Premiers chapitres
Benoîte Groult

Mon évasion

Romancière, essayiste, figure du féminisme, Benoîte Groult est l'auteure chez Grasset de La Part des choses, Ainsi soit-elle, Les Trois quarts du temps, Les Vaisseaux du cœur. Son dernier roman, La Touche étoile, s'est vendu à 300 000 exemplaires.
CHAPITRE 1
Rosie Groult



omme enfant, lorsque j'y pense, assez rarement, je me déçois. Déjà je ne portais pas mon vrai prénom. Mes parents, espérant sans doute un Benoît, m'avaient déclarée Benoîte à l'état civil, mais ce prénom se révélant inadapté, je suppose, pour un gros bébé placide, ils préférèrent mon deuxième prénom, Rosie. Aucun des deux ne m'a jamais appelée Benoîte. J'étais une enfant conventionnelle, timide, obéissante et bonne élève, beaucoup plus proche de Camille et Madeleine de Fleurville, deux petites filles modèles et sans intérêt, que de l'insolente Sophie de la Comtesse de Ségur. Mes parents, en tant que père et mère, étaient beaucoup plus intéressants que moi en tant qu'enfant. D'excellents parents qui n'ont eu comme défaut que de rester eux-mêmes, avec leur forte personnalité qu'ils n'ont jamais sacrifiée, sous prétexte de devenir de meilleurs éducateurs pour ma sœur et pour moi. Ils menaient leur vie et puis nous étions là et ils nous aimaient, c'est tout. Pas de thérapeutes à l'époque pour se pencher sur le pipi au lit tardif, ou sur la dyslexie qu'on osait qualifier de manque d'application ou sur le médiocre travail en classe qu'on attribuait tout simplement à la paresse, sans crainte de traumatiser à jamais le coupable ! Pas de théoriciens du moindre effort, pas de camouflage des matières scolaires sous des appellations ludiques et frauduleuses laissant croire aux élèves et aux parents que l'on peut s'instruire en faisant l'économie du travail. Pas d'activités d'éveil, impliquant que les autres activités seraient soporifiques ! Pas de psychologues scolaires enfin pour interdire toute punition, toute note trop basse qui pourrait traumatiser le nul, ou pour expliquer, donc justifier, l'insolence vis-à-vis du prof, voire la violence ou le passage à tabac avec la complicité d'un parent, conduites qui ne représentent plus tout bêtement l'arrogance et le refus de toute discipline mais un signe d'angoisse des jeunes, un appel au secours qu'il convient non de sanctionner mais de soigner, en remettant en question les enseignants, l'enseignement et la société tout entière. Nous, d'avant-guerre, étions des enfants, " infans ", étymologiquement ceux qui ne parlent pas, qui ne donnent pas leur avis et nos parents à nous étaient " les parents ", une espèce qui n'avait pas à être jugée ni remise en question.
La plupart des écrivains aujourd'hui, hommes ou femmes, en reviennent sans cesse à leur enfance comme à une caverne d'Ali Baba, qui peut se révéler, selon les cas, pleine de trésors ou d'horreurs, d'attendrissements ou de rancunes inexpiables. En tout cas ils prétendent y trouver les raisons de leur réussite et surtout de leurs échecs, analysant interminablement les phrases de papa ou de maman, instruisant sans cesse le procès de leurs géniteurs, de leur laxisme ou de leur autoritarisme, s'interrogeant même sur la façon dont ils ont fait l'amour le jour où ils ont conçu leur enfant ; et dénonçant avec la même amertume le désintérêt parental pour la passionnante promesse qu'ils constituaient ou bien leur intolérable exigence de résultats pour leur enfant.
Personnellement, sauf talent exceptionnel du scripteur, les enfances m'ennuient et les actes d'accusation dressés contre les parents, qu'ils soient biologiques ou adoptifs, présents ou enfuis, aimants ou indifférents, commencent à m'écœurer. Je me suis avisée que ce qui est si reposant chez les Anciens, comme chez les Classiques ou les Romantiques, c'est qu'ils nous ont fait grâce de leur enfance. Corneille fut-il un enfant battu ? Est-ce que Platon se masturbait à dix ans ? Musset a-t-il beaucoup pleuré parce que sa mère ne venait pas l'embrasser le soir dans son lit ?
Ce ne serait sans doute pas inintéressant de le savoir et c'est indispensable pour les psychanalystes face à des patients qui souffrent de leur enfance comme d'une plaie qui ne veut pas se refermer. Autrefois on se passait très bien d'enfance. Elle n'occupait pas la place primordiale dans une existence.
Elle n'occupera pas non plus une place primordiale dans ce livre. Car je n'ai aucun procès à instruire, aucune rancune à assouvir, aucune excuse à invoquer pour expliquer que je n'aie pas été une surdouée ou un de ces cancres magnifiques que tant d'écrivains se vantent d'avoir été. L'éducation qu'on me donnait, en revanche, les personnes qui me la dispensaient jettent un éclairage indispensable pour comprendre comment je suis devenue cette adolescente timorée et incapable d'exploiter ses dons, alors que tant de fées s'étaient penchées sur mon berceau.
