Premiers chapitres
Philippe Grimbert


La mauvaise rencontre


Philippe Grimbert est psychanalyste. Il a précédemment publié trois essais, Psychanalyse de la chanson (Les Belles Lettres 1996), Pas de fumée sans Freud (Armand Colin 1999, Hachette Littérature 2001) et Chantons sous la psy (Hachette Littérature 2002) ; et deux romans parus chez Grasset, La Petite robe de Paul et Un secret.

Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir comme ils font, chaudement dans leurs draps…



Ch. BAUDELAIRE

l n'y a pas eu de filles dans cette histoire. Juste deux garçons et ça n'a pas été plus simple pour autant. Bien sûr, les années passant, une ou deux beautés y ont fait leur apparition, trois petits tours et puis s'en sont allées. Elles ont pris le bras de l'un, la bouche de l'autre, mais cela est resté une histoire de garçons. Rien n'aurait dû les séparer, croix de bois croix de fer, à la vie à la mort. Il n'y a pas eu de rivalités imbéciles, c'est autre chose qui les a déchirés, quelque chose qui était là depuis le début, mais que personne ne pouvait encore imaginer.

Cette histoire, je suis bien obligé de la faire commencer à un moment, tellement éloigné dans le temps qu'il se réduit désormais à des sensations. Du sable qui coule entre mes doigts, des cris, des allées poussiéreuses, des balançoires et puis nous deux, Mando et moi, qui nous regardons pour la première fois. Lui, farouche, à l'écart, serrant une boîte de métal contre sa poitrine et moi, terrorisé par les cris et l'agitation des autres. Un parc, des promeneurs, des poussettes et des mamans qui s'appellent entre elles par le prénom de leur enfant : madame Jacques, Rémi, Jean-Pierre, madame Mando, madame Loup.

La boîte de métal que tu tenais de si près quand je suis venu m'asseoir à côté de toi, sans doute a-t-elle contenu des granulés ou une préparation à bouillie avant de servir de moule à pâtés de sable. Nos regards se sont croisés et tu me l'as tendue. Je ne l'ai pas oubliée, c'est peut-être même le premier objet dont je me souvienne, ce cadeau que tu m'as fait. Si l'on me demande quel est mon premier souvenir, le plus ancien, je réponds que c'est cette boîte de métal, je dois avoir trois ans, quatre tout au plus. Image restée intacte, comme une de ces photos en noir et blanc, aux bords crénelés, rangées dans un carton à chaussures : on nous y voit, Mando et moi, assis sur le tas de sable, Nine et Enza à proximité qui tricotent en bavardant. Mando et moi, qui n'allons plus nous quitter.


Chaque semaine, durant des années, Nine, ma seconde maman, m'a emmené au parc Monceau où j'avais rendez-vous avec Mando. Notre chemin traversait la place de l'Europe, sous laquelle grondait le ventre des locomotives à vapeur. J'insistais pour que nous restions un moment au cœur de la fumée, coton qui s'effilochait, déchiré de sifflements stridents. Puis nous repartions vers la rue de Rome, sur laquelle le nuage nous ouvrait un passage. Dans la grande allée centrale, assis sur un banc auprès de sa mère, mon ami m'attendait.

Mando et moi nous précipitions l'un vers l'autre, le cœur battant. Très vite nous avions su que nous allions devenir inséparables, mais, au contraire des filles, les petits garçons ne se disent jamais qu'ils s'aiment : ils se donnent des tapes dans le dos, se poursuivent, se bagarrent. C'est ce que nous faisions, dès que Nine et Enza sortaient leurs tricots.

Nous courions à nos occupations. Les chaisières passaient avec leurs carnets de tickets pendant que, suspendus à leurs grappes multicolores, les marchands de ballons faisaient le tour des familles établies en cercle. C'est là que nous avons passé nos premières années, dans les allées poussiéreuses d'un territoire que nous connaissions par cœur, à faire crisser les roulettes de nos patins d'acier, à prendre le ciel d'assaut sur nos balançoires. Nous y mourions aussi, car les petits garçons adorent ce jeu : deux doigts pointés vers l'autre et bang ! Le corps qui s'effondrait en vrille, avec la grimace du cow-boy rencontrant enfin la balle qui lui est destinée. On chavirait sur la pelouse du Parc pour recommencer jusqu'à plus soif et goûter au moment délicieux du contact avec l'herbe fraîche, de la vision en perspective du fût des arbres. Les petites filles qui partageaient nos jeux se précipitaient et sanglotaient, couchées sur notre poitrine. Nous aimions mourir, elles aimaient nous pleurer.

Puis Mando, ses mèches blondes entre les bras, appuyé à l'entrée de la grotte taillée dans le grand rocher, faisait durer le plaisir en tremblant délicieusement. Il attendait le plus longtemps possible pour lancer enfin, d'une petite voix :

" Loup, y es-tu ? M'entends-tu ? Que fais-tu ? "

L'écho le surprenait quand sa phrase lui revenait, lointaine, déformée. La dernière syllabe, comme une balle folle, ricochait sous la voûte :

" Tue… Tue… Tue "

Caché derrière une haie de fusains je grossissais ma voix, féroce. Je me réjouissais à l'idée de ne faire qu'une bouchée de mon ami, qui me dépassait déjà d'une bonne tête :

" Je mets ma culotte, j'enfile mes bottes, et… j'arrive ! "

Lorsque la pluie nous interdisait le Parc, nous nous retrouvions chez Mando dont l'appartement, à mes yeux d'enfant, paraissait immense. Enza y faisait régner une propreté méticuleuse, ses parquets dégageaient un parfum d'encaustique et de ses placards s'échappait celui de la naphtaline. J'enviais à mon ami cet espace sombre et silencieux, la salle à manger, avec sa table assez vaste pour nous permettre de jouer au ping-pong, d'y installer le circuit d'un train électrique, le salon, au centre duquel trônait un piano à queue dont personne n'effleurait jamais le clavier, la cuisine où, à petits bouillons, mijotait durant des heures une sauce à la tomate ou un osso buco. J'aimais surtout la chambre de Mando, isolée au fond de l'appartement, qui ouvrait sur un long couloir, propice aux poursuites et aux explorations. Assis sur son lit, nous y dévorions sa collection de bandes dessinées qui remplissait toute une armoire, pendant que nous parvenaient les voix de Nine et d'Enza, bavardant autour d'un café.

Pas une découverte que nous n'ayons partagée, pas un moment de liberté dont nous n'ayons profité ensemble.
Seul l'été nous séparait, lorsque Mando descendait avec ses parents rejoindre le reste de sa famille en Italie. Alors chacun de nous vivait cette parenthèse de son côté, attendant le moment des retrouvailles. Au retour je lui racontais les plages normandes, le ciel gris, il me parlait de Viareggio, de ce soleil dont je n'avais jamais connu la morsure, qui avait bruni son visage et doré ses cheveux. Il m'apprenait ce qu'étaient les " granite " dont il se désaltérait, que Le Journal de Mickey s'appelait là-bas Topolino et je lui enviais sa compréhension d'une langue si chantante, lui qui avait un peu honte, je m'en apercevais, de l'accent de ses parents.



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