Martine Gozlan
Le désir d'Islam
Martine Gozlan est grand reporter à Marianne, spécialisée dans les questions touchant à l'Islam et au Proche Orient. Elle a publié chez Grasset, Le sexe d'Allah (2004).
Prologue
ù l'on voudrait comprendre pourquoi l'Islam, bientôt la première religion de la terre, sait si bien prendre les êtres.
Désir. De tous ceux qui aimantent l'âge contemporain, c'est le plus puissant et le plus mystérieux. Son nom exalte ce point limite où l'être renonce à lui-même pour se perdre dans un ailleurs souverain. Islam : étymologiquement abandon et soumission 1. Le seul de tous les credo à définir en un saisissant raccourci l'étendue émotionnelle, philosophique et sensuelle de son pouvoir. Ses douleurs, ses excès, ses captations, les oueds asséchés de sa gloire défunte et les tempêtes de sa fureur contemporaine nous sont à la fois proches et lointains. Malgré nous, nous vivons au prisme de cet orage.
Désir incandescent. Il submerge parcours personnels et collectifs, envoûte des peuples et des individus, des lettrés et des miséreux. Il fédère des musulmans, avides de se définir par le scintillement ou le malheur de leur galaxie, et des non-musulmans anxieux de se fondre comme cire à la flamme de ce fascinant soleil étranger. A l'Islam, depuis deux siècles en Europe, des artistes, des aventuriers, des mystiques, des intellectuels, ont donné leur âme, dédié leur œuvre. Ils y ont souvent, aussi, fait vibrer leur chair. Pourquoi ?
l'Islam, des foules immenses, de l'Asie à l'Afrique, en passant par la fournaise proche-orientale, vouent une adoration existentielle. A l'Islam, en terre de France, une génération " d'origine musulmane ", que tout destinait à l'indifférence apaisée, arrache une identité confuse mais brûlante. A ses côtés, dans quelques strates de plus en plus spectaculaires, des jeunes gens, sans aucun lien familial avec cette foi, s'y précipitent, happés par une passion collective. Pourquoi ?
Obsédante affaire. Celle de tous les passagers d'un temps hanté, travaillé, déchiré, décomposé ou recomposé par le ressurgissement du troisième monothéisme, le dernier et le premier pour les multitudes qui s'en réclament. Pourquoi l'Islam, bientôt la première religion de la terre, sait-il si bien prendre les êtres ? Que recèle, à travers la variété des expériences, lumineuses ou tragiques, ce besoin lancinant, allié le plus sûr de la dynamique islamique ? Que produit de captivant son discours ? A quoi tient sa faculté de sidération ? Quelle vérité lointaine, aiguisant les consciences ou déchaînant les inconsciences, réveille partout cette flamboyance en mouvement ?
Mouvement : le mot est trop faible. Car l'Islam n'avance pas : il galope. De 500 millions en 1973, les croyants sont désormais 1,2 milliard. La démographie, par la fulgurance de son explosion, devient à son tour un signe religieux qui convainc les hésitants de rejoindre la matrice de l'Umma, la communauté des fidèles.
Rien de plus divisé, pourtant, que cet énorme agrégat de croyants. L'Umma s'écartèle entre les failles géopolitiques, les fractures économiques et les tribalismes. Elle est européenne, américaine, africaine, asiatique. Elle est nationaliste, internationaliste, capitaliste, socialiste, bourgeoise, révolutionnaire. Elle est citadine et paysanne, nomade et sédentaire. Elle est misérable et milliardaire. Elle est djihadiste et pacifiste. Elle est martyrisante et martyrisée. Elle est dominante et exilée, globalisante et émiettée. L'Umma est la planète. Que l'Islam, en ses innombrables fitna 2, séismes et chaos, se contredise ou s'automutile, ne change donc rien à l'affaire : il demeure, par son rêve obstinément Un. Cette force transcende les faiblesses de ses stratégies. Elle accélère le processus historique qui en fait la dernière utopie mondiale.
Désir d'Islam. Eclatant, éclaté, contradictoire comme toute passion en urgence d'être assouvie et qui roule dans sa houle des confusions énigmatiques. S'agit-il de s'amalgamer à la force du nombre et de la foi pour s'y retrouver en s'y perdant, telle la Phèdre de Racine anticipant le labyrinthe où elle aurait suivi et étreint son amant ? Désir d'être emporté dans le grand souffle humain qui déferle, comme le clamait Nasser, " du Golfe aux océans " ? Ou bien s'agit-il, parce que partout l'Islam souffre, de s'identifier à la faiblesse qui l'accable ?
Désir d'Islam en Orient. Besoin furieux d'être soi ou insurrection des frustrations face à ce que l'autre, l'Occident, a échoué à transmettre ? Irak, pays symbole de la grande tromperie, replié sur ses tchadors noirs alors qu'il attendait les oriflammes claires de la démocratie.
Désir d'Islam en Occident. Rejet de la modernité européenne qui, en autorisant le primat de l'individu sur le groupe, renvoie l'être solitaire à son âpre liberté ? Ou, au contraire, fruit de cette même modernité ? Plante jaillie sur son versant le plus sombre, celui qui a pulvérisé la géographie, la langue et le passé des migrants, immigrants, réfugiés, transplantés ? Des êtres à bout de souffle se cherchent un centre nourricier. Ne sont-ils pas construits ou déconstruits pour devenir ou redevenir musulmans ? Désir d'Islam, désir du centre, de la chaleur, des murailles. Et l'Islam est ville. C'est à Médine - " La Ville " - que Mahomet édifia une société, installa un gouvernement, élabora une stratégie de conquête. Le discours islamique ? D'abord une prédication urbaine et sociale.
Mais, dans nos banlieues, il n'y a plus de centre, sinon le centre commercial. Sur nos écrans de télévision, les villes d'Orient n'ont plus de murailles : les chars des armées néo-coloniales fracassent même celles de leurs mausolées. Désir de guérir et de venger cette béance ?
Dans les prisons irakiennes, les geôliers américains ont mis à nu l'homme musulman, son sexe. Torture de la nudité. Désir du voile, du recouvrement.
Religion de crise, renaissant des tourbillons, l'Islam surfe sur les révolutions des êtres. Qu'offre-t-il à leur attente ? Pourquoi sait-il se couler dans l'âme du sage et celle du dément, dans la détresse du pauvre et le calcul du marchand, dans la soif de justice et dans l'appétit de pouvoir, dans la raison d'Etat et dans la mystique insurrectionnelle ?
Désir d'Islam. Quel est son sens obscur, entre chatoiement et châtiment, entre guerre et guérison ? Dire ce désir, explorer les tourments et les délices qu'il sécrète, est-ce parler pour ou contre lui ? L'Islam politique a déjà tranché : malgré son fracas, il n'admet que la loi du silence. C'est elle qu'il faut mettre au défi en lui opposant cette autre loi humaine qui exige l'examen des prodiges, l'autopsie des vertiges.
Pour l'être qu'il charme ou qu'il arme, la pensée qu'il cisèle ou cisaille, le corps qu'il soumet ou délivre, quel est le code de séduction islamique ?
***
|