Premiers chapitres
Elizabeth Gouslan

Jean-Paul Gaultier, punk sentimental


Elizabeth Gouslan est journaliste. Après sa maîtrise de lettres à la Sorbonne, elle entre comme journaliste à L'Evénement du Jeudi. Elle travaille ensuite à France Soir, au Figaro Littéraire et, actuellement, à Madame Figaro, au service culture.
Le sourire des anges


" Une robe n'est ni une tragédie, ni un tableau. "
Coco CHANEL

eptembre 1992, au Shrine Auditorium, à Los Angeles, cité des anges. Un service d'ordre digne du G8 est mobilisé. Le Shrine, temple du rêve hollywoodien, décerne chaque année ses amulettes aux divinités de l'Olympe. C'est ici que la remise des Oscars a lieu. Six mille élus se pressent vers 19 heures aux portes du théâtre : Bruce Willis, Demi Moore, Jack Nicholson, Warren Beatty, Dustin Hoffman, Janet Jackson, Bette Midler, Blake Edwards, la crème des sunlights. Ce soir, le Monsieur Loyal de cette cérémonie très spéciale n'est ni comédien ni crooner. Il a quarante ans, des cheveux couleur jaune poussin, une coupe en brosse et débute dans l'entertainment. Des clichés de lui circulant dans le monde entier ont affranchi les Américains sur son look. Ils savent que ce couturier frenchy excentrique, proche de Madonna, porte le kilt et la marinière avec désinvolture. Jean-Paul Gaultier n'en mène pourtant pas large dans les coulisses du Shrine. Une semaine qu'il a débarqué côte Ouest, avec son accent approximatif et sa garde rapprochée. Tanel, Aïtize, Lionel, Claudia, ses copains de toujours : tout le monde loge au Nikko. La mission qu'on lui a confiée est d'un prestige inouï. Il va présenter son défilé, sur le red carpet le plus strassé, le plus convoité et le plus escarpé d'Amérique. Enorme challenge, pression phénoménale. Si ce show caritatif impulsé par l'AmfAR fait venir du beau monde, des milliers de dollars rentreront dans les caisses de l'association Aids pour financer la recherche contre le sida. Même à Los Angeles, Jean-Paul, incorrigible, applique sa méthode de casting sauvage, squeezant les beautiful people et autres cover-girls dorées sur tranche qui accepteraient bénévolement de défiler en majesté. Il fait passer une annonce dans le Los Angeles Times et accueille des centaines de postulants tous plus freaks, déjantés, tatoués et bohèmes les uns que les autres. La scène se passe au Grauman's Chinese Theatre. Il retient quelques spécimens after-punks, les looke Gaultier et les convoque le jour J au Shrine. Ces no-life croisent dans des coulisses improvisées les stars les plus en vue. Elles sont venues, elles sont toutes là. Raquel Welch, crinière de lionne et gestuelle de diva, parade en robe moulante. Il va décupler son sex-appeal légendaire en la sanglant dans une guêpière et un filet noir de déesse SM. Sa fille, Tahnee, clone prometteur de la bombe atomique maternelle, prend des leçons. Arrive Faye Dunaway, chaussée de bottes frangées de plumes de coq jaune canari. L'Arrangement d'Elia Kazan, L'Affaire Thomas Crown de Norman Jewison : c'est elle, longiligne apparition, quintessence du mystère qui tue, de la sophistication platine, racée, féline. Elle va ouvrir le show coiffée du béret fatal qu'elle a immortalisé dans Bonnie and Clyde, fumant langoureusement une cigarette, adossée à un réverbère parisien planté sur le podium. Hollywood célèbre le Paris de Gaultier. Le rocker Billy Idol fait un passage, fessiers musclés, hâlés et dénudés dans un pantalon de cuir ajouré. Le groupe Red Hot Chili Peppers enchaîne. Mais, derrière le rideau, alors que tout se passe comme dans un rêve, la Madonne fait des siennes. Madonna herself, icône planétaire, scud sulfureux, accumulant triomphes, idylles et provocations, a élu le petit créateur français comme Pygmalion officiel. C'est elle qui l'a contacté, sacralisé, vampirisé avant de porter en toute occasion ses bustiers coniques, ses cuissardes et ses Perfecto. Madonna galvanise " Goltière " : c'est ainsi qu'elle l'appelle. Lui, depuis l'intronisation madonnesque, est en lévitation. Cette blonde tornade représente son idéal féminin. Mais, aujourd'hui, la muse refuse de se conformer aux derniers essayages, revus et ajustés depuis huit jours avec Jean-Paul. Vient son tour d'arpenter le catwalk. D'un geste autoritaire, elle envoie valser son tee-shirt marin, celui qui devait mouler le buste sous la salopette. Qui peut la retenir ? Sous l'œil ahuri de son staff, Madonna défile seins nus, deux minces bretelles soulignant sa plastique parfaite. C'est un tonnerre d'applaudissements, une transe du gotha ! Gaultier, sautillant, euphorique, rejoint sa Galatée, lui prend la main et vient saluer pour le final le Tout-Hollywood qu'il vient de conquérir. Il a contribué à récolter 750 000 dollars ce soir-là pour Aids ! Quelques heures plus tard, à la discothèque du Shrine, au corps à corps avec quelques Jackson, fêté, célébré, adulé, Madonna ondulant à ses côtés, la tête lui tourne un peu. Il débute dans les starting-blocks de la mode française et l'Amérique lui tend déjà les bras. Sur le dance-floor, Jean-Paul, rêveur, dans une étrange attention flottante, se remémore ses années d'écolier, à Arcueil. Arcueil si loin, si proche, où, en contemplant l'aqueduc, il formulait en silence, marchant vite, les mains dans les poches, ses chimères de gosse. Images incantatoires, pensées magiques qui projetaient des sirènes en fourreau, des vamps dietrichiennes en smoking de dandy. Son roman de la mode, onirique, glamour s'est mué en réalité. Los Angeles, sourire des anges…

 



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