Premiers chapitres
Benoîte Groult

Le féminisme au masculin

Née en 1920, Benoîte Groult est l’auteure d’une œuvre importante et fondatrice d’un féminisme moderne. On citera, entre autres : Le Journal à quatre mains, avec sa sœur Flora Groult (aux Editions Denoël). Puis chez Grasset : Ainsi soit-elle (1975), Les Trois quarts du temps (1983), Les Vaisseaux du cœur (1988), La touche Etoile (2006), Histoire d’une évasion (avec l’intervention de Josyane Savigneau, 1997).

La Nature forme des femmes, faute d’aboutir au sexe parfait.
ARISTOTE

CHAPITRE 1
Quand le mot féminisme n’existait pas


n oublie trop souvent que c’est la misogynie qui a suscité le féminisme et non l’inverse. On oublie que, pendant les siècles des siècles, elle a régné sans conteste, s’imposant d’abord par la force puis par l’usage et enfin par les lois qui consacrèrent un état de fait. On oublie qu’elle a su puiser sa justification dans la plupart des religions inventées par les hommes et le christianisme ne fait pas exception à la règle, qui aggravait l’infériorité physique et légale de la femme établie par le droit romain – la fameuse muliebris impotentia de Tacite –, par le poids du péché originel. Depuis l’aube des temps notre civilisation occidentale, pour ne citer qu’elle, a fait de la femme une esclave à la fois dans sa personne et dans ses biens. Elle a été la première esclave, avant même que l’esclavage n’existe. Et elle l’est presque partout restée après l’abolition de l’esclavage.
Dans la nuit de cette oppression, vécue de gré ou de force par celles qui la subissaient comme une fatalité de leur nature, la première étincelle de révolte fut très longue à se produire. C’est au Moyen Age seulement qu’apparaîtra une prise de conscience de la condition féminine et que sera énoncé le premier corps de doctrine de ce qui deviendra bien plus tard le féminisme. Quant au mot lui-même, il naîtra vers 1830, sous la plume d’un utopiste, inépuisable inventeur de néologismes, Charles Fourier ; mais il n’entrera dans le langage courant que lors d’un Congrès des Droits de la femme tenu sous la présidence de Marguerite Durand à la mairie du cinquième arrondissement en 1892.
Ce sont des femmes qui esquissèrent les premiers traits, non d’une révolte individuelle, il y en avait eu dans le passé, mais d’une révolution qui rendrait justice à leur sexe tout entier. Dans une société où s’affaiblissait provisoirement le poids du droit romain au profit du droit coutumier ou féodal, où l’on trouvait des femmes-médecins et des femmes-soldats, où elles avaient obtenu dans certaines conditions le droit d’hériter et d’administrer, où les hérétiques albigeois ou vaudois proclamaient son égalité morale et spirituelle dans une hiérarchie où se côtoyaient Parfaits et Parfaites, Christine de Pisan, première femme à vivre de sa plume, allait donner au féminisme son expression moderne. Le Trésor des dames en 1405 et La Cité des dames inspireront tous les essais qui paraîtront au XVIe et au XVIIe sous des plumes masculines cette fois et feront appel aux arguments mêmes qu’emploieront beaucoup plus tard Condorcet ou Stuart Mill. En face de Jean de Meung dont Le Roman de la rose présentait systématiquement les personnages féminins sous un jour ridicule ou odieux, en face des auteurs de fabliaux dont le grand ressort comique consistait à démontrer la « malice » des femmes, et qu’on peut considérer comme les premiers misogynes de la littérature française, Christine de Pisan réclame l’égalité au nom du bon sens et de l’intérêt général et en des termes que ne désavoueraient pas les féministes du XXe siècle. Plaidoyer étonnamment moderne parce qu’il renonce aux arguments scolastiques, mystiques ou littéraires pour parler au nom de « Raison, Droiture et Justice ».
