Premiers chapitres
Gérard Guégan
Soudain, l’amour
roman

Gérard Guégan a publié plus de vingt romans, dont La Rage au cœur et Les Irrégulières.

L A UN NOM. Pas celui qu’il a reçu à sa naissance. Max Logane a inventé le sien lorsqu’il en a eu par-dessus la tête de s’entendre comparer à son héros de père. Il venait d’avoir dix-huit ans. Ce n’était pas la première fois qu’il cherchait à renier sa famille. Furieux que la nature lui eût accordé la beauté d’une mère inapprochable à moins de compter au nombre de ses amants, il s’était appliqué à s’enlaidir dès la prime jeunesse. Tout lui avait été bon : les défis imbéciles en cour de récréation, les plaquages à haut risque quand son père l’inscrivit au rugby, et les bagarres de rue pour un regard de trop. De même, plus tard, il ne rata aucune des expéditions punitives contre la corpo de Droit. Un nez cassé, une mince cicatrice sous le menton, quelques dents ébréchées n’ont cependant rien changé, l’empreinte maternelle a été la plus forte. Les femmes ont donc beaucoup aimé Max Logane. Il ne les a jamais découragées sans penser un seul instant à se garder des jaloux. Empressée à confondre recherche du plaisir et volonté de domination, l’opinion collective a eu tôt fait de le ranger parmi les machos. Il en a ri jusqu’au jour, voilà peu, où il s’est réveillé seul dans son lit. Max Logane n’a plus d’amis, les deux seuls qui comptaient sont morts. Même si la dizaine de personnes qu’il s’oblige à fréquenter se réclament de son amitié, il ne leur rend pas la pareille. Plus le temps passe, plus il est conscient que ses chances s’amenuisent de retrouver les égaux auxquels il pardonnerait de lui ressembler. Là-dessus, Max Logane s’est mis à vieillir, et il l’a accepté d’autant plus volontiers que chacun, autour de lui, s’efforce de ne plus paraître son âge. S’il était davantage soucieux de sa réputation déclinante, Max Logane se tuerait. Il n’en a pas la moindre envie. Il s’accroche. Il l’a toujours fait. Quand ses pièces de théâtre suscitaient l’intérêt du parti intellectuel, et qu’il avait été sommé par un animateur de télévision de choisir le mot qui le peignît en entier, il s’était déclaré soiffard. La modération lui est restée étrangère. Le sens des réalités aussi. Déjà du temps, assez court en comparaison de ce qu’il a ensuite vécu, où Max Logane se pliait à la discipline du groupe, il ne se fiait qu’à l’intuition. Or, malgré sa solitude, il lui semble qu’il n’a pas joué toutes ses cartes.
— Reconnais au moins que ces dix pages de résumé, tu aurais pu me les écrire.
— J’y réfléchis.
— Ça fait six mois que tu y réfléchis.
— Et six mois que tu me paies... Je suis conscient de tout cela.
— Ce dont tu n’es sûrement pas conscient, ce sont les mensonges que je dois à ton sujet débiter à mes bailleurs de fonds.
— Ça t’est si difficile, Meyer, de ruser ?
— Pas plus qu’à toi, Logane.
— Tu as pourtant été à meilleure école. Toi, tu mentais pour faire triompher ce que tu appelais la vérité alors que, moi, je me suis toujours satisfait de bluffer contre le cours prévisible des événements.
— Arrête avec le passé. Il est derrière nous. Loin, très loin.
— Vraiment ?
— Écoute, pour jouer Stendhal je crois que j’ai trouvé l’acteur... Que dirais-tu de Patrick Timsit ?
— Bravo ! Le théoricien de la cristallisation transformé en vendeur de couscous merguez, pour une idée de génie, c’en est une.
— Je me doutais que tu serais contre.
— Parfois, je me demande pourquoi tu es venu me chercher ?
— Parce que Stendhal, c’est ta vie. On peut même dire que sans lui on ne se serait jamais rabibochés. Rappelle-toi, tu voulais adapter De l’amour avec ma sœur. Bon sang, nous as-tu assez bassinés avec ça dans le passé...
— Tu vois qu’on n’y échappe pas.
