Jacques
Gravereau
L'Asie majeure
L'incroyable révolution de
l'Asie pacifique
Essai
Jacques Gravereau est le fondateur de
l'Institut HEC - Eurasia. Professeur à
l'école HEC et dans plusieurs
universités chinoises et japonaises,
consultant d'entreprises, il sillonne l'Asie
depuis trente ans. Docteur en sciences
économiques, diplômé d'HEC
et de l'IHEDN, il est l'auteur, entre autres, du
Japon au XXème siècle
(Seuil).
INTRODUCTION
LES CLONES FONT DE LA RÉSISTANCE
n
énorme objet non identifié est en
train d'arriver sur la planète de la
mondialisation triomphante. Le pays le plus
peuplé du monde a basculé dans
l'économie de marché. La Chine est
devenue capitaliste. En même temps, elle
s'est ouverte comme jamais au cours de ses cinq
mille ans d'histoire. Sa réussite
matérielle paraît de prime abord
rassurante. Mais cette immense culture charrie
aussi une singulière masse critique de
valeurs différentes avec lesquelles nous
allons devoir compter.
Pour qui a connu le grand couvent qu'était
la Chine à l'époque de Mao, le
changement est saisissant. Jusqu'en 1980,
Pékin était une ville basse, grise,
morne, sans magasins ni restaurants. Des
marées de vélos s'écoulaient
lentement, drainant une foule en pantalons et en
vareuses ternes. Cette société en
uniforme baissait les yeux et la voix, car
s'écarter d'un iota de la
« pensée correcte »
dictée quotidiennement par le Parti pouvait
mener aux pires représailles des
commissaires politiques. Au mental comme au
physique, la Chine était grise. Lorsque l'on
se rendait à Hong Kong, les boutiques
foisonnantes, le chaos apparent, les enseignes
lumineuses, les voitures, les robes des filles
étaient une douche de couleurs. On avait
l'impression fugace d'être passé du
couvent au bordel.
Pékin aujourd'hui ressemble à Hong
Kong. De hauts immeubles de béton ont
rongé les petites maisons grises des
hutong. Les néons des karaoke
voisinent avec toutes sortes d'étals et de
restaurants. Les embouteillages de taxis rouges ont
relégué les vélos sur les
bas-côtés. Et ce qui est vrai de
Pékin -
ville de pouvoir encore austère -
l'est encore plus pour Shanghai, Canton et
ailleurs. Les entreprises étrangères
tiennent le haut du pavé. Les dirigeants
chinois, naguère drapés dans leur
superbe xénophobe, courtisent leur
portefeuille et leurs technologies. Les familles
aisées vont au McDonald's et s'habillent en
jeans. Le téléphone portable est
désormais le signe de reconnaissance. Les
Chinois reçoivent les étrangers chez
eux. Ils étudient en masse aux Etats-Unis et
en Europe, lorsqu'ils le peuvent. On parle fort et
on ne parle que d'argent. Le modeste Chinois est
devenu frimeur, quand il a
« réussi ». La
ménagère d'antan, aux pantalons
coupés en triangle et aux cheveux
taillés au carré, est aujourd'hui
frisottée et on la rencontre vers midi dans
les halls en marbre des banques, où elle
surveille à la télévision les
cours de la Bourse. Mais en Chine on ne vote
toujours pas.
Les Chinois sont doués. Ils ont su
quadrupler leur richesse nationale en quinze ans
seulement et sont aujourd'hui à
parité avec la France. Demain, sans nul
doute, ils seront à égalité
avec le Japon, par un nouveau quadruplement. La
Chine, d'ailleurs, n'a fait, à sa
monstrueuse échelle, que reproduire ce qui
s'était passé au Japon dans les
années 60, en Corée, à
Taïwan, à Hong Kong ou à
Singapour dans les années 70, en
Thaïlande et en Malaisie dans les
années 80. Aussi vite et aussi fort.
Et l'on se prend à rêver.
« On », c'est-à-dire
l'Occident européen et américain. On
commence par afficher une condescendance
polie : si l'Asie, du Japon à la Chine,
est devenue ainsi un géant, c'est qu'elle a
copié les recettes de l'Occident invincible.
Le « progrès », parti du
foyer censément supérieur de
l'Occident, a touché de sa grâce les
élèves les plus industrieux, en
attendant les autres. Mais cela est un peu
court.
Tous les pays, en effet, ont copié leurs
voisins, sans nécessairement que la
commodité technique devienne un
modèle de vie. L'Europe de la Renaissance a
copié l'Italie au
xve siècle. La France et
l'Allemagne de la révolution industrielle
ont copié les techniques de l'Angleterre au
xixe siècle, comme l'a fait
le Japon à l'ère du Meiji, dès
1868. Et si le monde entier s'inspire aujourd'hui
des Etats-Unis, c'est parce que la
révolution électronique -
de la télévision à
l'ordinateur -
est bonne à prendre dans le village global.
Les produits du marketing mondial et la
fluidité des marchés financiers ne
sont qu'une extension, à la vitesse de la
lumière, de ce que la première
mondialisation, celle des transports, avait
apporté dans le
xixe siècle colonial :
l'avènement du marché tout-puissant
par le biais du capitalisme.