A la suite de Christine de Pisan et dans le grand mouvement d’idées de la Renaissance, les apologies du sexe féminin vont se multiplier. En Italie et en Espagne, elles vont même devenir un genre littéraire, et de nombreux écrivains vont sacrifier à cette mode, moins d’ailleurs pour satisfaire Justice, Raison ou Droiture que pour briller dans ce qu’ils considèrent comme un exercice de style.
C’est à la demande d’Anne de Bretagne que l’humaniste Guillaume Dufour, prédicateur à la cour, compose L’Histoire des femmes célèbres depuis la Création, pour « les défendre contre la méchanceté des auteurs qui, de langue ou de plume, dénigrent ».
Guillaume Postel, dont les voyages en Orient ont développé le mysticisme et qui a rencontré à Venise l’étonnante figure de mère Jeanne, rêve à la rédemption du monde par la Femme et appelle de ses vœux une papesse.
Cornélius Agrippa reprend à sa façon l’histoire de la Chute et fait appel, lui aussi, à des raisons mystiques pour démontrer la supériorité du sexe féminin doué d’un « génie instinctif ».
Pierre de L’Escale défend également « la belle cause » ; mais c’est Brantôme qui le premier va aborder la question du point de vue politique et déclarer que l’exclusion de la femme n’est ni un fait naturel ni une réalité universelle. Et Montaigne lui-même, père spirituel de Mlle de Gournay, la deuxième féministe moderne, douta bien souvent que la supériorité masculine fût autre chose que l’effet des circonstances : « Je dis que mâles et femelles sont jetés dans le même moule. Sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande. »
On peut dire qu’à la fin du XVIe, sous l’influence de Marguerite de Navarre puis de Catherine de Médicis, violemment opposée à la loi salique au nom de l’égalité d’intelligence entre les sexes, bon nombre d’écrivains sont gagnés à la cause des femmes. Toute cette période qui va de la régence de Catherine de Médicis aux guerres de religion, à la Ligue et à la Fronde, voit d’ailleurs éclore de brillantes individualités féminines. On y rencontre des femmes chefs de partis, Léonora Galigaï, la duchesse de Chevreuse, Mlle de Montpensier. On en voit chevaucher à la tête de leurs troupes telles Mme de Longueville, la princesse de Condé ou la Grande Mademoiselle, et nul ne s’indigne à l’époque du rôle diplomatique, militaire ou littéraire que jouent les femmes… à condition bien sûr d’être « nées ».
Mais ce n’était qu’un heureux intermède dans la longue histoire de l’antiféminisme, et la contradiction demeurait totale entre leur rôle réel et la condition subalterne où les maintenait toujours la loi civile et religieuse. Il suffisait d’un changement du climat social pour que les lois soient de nouveau appliquées avec rigueur. C’est le règne de Louis XIV qui allait amener ce changement et réduire une fois de plus les femmes au silence dans tous les domaines.
Mais avant le retour de bâton qui accompagna la monarchie absolue, le féminisme au masculin, en la personne de Poullain de La Barre, allait acquérir ses lettres de noblesse, se dégager des brumes mystiques ou des déclarations galantes pour porter la revendication sur son vrai terrain. Pour ce philosophe hardi, ce théologien sans préjugés, l’égalité des femmes paraît non seulement juste mais souhaitable ; leur prétendue infériorité n’est que le résultat d’une usurpation et ne se perpétue que grâce à ce que nous appellerions aujourd’hui le conditionnement socio-culturel. Ce précurseur, dont le nom évoque si peu d’échos aujourd’hui, méritait d’autant plus d’entrer le premier au Panthéon des féministes, qu’après lui il faudra attendre plus de cent ans pour qu’un autre homme, Condorcet, ose à son tour venir défendre cette cause difficile que les femmes mêmes, principales intéressées, renonçaient le plus souvent à plaider. Après Poullain de La Barre, il faudra attendre plus d’un siècle pour que l’injustice de la condition féminine émeuve à nouveau une conscience masculine.