— À quoi ?
— Donne-moi du feu, tiens.
— Tu fumes trop.
— C’est ma façon de résister... Je vais te dire, moi, qui serait remarquable dans le rôle de Stendhal, c’est Brando, lui au moins ferait le poids. Ou alors Danny DeVito.
— Ne raconte pas n’importe quoi.
— Et si tu le jouais ? Même taille, même corpulence...
— S’il te plaît, Max, change de registre. Démontre-moi, même pour une poignée de minutes, que je ne te file pas mon fric en pure perte. Oui, s’il te plaît, sors-moi quelque chose de chiadé, le genre de truc qui flatte un producteur.
— D’accord, essayons. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Mieux, qu’est-ce qui te permettrait de briller en société ? Ne tire pas la tronche. Je ne cherchais pas à être déplaisant... Attends, je crois que j’ai ce qu’il te faut. D’après toi, quel âge avait Stendhal, le 22 mars 1842, quand il perd connaissance rue Neuve-des-Capucines, à deux pas d’ici, entre parenthèses ? Ne cherche pas, loin de moi l’idée de tester tes connaissances, non, je voulais juste, en te posant cette question, attirer ton attention sur le fait suivant : Stendhal avait notre âge, mon vieux.
— Et alors ?
— Allons, allons, j’ai peine à croire, Meyer, que tu ne songes jamais à la mort.
— Attention, ne cède pas à la subjectivité. Ne ramène pas tout à toi.
— Mérimée l’a bien fait.
— Dans quoi ?
— Tu ne retiens rien de ce que je te dis ?
— Forcément que je trie, vu que tu parles trop. Eh bien, qu’a-t-il fait de si remarquable, ce salopard de Mérimée ?
— Il a écrit.
— Quoi ?
— Un opuscule d’une vingtaine de pages modestement intitulé HB.
— C’est un code d’accès ?
— Ne te fais pas plus ignare que tu n’es, tu sais très bien que ce sont les initiales d’Henri Beyle, le patronyme de Stendhal.
— Il faut que je le lise, son truc ?
— Pas la peine.
— Dis-moi une chose, combien d’exemplaires Mérimée a-t-il vendus de son chef-d’œuvre ? Un millier ?
— Beaucoup moins. Une cinquantaine tout au plus qu’il a d’ailleurs offerts à ses amis. Reste que si tu possédais un exemplaire dédicacé de l’édition originale, tu n’aurais plus à t’inquiéter de tes fins de mois... Enfin, pendant quelque temps.
— Ça va chercher lourd ?
— Assez.
— Le problème, c’est que je ne suis pas libraire d’occasions, je suis producteur. Ce que je fabrique doit marcher tout de suite. Te rends-tu compte qu’avec notre film, on va s’adresser à trois millions, minimum, de téléspectateurs, rien que le soir de la première diffusion ?
— Tu devrais changer de scénariste.
— Pas question, c’est toi que je veux.
— Et si j’en étais incapable ? Mon genre, lorsque j’en avais un, c’était l’hermétique, l’abscons, le nébuleux. Quant au seul roman que j’ai réussi à terminer, aucun éditeur n’en a voulu. On m’en a dit de toutes les couleurs : « Vos personnages manquent d’épaisseur psychologique, vos enchaînements frisent l’indigence », etc., etc.
— Sauf que tu n’écris pas un roman. J’attends de toi un scénario. C’est-à-dire une suite de dialogues débarrassés de ces descriptions qui ne sont très souvent que du remplissage. Quasiment une pièce de théâtre en moins bavard. En plus, je te rappelle que c’est toi qui as choisi la trame. Moi, j’aurais préféré, tu le sais, Stendhal soldat de Napoléon partant à la conquête de l’Italie, mais, bon, maintenant, ton idée, je l’ai vendue...
— Cher ?
— Tu touches des chèques, non ?
— Tu ne pourrais pas y ajouter un zéro ? Non, hein ? Pourtant, je bosse... Tiens, par exemple, je sais maintenant d’où sortait Stendhal quand il a eu son attaque.