A ce jeu, les Asiatiques peuvent damer le pion
à quiconque. Les Chinois, en Chine ou hors
de Chine, sont les rois du commerce. Lorsqu'un
restaurant chinois s'établit quelque part
dans Paris, toute la rue devient petit à
petit chinoise, en tache d'huile souriante. Les
Japonais ont donné des leçons
d'industrie aux Occidentaux pendant trente ans.
C'est en Asie du Sud-Est que l'électronique
mondiale est fabriquée. Les Asiatiques
jonglent mieux que nous avec les ordinateurs. Les
centres de traitement informatique du monde
s'implantent de plus en plus dans cette zone.
L'Asie, qui ne pesait rien il y a trente ans en
termes économiques, sera dans vingt ans
aussi forte que les Etats-Unis et l'Europe
réunis.
Et « on » se prend encore
à rêver. Parce que le capitalisme est
ainsi fait, pense-t-on, les bons
élèves asiatiques devraient
forcément devenir des citoyens libres et
égaux, subjugués par ces valeurs de
l'Occident qui seraient supposées les faire
passer des ténèbres à la
lumière, transformés par la magie
d'Internet en clones bien apprivoisés d'un
meilleur des mondes qui ressemble à
Disneyland. La colonisation militaire des
territoires se serait donc estompée pour
mieux accoucher d'une colonisation des esprits. En
somme une victoire de l'Occident par KO technique
et moral. Un à zéro pour l'Occident
quand l'empire soviétique a
implosé ! Deux à zéro
pour l'Occident, et par avance, face au reste du
monde ! Là encore, cette
édifiante image se brouille. Car on commence
à savoir que la standardisation des normes
techniques n'entraîne pas l'uniformisation
des valeurs par la grâce des médias et
du consumérisme. On soupçonne que le
capitalisme n'a pas besoin de démocratie
pour prospérer et que l'économie de
marché n'entraîne pas un alignement
sur des principes occidentaux
d'égalité, d'individualisme et autres
valeurs absolues.
L'exemple du Japon devrait pourtant nous mettre la
puce à l'oreille. En 1945, le Japon perd la
guerre du Pacifique après avoir fait
vaciller la puissance américaine pendant
quatre ans. Lorsqu'il arrive à Tokyo, le
chef des troupes d'occupation, le
général MacArthur, entreprend de
réformer de fond en comble l'Etat, la
société et les esprits japonais. En
sept ans de proconsulat américain, le Japon
se voit doté d'une constitution et de sept
cents lois d'inspiration libérale instituant
le primat électoral des partis politiques,
l'Etat de droit, la transparence, la
séparation des pouvoirs,
l'égalité des femmes... Dans une
architecture parfaite, bien pensée et
bien-pensante. Cet édifice juridique de
facture américaine a réglé le
Japon jusqu'à aujourd'hui. Pour en faire
quoi ? L'emballage occidental suffit-il
à transformer les Japonais en copies
conformes de l'Occident ? On peut en douter.
L'expérience à l'échelle de
tout un peuple -
un rêve de laborantin -
n'a pas donné les résultats
escomptés.
Derrière le masque moderne du Japon, les
règles du jeu de société
restent fondamentalement différentes. Ce
n'est pas par mauvaise volonté. C'est
seulement que les cultures sont
façonnées et transmises sur des temps
très longs. La culture japonaise est forte.
Elle véhicule un profond sentiment
d'identité. Il n'y a qu'à
fréquenter ce pays avec un peu
d'assiduité pour constater qu'il n'est pas
devenu un nouvel Occident par le simple fait qu'il
en a adopté les attributs industriels. Le
Japon peut bien succomber à Internet, mais
cessera-t-il de se reconnaître dans la
société hiérarchique qui est
son terreau ? Les modes de pensée, les
consciences, l'éthique, le fonctionnement
social évoluent sous la poussée de la
modernisation matérielle, certes, mais pas
en quelques années ni même en quelques
générations. A le croire nous allons
avoir des lendemains qui déchantent. Quant
à imaginer que la Chine, dix fois plus
peuplée, deviendra semblable à nous
par les mêmes artifices techniques, c'est une
douce illusion. Toute l'Asie a fonctionné
depuis des millénaires selon une tradition
si différente de l'Occident, si
isolée de l'Occident, si forte parce que
indifférente aux modes de pensée
occidentaux, qu'on ne voit pas par quelle
révélation subite deux milliards de
personnes (la plupart encore paysans) se
transformeraient un jour prochain en clones
d'Occidentaux.
L'ouverture au monde apporte un frottement de
cultures, au mieux un métissage, plus qu'un
alignement sur des normes universelles. Confucius
peut cohabiter avec Internet sans s'y dissoudre. Le
nirvana technologique mondialisé que l'on
nous promet -
même s'il doit trouver des règles de
communication communes -
ne fondra pas les différences dans un magma
de pensée unique. Notre problème est
d'intégrer l'Asie au monde avec ses propres
valeurs et toute sa richesse humaine. Au mieux, il
y a un droit à la différence. Au
pire, de sévères retours de flamme
d'identités bafouées. Les clones font
de la résistance !
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