Anne Goscinny
Le bureau des solitudes
Roman
Anne Goscinny, née en 1968, publie ici son premier roman.
Prologue
l
faut que je le dise, il faut que je l’avoue : je suis un imposteur.
Ni un escroc ni un charlatan, un imposteur. Les clients se croisent
sur le palier, ceux de la journée et ceux du soir. Les uns ne soupçonnent
pas les autres de n’être pas là pour le même homme. Dans ma salle
d’attente, celle où l’on attend le jour, il y a un canapé assez
large dont le moral est meilleur depuis que je lui ai imposé la
présence de quatre coussins lointains cousins de kilims, cinq chaises
dépareillées et une table basse en verre fumé. Il y a aussi deux
guéridons façon Louis XV… Si Louis XV avait eu des intérêts
Faubourg Saint-Antoine. Pour que patiente le client anxieux, je mets
à sa disposition des hebdomadaires intellos qui analysent la situation
économique et ses conséquences sociales. Le Monde de l’avant-veille,
puisque je lis celui de la veille en déjeunant le jour même. Et
des mensuels féminins, avec des dossiers complets : «en
finir avec l’épilation», «en finir avec son dernier
amant», «en finir avec les kilos», «en finir avec
les complexes»… L’énoncé de cette liste me donne le vertige :
on a l’impression que pour commencer à vivre, il faut qu’elles achèvent
tout ce qui fait d’elles des femmes. Bref, dans ma salle d’attente,
on peut lire le programme télé d’avant-hier, ou approuver l’interprétation
d’une inquiétude politiquement justifiée. On peut aussi trouver
une solution, une vraie, à ces problèmes de poils ou d’adultère.
Qui pourrait se douter?
Je suis avocat la journée, disons aux heures de bureau, et psychanalyste
le soir, à l’heure où le désespoir se fait moins sourd.
Ce sont souvent les mêmes histoires que mes deux vies écoutent.
Mais pas forcément les mêmes qu’elles entendent.
Litiges, divorces, contentieux en tous genres. Je prends tout car
je ne suis réellement spécialisé en rien. Les clients voient en
moi un homme pluridisciplinaire, et souvent me respectent et me
consultent pour cela. En réalité, je survole sans explorer. Je me
renseigne juste avant de paraître incompétent.
Pour ma clientèle du soir, c’est plus compliqué. En apparence il
suffit d’écouter, d’acquiescer ou de grogner, de pratiquer l’écoute
flottante, bienveillante, disent les manuels. Je me garde de prendre
position, je ne donne pas de conseils. J’écoute et j’apprends.
Aujourd’hui, je mets fin à cette double vie. Une inéluctable
rencontre vient de me faire prendre conscience des raisons pour
lesquelles j’ai écouté les gens : tout simplement peut-être
dans l’espoir d’être confondu. Et j’ai assez écouté les mots pour
ne pas entendre : «con fondu».
Lundi 5 novembre
Il est dix heures et j’attends M. Fèdre qui vient chercher
une décision de la Cour de cassation.
M. Fèdre est veuf, sa femme laisse une fille d’un premier lit
qui conteste les dispositions qu’a prises sa mère concernant une
résidence secondaire et un compte en banque. Elle prétend que sa
mère était à la fois sous morphine, et sous l’influence de son mari,
c’est-à-dire de son beau-père. Elle répète à l’envi que si sa mère
avait été dans son état normal, c’est à elle bien sûr qu’elle aurait
laissé les biens dont il est question.
M. Fèdre porte sur ses épaules, non seulement le vif chagrin
d’avoir perdu sa femme, mais aussi le poids des accusations de sa
belle-fille qui, à court d’argument, a déclaré : «Et en plus,
il était amoureux de moi…» Sordide! Il faut vraiment avoir une imagination
qui dépasse la réalité pour inventer des histoires pareilles.
Je suis derrière mon bureau de notaire de province.
Il fait de l’effet peut-être parce qu’il y a du doré qui s’écaille
(et qui s’écaille bien : j’ai gratté moi-même). Il y a des
cadres en faux argent tournés vers moi. Le client peut imaginer
ce qu’il veut : photos de famille, de chiens, de maisons, photos
coquines et pire. Je peux vous le dire, puisque j’ai décidé de tout
dire : dans ces cadres, il y a des photos de stars découpées
dans les magazines qui ont traîné trop longtemps dans ma salle d’attente.
Avec une prédilection certaine pour Nathalie Baye qui me fascine
depuis La nuit américaine. J’ai aussi découpé des photos
d’animaux nuisibles. Dans un cadre pêle-mêle, j’ai un rat, deux
souris, un agrandissement de termite, et même une jolie gravure
de furet.