— Des bras d’une femme, j’espère, parce que ce serait superbe. On le traiterait façon Scorsese dans Le temps de l’innocence. C’est le type de scène qui fait monter un taux d’audience.
— La plupart des historiens s’accordent à penser que Stendhal a rendu visite, ce jour-là, à l’épouse d’un académicien non pour l’enfiler mais pour examiner avec elle de quelle façon ils allaient s’y prendre afin qu’il coiffe à son tour le bicorne.
— Ça, c’est moins drôle.
— Tu dis ça, toi qui as hésité entre un académicien et moi ?
— Ne raconte pas n’importe quoi. C’est vrai, comme je n’arrivais pas à te mettre la main dessus, j’avais pensé à Brossard, mais ça s’arrête là.
— De toute manière, c’est dans la matinée que Stendhal a rencontré Virginie Ancelot, rue Joubert.
— Laisse tomber. La vérité historique, la chronologie, on s’en fout. Ce qui compte, c’est que le film sonne juste. Depuis le début, je te dis d’inventer.
— Justement, c’est là que je coince. J’ai lu trop de choses sur Stendhal, et...
— Oublie.
— Plus facile à dire qu’à faire.
— Tu ne m’as toujours pas dit d’où il sortait.
— Ça vient. Allons, encore un peu de patience... La dernière fois qu’on s’est vus, je t’ai parlé, je crois, de ses jeunes amies, les sœurs Montijo, de petites Espagnoles qu’il adorait prendre sur ses genoux quand il leur racontait la vie de l’empereur... Vie qu’il inventait d’ailleurs. Dommage que tu ne puisses pas le ressusciter, Stendhal, vous auriez gagné des cent et des mille ensemble.
— Ce jour-là, tu m’en avais tant dit, surtout sur tes difficultés à t’acclimater à l’Ardèche, que c’est assez vague dans mon souvenir.
— Dans l’un de ses livres, Martineau, qui se veut l’inventeur sinon le propriétaire de Stendhal, proteste par avance contre toute interprétation crapoteuse, freudienne, écrit-il, de ce goût immodéré pour les adolescentes. Quoique Nabokov n’eût pas encore publié sa Lolita, Martineau pressentait le danger. Son Stendhal ne pouvait avoir des penchants pédophiles. Malheur à qui y songerait. Du coup, personne n’a osé.
— Mais, toi, tu brûles d’envie de t’y coller.
— Je n’ai encore rien décidé.
— Dommage qu’on tourne pour la télé, parce que sinon, Stendhal sortant d’une maison de passe un peu spéciale, ce serait...
— Pourquoi ce bordel ne serait-il qu’un peu spécial ? Décidément, s’il y a une locution adverbiale qui définit notre époque, c’est bien ce « un peu ». C’en est plein les pages dans le roman de ce type, comment c’est déjà son nom ? Zut, aide-moi, il a failli avoir le Goncourt.
— L’ordure antisémite ?
— J’avais cru comprendre qu’il était anti-arabe.
— C’est la même chose. Si tu vomis les Arabes, c’est que tu détestes les Juifs mais que tu n’oses pas le dire.
— Putain, vous les feujs, vous êtes compliqués.
— Un peu... seulement.
— Il ne baisait plus, il bandait mou, il était fini, Stendhal. Mais il se souvenait qu’il avait aimé d’amour l’amour, comme disait je ne sais plus qui. À mon avis, cette fin d’après-midi-là, il est allé à l’Opéra assister à un cours de danse... Pense à ce qu’il a dû ressentir au spectacle de ces jeunes ballerines, au corps encore plein de promesses, s’efforçant maladroitement de tendre à la perfection. La vraie vie était là sous ses yeux tandis qu’il agonisait.
— Fourre ça dans ton scénario. Creuse cette idée. Les femmes vont adorer.
— Même si elles entendent Stendhal murmurer des obscénités ?
— Logane, pourquoi t’efforces-tu de vouloir tout gâcher, tout salir ?
— Parce que le sexe est sale, et que c’est même sa première vertu... Là-dessus, je retourne à l’usine et, privilège du producteur qui fume de gros cigares, je te laisse régler l’addition.
— Quand nous revoyons-nous ?
— Je te ferai signe, Meyer.



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