Premiers chapitres
Gérard Guégan
Les cannibales n'ont pas de cimetières


Gérard Guegan a publié plus de vingt romans et récits, dont La Rage au cœur et Inflammables. Son dernier roman, Soudain, l'amour, est paru chez Grasset en 2003.
Le goût des choses offensantes

1


Pourquoi ils s'en prennent aux bagnoles, hein, pourquoi? Qu'ils respectent notre gagne-pain, merde! Et je vous dis pas ce qu'il a fallu sortir pour les acheter, ces quatre morceaux de tôle. Intérêts comac, crédit limité à cinq ans et parfois moins, la saisie pour quarante-huit heures de retard, des trucs de négrier, quoi! Et au moindre pépin, avec ce que remboursent les assurances, qui c'est qui l'a dans l'os, et profond? Bibi, le pèse pas lourd…"

Cette bouffissure ne converse pas.
Elle claironne.
Vite, qu'on lui coupe le sifflet!
Vite, un égorgeur…


"Eh bien, moi, Monsieur, à la place du grand Charles, je vous expédierais tout ce petit monde à l'usine, à la mine, à l'armée, là où l'on en chie, et ce serait réglé en deux temps trois mouvements. On lui a trop donné à cette génération de l'Après-guerre, blousons noirs, blousons dorés, tous pareils, et du coup ces faux caïds, ces rouleurs de pouces ne se sentent plus pisser. Pour un peu, ils nous chieraient dessus. Faites excuse pour le vocabulaire, Monsieur, mais dès que le cœur parle, le couillon qui paie ses impôts ne se contrôle plus."

Place Voltaire, à peine Outremer venait-il de s'asseoir dans le taxi qu'un déluge de paroles l'avait submergé.
Son premier réflexe avait été de s'enfuir, mais la pensée de devoir refaire la queue à la station le figea sur son siège. Il tenta de s'en consoler avec une de ces fables express dont le camarade Gide se servait contre les casse-pieds, et qui revenait à se couper de la réalité en s'inventant une intrigue en accord avec son humeur.
Outremer se crut donc sauvé quand, après avoir attribué des pouvoirs diaboliques au spécialiste chez qui il se rendait, il transforma le chauffeur de taxi en vulgaire substitut du nocher des Enfers.
Mais, sans doute parce qu'Outremer considérait l'ensemble du corps médical à l'égal d'un ramassis d'incompétents, ce fut en pure perte. La mythologie n'endigua que quelques minutes le dégueulis sonore.

Si, au moins, il se contentait de battre le tambour en appelant à la résistance contre ces manifestants excités qui ruinent le petit commerce.
Mais non, cette bouffissure est française.
Elle s'étale, elle fait courir sa plainte sur des kilomètres.
Elle réclame des dommages et intérêts.
Comme en juillet 40 après le triomphe des panzers…


Outremer a toujours détesté les chauffeurs de taxi.
Ça lui vient de loin.
Ça lui vient du temps où sa tête était mise à prix (vendu à Moscou le lundi, traître à Vichy le mardi, hydre de l'anticommunisme le mercredi, et ainsi de suite), du temps où il faisait figure de rebut de la société (détourneur de mineurs, toxicomane impénitent, tapeur professionnel, rien ne manquait).
Un temps où l'engagement idéologique impliquait le risque de perdre sa vie, un temps où la moindre réserve sur le bien-fondé de la ligne politique passait pour trahison.
Un temps enfin où l'insaisissable Outremer voyait le danger partout.
Personne ne l'en blâmait.
Aux nouveaux venus impatients d'en découdre, ses chefs ne manquaient pas une occasion de citer en exemple sa méfiance.
Or Outremer avait une fois enfreint ses principes en se rendant en taxi à une réunion clandestine. Passe encore s'il avait été seul, et non en compagnie de ce courrier de Moscou si bavard malgré son accent à couper au couteau. Le chauffeur les avait balancés aux flics tout de suite après les avoir déposés, comme le Parti en avait eu la preuve écrite par son contact à Matignon, le mois suivant.
Par bonheur, ils ne s'étaient pas attardés dans cet appartement de la Porte de Clichy où le courrier de Moscou avait remis les nouvelles directives du Politburo aux collaborateurs de Frachon et de Duclos.
Un quart d'heure de plus et ils auraient été faits aux pattes.

Même si l'Histoire a blanchi Outremer de ses délits politiques, même si sa carte de Combattant volontaire de la France libre, qu'il serait bien en peine de présenter, est désormais censée le protéger des interpellations policières, l'ancien hors-la-loi persiste dans son aversion.
Ces sortes d'individus sont des nuisibles.
Chez eux, la manie du rapport ne connaît pas de limites.



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