J'étais une gentille petite fille avec de très grands yeux bleus un peu fixes, une frange de cheveux châtains bien raides et une bouche trop charnue pour l'époque et que je laissais souvent ouverte, ce qui me donnait un air débile qui désolait ma mère. Comme elle n'était pas femme à se désoler mais à agir, afin de me rappeler de mimer cette bouche en cœur qui était à la mode pour les filles dans les années 30, elle me soufflait en public, dans un chuchotement que je jugeais tonitruant : " Pomme, Prune, Pouce, Rosie ! "
Je ne lui ai jamais répondu " Zut Maman ! ". Je devais bien être débile quelque part... Docile, je rassemblais mes deux lèvres pour qu'elles ressemblent à celles de ma sœur qui étaient parfaites. Comme tout le reste de son être aux yeux de ma mère. Ah ! se dit le psy, l'air connu de la jalousie !
Eh bien non, même pas. J'aimais ma petite sœur, de quatre ans ma cadette et, en tout cas, je ne l'ai jamais haïe. Je l'ai à peine torturée, de bonnes grosses brimades bien innocentes. Après tout, je n'avais jamais prétendu adorer ma mère comme elle. Il est donc normal que maman préférât le genre de beauté de Flora et l'attachement passionné qu'elle lui a d'ailleurs voué toute sa vie.
Encore aujourd'hui, vingt ans après la mort de notre mère, Flora me dit parfois : " J'ai vu maman cette nuit en rêve. Elle allait bien. "
Moi, je rêve rarement d'elle. Sans doute parce que je me suis mise à lui ressembler.
Grâce à Pomme-Prune-Pouce, je n'ai pas la bouche qui pend. Et je n'ai pas le dos trop rond, malgré mon âge et mon métier, grâce à la chaise de torture qu'elle m'avait commandée dans un magasin d'accessoires pour handicapés : un siège de bois massif, lourd et raide comme la justice, comportant, au centre de l'assise, une haute planche de la largeur de mon dos qui m'obligeait à m'asseoir très droite, presque au bord, et qui comportait deux brassières en sangle où je devais enfiler mes bras, ce qui me donnait le maintien d'Eric von Stroheim. Mes coudes étaient si bien tirés en arrière que je parvenais tout juste à porter ma fourchette à la bouche 1.
? Mâche, Rosie, mâche ! Regarde, André, elle fait semblant d'avaler mais elle empile tout dans ses joues comme un hamster.
Rosie n'a jamais eu l'idée de recracher... elle était sûrement débile quelque part.
Comme je chipotais - par bonheur on n'appelait pas encore anorexie ces manifestations puériles d'opposition - on compensait par du Bemax fait de germe de blé, de la Gaduase, huile de foie de morue prétendument désodorisée (mais les morues qui batifolaient sur l'emballage suffisaient à lever le cœur) ; de la Phytine Ciba pour le squelette et du sirop de pommes de reinette pour les bronches.
J'avais vraiment une mère magnifique.
Ou bien je n'ai pas su être à mon tour une mère magnifique, ou le moule des petites filles modèles s'était perdu : je n'ai obtenu d'aucune de mes trois filles cette soumission de larve où n'a couvé, hélas, aucune révolte avant un âge avancé.
Ma mère, impavide, œuvrait pour mon bien. Comment refuser le bien ? Elle ne pouvait qu'avoir raison. Elle était belle, avec de grands yeux bleus un peu fixes comme les miens. " Les yeux de vache des Poiret ! ", disait mon père, qui avait les yeux en boutons de bottine. Impeccablement, mais trop maquillée, comme souvent les " jolies femmes " de ce temps-là, surtout quand elles travaillaient dans la mode ; jamais malade et partant chaque matin à la conquête du monde, les ongles rouges, de grosses bagues aux doigts, une coiffure courte et crantrée, rectifiée chaque jour au fer à friser que j'entendais cliqueter dans la salle de bains quand elle l'enlevait de son support où brûlait une tablette d'alcool Meta.
Elle n'aimait que la ville, à condition qu'elle fût capitale ; détestait la Bretagne, les maisons de campagne, les chaussures de sport ; ne nageait pas et ne savait pas conduire ; n'était heureuse qu'en dessinant des modèles pour sa maison de couture, ou entourée d'artistes et d'écrivains qui venaient à la maison pour déguster l'insolence de Nicole et les gigots en croûte d'André. La nuit, je la surprenais souvent à écrire à ses nombreux amoureux, de sa belle écriture en guirlande, d'une force et d'une régularité saisissantes, elle qui avait appris à écrire chez les Sœurs, de cette graphie penchée aux majuscules contournées qu'on imposait à toutes les jeunes filles de ce temps-là. Née Marie Poiret, en 1887, elle décida de devenir Nicole Groult, lors de son mariage en 1907. En changeant d'état civil, elle voulut changer du même coup d'écriture, de style et d'ambitions.
Je ne savais pas encore que j'allais faire la même chose à vingt ans. Sauf pour l'écriture (j'ai toujours eu la même que ma mère...) et pour les ambitions... (les siennes me bouchaient l'horizon). Restait le prénom, j'ai repris Benoîte, c'était un début. En attendant il fallait lui ressembler ou ne pas être. Alors je n'étais pas...



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