrédule des tensions qui n'en finissent pas de se résoudre, dans les sociétés postcoloniales, entre une tradition réinventée et une modernité aux effets ambigus. L'exemple de l'Algérie offre l'image la plus crispée et la plus tourmentée de ce travail à l'œuvre (Mimouni, 1992 ; Labat, 1995). Il est enfin démuni et comme trahi par les mutations sociales qui transforment le pays où il s'est résolu à s'installer et lui interdisent tout espoir de promotion. Il ressemble en cela aux ouvriers français et de toutes origines qui ont nourri en vain les mêmes aspirations.

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