J’ai bien entendu un ordinateur qui lui est tourné de trois quarts
vers le client. Ça le rassure de voir des toasters volants se déplacer
lentement ou plus vite (à ma guise je peux régler ce détail). Image
saugrenue, j’en conviens mais qui évoque pour moi toutes sortes
de choses. Il y a un cendrier, énorme et profond, qui recueille
mes cendres autant que les leurs. Et puis il y a mon objet fétiche :
une cocotte en porcelaine. Elle intrigue systématiquement le client
qui voudrait la toucher pour vérifier qu’elle n’est pas en papier.
Car si elle était en papier, cela pourrait signifier que j’ai le
temps de faire des cocottes en papier. Et j’imagine qu’on fait difficilement
confiance à un avocat qui a le temps de faire des cocottes en papier!
Et puis c’est tout. J’avais un sous-main en cuir. Aujourd’hui, il
est tenu à l’écart. Il me gênait.
Au mur, deux affiches anciennes chinées dans des brocantes, encadrées.
L’une qui représente un homme levant la main sur sa femme devant
trois enfants terrifiés est ainsi légendée : «Ah, quand
supprimera‑t‑on l’alcool?»
A quelques centimètres de cette image-là, sur le même mur :
un gros rat agonisant parce qu’il a ingéré un certain produit.
Le slogan : «Avec RatTatouille, les rongeurs rongent les
pissenlits par la racine.»
Je suis assis dans un fauteuil de velours rouge. Seule fantaisie
de ce cabinet austère. Celui qui vient me voir a deux chaises à
sa disposition dont la cannelure est incertaine. Ça fragilise le
client. Pourquoi deux? Parce que bien souvent, au moins pour un
premier rendez-vous, ils viennent à deux. Si c’est un divorce monsieur
vient avec une amie. Madame aussi, la pauvrette, est bien souvent
accompagnée d’un soutien féminin. Il s’agit généralement d’un renfort
plus vindicatif qu’elle. Elle, recroquevillée passive et victime.
Mais je le répète, je ne suis pas spécialisé en divorce.
Le cas de M. Fèdre relève davantage du droit des successions.
10 h 15, il n’est pas là. Je ne suis guère étonné. Il
est systématiquement en retard. Il me dit qu’il a un mal fou à se
garer dans mon quartier. Je sais pourtant que non seulement il ne
possède pas de voiture, mais qu’en plus il n’a pas son permis de
conduire. A la fin des rendez-vous, M. Fèdre sort méticuleusement
son ticket de métro avec l’air sournois que donne à un individu
la peur d’ouvrir son portefeuille dans les transports en commun.
Il a oublié le prétexte de son retard. A vrai dire, depuis sa malheureuse
affaire, il oublie tout. Il sonne enfin, je laisse Ariane aller
ouvrir.
Je crois qu’elle s’appelle Martine en réalité. Cela doit faire une
quinzaine d’années qu’elle travaille pour moi. Je l’ai surnommée
Ariane, parce que son nom de famille est Couroux. J’ai une certaine
sympathie pour elle, elle ne s’est jamais formalisée de son second
baptême. Au contraire même, je la soupçonne de se faire appeler
Ariane par ses amis. Peut-être n’a‑t‑elle pas compris
le jeu de mots. C’est un sujet que nous n’avons jamais abordé. Trop
de pudeur sans doute nous retient. Il faut dire que c’est délicat
— me voyez-vous en train de lui dire : «Ariane, savez-vous
que votre base est à Kourou?»
Ariane a une cinquantaine d’années, elle est rousse. Toujours
plus rousse doit être sa devise. L’année dernière avec son treizième
mois, elle s’est fait tatouer des petites taches de rousseur diffuses
sur les pommettes, le nez et le front. Etonnant, d’abord ça fait
un peu acné, puis les semaines passant, ça devient vraiment roux.
Cela réjouirait Jules Renard s’il savait qu’aujourd’hui on peut
être roux délibérément. Enfin, ce ne sont pas mes affaires,
des affaires compliquées j’en ai bien assez comme ça.
Elle est assez élégante, Ariane. Toujours assortie. Les chaussures,
le sac à main, les serre-tête. Elle serait très étonnée de savoir
que je vois tout ça. Car je ne la regarde jamais. Elle arrive le
matin, discrète et ponctuelle, elle s’en va à 17 h 30
précises. Quitte à abandonner une lettre avant la virgule qui précédera
le point final. Elle est comme ça, Ariane. Je crois qu’elle vit
seule. Je ne peux pas l’affirmer. Elle ne me raconte jamais rien.
Part-elle en vacances? Voit-elle un homme? Est-elle plutôt vin blanc
ou plutôt vin rouge? Je ne sais pas. C’est bien ainsi, trop de proximité
tue la fidélité.