CHAPITRE 2
Poullain de La Barre

Il ne faut pas trop se faire d’illusions sur les raisons qui ont poussé en 1673 un certain François Poullain de La Barre à publier DE L’EGALITE DES DEUX SEXES, DISCOURS PHYSIQUE ET MORAL OU L’ON VOIT L’IMPORTANCE DE SE DEFAIRE DES PREJUGES. Ce n’est pas au nom de la justice ou pour la défense de l’opprimé qu’il part en guerre. Nous n’en sommes pas encore au Siècle des lumières où les encyclopédistes vont poser les grands principes. C’est plutôt par ce goût, si répandu au XVIIe de la performance et de l’exercice de style, et c’est si vrai que ce même Poullain de La Barre ne résistera pas à la tentation d’écrire deux ans plus tard, un TRAITE DE L’EXCELLENCE DES HOMMES.
Il faut pourtant lui rendre hommage d’avoir cherché à prouver « qu’un sentiment aussi ancien que le monde, aussi étendu que la terre et aussi universel que le genre humain pouvait n’être qu’un préjugé ou une erreur ». C’est tout de même le commencement de cette démarche philosophique qui va remettre en question les bases mêmes de la société traditionnelle, et l’étude qu’il est le premier à entreprendre des diverses raisons de l’asservissement des femmes préfigure brillamment les plaidoyers modernes en faveur d’une cause qui n’a pas fini d’être gagnée.
« Ce discours fera beaucoup de mécontents, prévoyait l’auteur dans son avant-propos, car tout le monde, ceux qui ont de l’étude et ceux qui n’en ont point, et les femmes mêmes, s’accordent à dire qu’elles n’ont point de part aux sciences ni aux emplois parce qu’elles n’en sont pas capables, qu’elles ont moins d’esprit que les hommes et qu’elles leur doivent d’être inférieures en tout comme elles le sont. » Il faudra donc réfuter deux sortes d’adversaires : « Le Vulgaire et presque tous les savants. »
Ce « vulgaire » et ces « savants », deux siècles plus tard, campaient toujours sur les mêmes positions, ce qui montre à quel point les préjugés et les traditions peuvent résister à l’évidence quand ils concourent au maintien des privilèges et au silence des opprimés.
Mais c’est à la lumière de la rationalité cartésienne que ce doctrinaire de l’émancipation féminine, qui devait inspirer d’ailleurs Simone de Beauvoir deux cent cinquante ans plus tard, voulait aborder la question de l’égalité des sexes. Il raconte dans De l’éducation des Dames comment il interrompit ses études de théologie à 24 ans et entreprit de remettre en question les théories des Anciens sur les femmes.
Quand Poullain de La Barre trouve l’audace de condamner l’opinion de son temps, à savoir « que les femmes ne sont faites que pour nous et ne sont guère propres qu’à élever les enfants dans leur bas âge et à prendre soin du ménage », on s’aperçoit que Jean-Jacques Rousseau, cent ans plus tard, tiendra exactement le même discours rétrograde dans l’Emile : « Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes : leur plaire, les soigner, les élever jeunes, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce. »
On mesure alors l’audace de ce premier féministe qui osa remettre en question le mode d’emploi millénaire des femmes, qui avait encore de belles années devant lui… Trois cents ans plus tard, en effet, un ministre du Travail rappelait en 1976 une théorie bien opportune en période de chômage : « Autant l’homme a pour vocation fondamentale de travailler dans les usines, les bureaux et sur les chantiers, autant une partie de la vie de la femme peut se passer ailleurs. » M. Beullac n’ose plus dire, ne peut plus dire comme ses confrères : « C’est un effet de la providence divine et de la sagesse des hommes de leur avoir fermé l’entrée des sciences, du gouvernement et des emplois. » En relisant ces mots, on comprend mieux pourquoi les Françaises furent pratiquement les dernières d’Europe à obtenir le droit de vote en 1945 – Les hommes qui emploient si volontiers le mot de vocation se trahissent.
Par définition, il ne peut exister de vocation collective imposable à un peuple ou à un sexe. Ce « choix obligatoire » que l’on voudrait imposer aux femmes ressemble d’une manière inquiétante à cette « vocation religieuse » qu’on découvrait si opportunément chez les cadettes sans dot, les orphelines pauvres, les favorites passées de mode et les laissées-pour-compte de l’Ancien Régime.
Avec une hardiesse et une clairvoyance que l’on souhaiterait à bien des ministres aujourd’hui, Poullain de La Barre, en fidèle disciple de Descartes, va s’attaquer d’abord à réfuter les arguments des détracteurs des femmes : « Leurs plus forts raisonnements, dit-il, se réduisent à dire que les choses ont toujours été comme elles sont à l’égard des femmes, ce qui est une marque qu’elles doivent toujours être de la sorte. Or les hommes sont persuadés d’une infinité de choses dont ils ne sauraient rendre raison… et ils eussent cru aussi fortement le contraire si les impressions des sens ou la coutume les y eussent déterminés. »
Ayant démontré que la généralité d’une opinion n’est nullement le garant de son bien-fondé, Poullain de La Barre ébauche un reportage naïf et indigné sur la condition faite aux femmes dans la plupart des pays : « A la Chine, on les tient les pieds petits dès leur enfance pour les empêcher de sortir de leurs maisons où elles ne voient presque jamais que leurs maris ou leurs enfants. En Turquie, les dames sont resserrées d’aussi près. Elles ne sont guère mieux en Italie. Quasi tous les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique usent de leurs femmes comme on fait ici des servantes. Partout on ne les occupe que de ce que l’on considère comme bas. Et parce qu’il n’y a qu’elles qui se mêlent des menus soins du ménage et des enfants, l’on se persuade communément



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