Premiers chapitres
Anne Goscinny
Le père éternel

Anne Goscinny est l'auteur, chez Grasset, de deux romans, Le Bureau des solitudes (2002) et Le Voleur de mère (2004).
1984
(ALEPH)


e suis une petite fille. J'aurai dix ans dans quelques mois. Aujourd'hui pour la première fois de ma vie, je suis allée dans un cimetière. Là où dorment les morts. Le mort que l'on va coucher ici aujourd'hui, c'est mon père. Il y a beaucoup de monde et j'ai l'impression d'être observée. Déjà je suis un objet de curiosité, je le sens, je le sais. Je suis à côté de Maman. Je lui tiens la main, exactement comme dans la rue. Mais nous sommes dans un jardin. Un jardin consacré au sommeil. Je serre sa main très fort parce qu'elle pleure. Elle cherche à me ménager mais elle ne peut pas s'empêcher de sangloter.
" Laisse-toi aller ma chérie ", lui dit ma grand-mère. Je suis entre elle et ma mère. C'est à qui me serrera le plus fort la main. Nous suivons la voiture dans laquelle est couché Papa. Derrière nous, il y a beaucoup de monde. Les gens se serrent les uns contre les autres. Nous marchons lentement. Très lentement. Je ne comprends pas cette lenteur mais je ne dis rien. Enfin la voiture s'arrête, des hommes que je ne connais pas sortent le cercueil dans lequel se trouve mon père. Mais est-il vraiment enfermé là-dedans ? Je n'en ai pas la preuve. Cela me permet de douter. Je savoure ce luxe. Peut-être est-ce une farce, peut-être nous attend-il à l'hôtel ?
Les hommes posent le cercueil sur des petits tréteaux.
C'est alors qu'un ami de Papa sort de sa poche un papier. Maman me serre la main encore plus fort et nous écoutons l'ami lire un texte. Au début je suis attentive. Puis, malgré moi je pense à autre chose. J'entends le prénom de Papa, j'entends la voix de l'ami qui, quand il ne fait pas tomber ses lunettes, fait tomber son papier. Il dit aux gens que mon père était un ingénieur émérite. Je me concentre sur ce mot et je me demande comment il s'écrit. Aime hérite ? L'ami dit que toutes ses pensées vont à Hélène et Sophie. J'entends… Je n'entends plus rien. Je ne m'endors pas, non, je regarde le cercueil. Et je me demande si mon père écoute le discours. S'il a été content du dessin que je lui ai fait et que Maman m'a dit avoir glissé dans la poche de son costume. Et surtout comment il va sortir de ce trou quand il va se réveiller. Même si je sais qu'il ne se réveillera plus comme il se réveillait le matin. J'ai l'intuition que c'est l'évocation de sa mémoire (notion très floue à neuf ans !) qui, désormais, empêchera la nuit de s'emparer de ce qui me restera de lui. Je pose la question à ma grand-mère mais elle ne m'est d'aucun secours tant elle pleure. L'ami renonce à ses lunettes et à son papier, quand il dit : " Tu nous manqueras. "
A ce moment-là, on passe des cordes autour du cercueil pour qu'il descende dans le trou qui a l'air très profond. J'ai voulu me pencher pour regarder mais ma grand-mère m'en a empêchée en tirant sur mon écharpe. J'entends le bruit du cercueil qui heurte un autre cercueil. Celui d'un type qui dort ici, lui aussi. Tout le monde a l'air soulagé que Papa soit bien arrivé. Maintenant l'un des hommes qui était préposé aux pliants donne à ma mère un brin de mimosa pour qu'elle le jette sur le cercueil. Elle hésite. Elle regarde le mimosa. Elle le sent. Elle me regarde. Enfin, elle le jette. On entend le bruit sourd de la fleur sur le cercueil. Ce qui m'impressionne c'est que l'on entend le bruit longtemps après que Maman a jeté sa fleur. Le cercueil est donc loin de nous. A mon tour de jeter le brin de mimosa. Je me sens importante à ce moment-là. Maman me tient par les épaules et ma grand-mère s'accroche toujours à mon écharpe. Je jette mon mimosa dans le trou, naturellement, comme si j'avais toujours fait ça. Pour être honnête, j'avais un peu le trac même si le trou était assez large pour que je ne le rate pas. Et puis ma grand-mère aussi a eu droit à son mimosa. Elle l'a jeté et a lâché mon écharpe pour prendre sa fille dans ses bras. Je l'ai entendue dire à Maman : " Quelle injustice, c'était à moi de m'en aller la première, pas à lui. " Et Maman a juste répondu : " Oui, tu as raison. "
C'est bien organisé : chacun a eu son mimosa. Je pense que Papa a raflé tout le mimosa disponible sur la Côte d'Azur. Maman a dit : " Toute ma famille est là, et puis il y a une jolie vue. " Oui, elle a choisi Nice pour bercer ce sommeil au réveil incertain. Pour la vue, une fois encore je n'ai pas osé poser de questions

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