Ariane donc me téléphone dans mon bureau et m’annonce d’une
voix neutre :
— M. Fèdre est arrivé.
Je la remercie et lui demande de le faire entrer.
— Impossible ce quartier, pas une place, je vais encore me
faire aligner, je suis sur une livraison, vous finissez par me coûter
cher, maître. Le prix de la contravention ajouté à vos honoraires,
j’ai peur de ne plus y arriver.
Je ne lui propose pas de lui rembourser ses amendes imaginaires,
je prends l’air grave du type qui compatit et qui connaît les mêmes
problèmes. Ce qui est faux, car je loue un parking dans l’immeuble.
Mais bon, je n’en suis pas à une mimique près, j’ai du métier!
Il sort son paquet de cigarettes et regarde autour de lui, étonné.
Comme s’il découvrait les lieux. Cela doit faire cinq ans que dure
cette procédure.
Les mots parlent bien : un procès, c’est long et difficile,
et celui de M. Fèdre, Hector de son prénom, est particulièrement
douloureux.
La première fois que je l’ai vu, je le trouvais fade et transparent.
A vrai dire, je le trouvais soumis. Inféodé au destin. Il s’est
pourtant révolté contre son enfer puisqu’il est venu me voir. Il
résiste plus qu’il ne se bat. «Courage, Hector», lui dis-je parfois
dans un sursaut de compassion.
Hector, je préfère l’appeler Hector — c’est moins connoté et plus
léger que M. Fèdre —, est donc venu me voir à la mort de sa
femme. Il avait épousé en premières noces cette femme qui avait
déjà deux unions officielles derrière elle. Deux unions et un enfant.
De la première. La seconde n’ayant pas duré le temps d’une grossesse,
à peine celui d’un avortement.
La fille de sa femme, Prudence épouse Angine née Lesage, a environ
quarante ans. Environ, car je l’ai aperçue plusieurs fois au Palais.
Elle tirerait volontiers sur la cinquantaine, mais un chirurgien
compatissant doit l’aider à rajeunir de temps en temps. Le monde
est bien fait car les rides de Prudence aident sans doute aussi
le chirurgien à rajeunir l’âge moyen de ses conquêtes!
La femme d’Hector est morte des suites d’une longue maladie, comme
on dit pudiquement pour ne nommer ni le cancer, ni l’abus de certains
remèdes qui maintiennent à distance la réalité.
Les deux dernières années de sa vie, elle vivait à l’hôtel. Pas
l’Hôtel de la Gare non, elle avait élu domicile dans l’un de ces
palaces parisiens devant lesquels on n’ose pas passer parce qu’on
pourrait salir le paillasson et déranger le monsieur en livrée qui
court d’un parapluie à une voiture, et d’une voiture à sa poche.
A force d’écouter, j’ai besoin de parler. Le sobriquet de «bavard»
s’applique à la plupart de mes confrères, mais moi, je suis un silencieux.
Quand je plaide, je parle d’une voix forte, mais chaque mot est
pesé. Alors, pour ne pas me charger, j’en dis le moins possible.
Je suis connu pour ça.
Mme Fèdre donc logeait à l’hôtel. Elle n’imaginait pas finir
sa vie à l’hôpital. A sa mort, elle avait soixante et un ans. Des
infirmières se relayaient à son chevet, lui dispensant des soins
au sujet desquels, à vrai dire, j’ai peu de détails. Tout ce que
je sais, c’est qu’en fin de parcours, on lui administrait des doses
de morphine suffisamment importantes pour qu’elle ne souffre pas
trop. Hector m’a dit qu’elle avait un cancer rare. Presque fièrement.
«Mais vous savez, Maître, ma femme était rare.» Cancer de quoi?
Généralisé bien sûr. C’est une généralité de préciser que les cancers
se généralisent en fin de parcours.
Mme Fèdre, Monique Fèdre, était incontestablement une femme riche.
Son premier mari, Albert Lesage (le père donc de Prudence), était
mort peu après leur divorce. Il avait fait fortune dans la lingerie
pour femmes fortes. Créneau tabou à l’époque. Il a osé. Il avait
fait de Monique sa principale légataire. Sans bien sûr déshériter
Prudence. D’une part parce qu’il n’en avait pas le droit, d’autre
part, parce qu’il ne le souhaitait pas. Mais comme Prudence était
à peine adolescente, sa mère administrait d’une main de fer leur
fortune commune. Il faut dire que c’est à Monique qu’Albert devait
cette idée de commerce. Monique était une belle femme qui aimait
à faire profiter son mari de ses rondeurs. Las de cette lingerie
monotone, semblable d’après l’époux à celle qui pendait au fil à
linge des jardins des couvents, il a décidé dans un premier temps
de garnir les grandes surfaces ennuyeuses de coton blanc d’un peu
de dentelles. Puis de fil en aiguille, aidé de petites mains bénévoles
d’abord, rétribuées ensuite, il a développé ce qui n’était conçu
à l’origine que pour son seul profit.
D’artisan, il est devenu directeur d’une entreprise aussi bien portante
que ses clientes. Il m’a été donné, car elles étaient versées au
dossier, de voir quelques pièces pensées et dessinées par Albert.
C’était à la fois sublime et monstrueux.
A la mort d’Albert dont elle venait de divorcer, Monique a maigri.
Pas de chagrin, mais de joie. Délivrée de ce mari qui lui offrait
toujours plus de pop-corn et de sodas sucrés, elle a minci, ne se
sentant plus responsable de l’inspiration d’Albert. De toute façon,
Albert délaissait les rondeurs de sa femme au profit de celles de
mannequins qu’il avait engagés.
Si je vous livre des détails, c’est parce qu’Hector pleure devant
moi. Ça me laisse le temps de penser.
Toujours est-il que la fortune de Monique était conséquente. Prudence
a grandi, elle s’est désintéressée de sa mère. Elle a mené grand
train, en s’achetant des hommes et des voitures.
Hector entre en scène, alors que la santé de Monique est déjà vacillante.
Cela ne l’empêche pas d’acheter un ravissant castel angevin qu’elle
rénove avec raffinement sans toutefois dénaturer l’esprit du lieu.
Dixit Hector, car je n’ai jamais été invité à constater le bon goût
de feu Mme Fèdre. Puis, les douves et la proximité d’anciennes
geôles humides n’aidant pas les douleurs de Monique, qu’on a d’abord
mises sur le compte de rhumatismes articulaires, le couple Fèdre
décide d’aller vivre à Paris.
Louer un appartement? Trop fatigant pour Monique, trop de responsabilité
pour Hector. S’installer chez des amis? Impossible. Si Hector
et Monique avaient dans leur propriété plusieurs chambres d’amis
ils n’avaient pas d’amis pour les occuper. Reste une solution :
l’hôtel.
D’après ce que raconte Hector qui a peut-être tendance à idéaliser
tout ce qui est lié à son épouse bien-aimée, les voilà donc installés
dans une suite somptueuse. Deux chambres, deux salles de bains,
dont une équipée d’un jacuzzi, un salon, un bureau. Plusieurs postes
de télévision étaient à leur disposition. Ils pouvaient quasiment
regarder en même temps, mais en courant d’une pièce à l’autre, les
six chaînes! On délaisse la demeure angevine et sa douceur. Cependant,
encouragé par sa femme, Hector s’y rend de temps en temps, toujours
à contrecœur.
Hector n’aime guère les voyages et encore moins les déplacements.
Prudence ne vient strictement jamais au chevet de sa mère qui commençait
à être sérieusement mourante. Hector la supplie : «Ta mère
a besoin de toi mon petit, passe l’embrasser, le quartier n’est
pas désagréable, et il y a un voiturier.»
Rien n’y fait. Ce qui devait arriver arrive : Monique Fèdre
trépasse, un mercredi soir.
Hector est très pointilleux sur ce détail car, dit-il, sortait au
cinéma ce jour-là un film de catch qu’ils avaient envie d’aller
voir en amoureux. Mme Fèdre meurt comme elle a vécu, avec énergie
et détermination. Sans drame apparent, elle ferme les yeux avant
la séance de dix-huit heures, et ne les a plus ouverts, jamais.
Hector renvoie les infirmières du soir. Il savait, lui, qu’elle
n’aurait plus la force de se traîner jusqu’au cinéma, mais en la
berçant, il lui disait : «Mais oui, ma douce, on ira voir ce
film, mais non, ne t’inquiète pas, tu ne seras pas obligée de manger
des pop-corn.»
Et voilà, M. Fèdre dans son palace, avec le personnel de l’hôtel
défilant pour lui présenter ses condoléances. Hector s’est montré
digne pendant ce dernier hommage. Il n’a pas flanché. Puis les pompes
funèbres sont venues.
Il a tout de suite laissé un message à Prudence : «Avant
qu’on cloue le couvercle, viens embrasser ta mère une dernière fois,
ma pauvre chérie. Nous voilà bien seuls maintenant.» Mais Prudence
ne s’est pas manifestée.
Preuve incontestable de l’absence de sentiments pour la défunte,
sa mère.
«Faux, dit-elle, j’ai été meurtrie. La preuve, j’avais le générique
de James Bond comme sonnerie, et j’ai téléchargé la marche funèbre.»
C’est quelques semaines après l’enterrement de Monique que j’entre
en scène : Hector se rend chez le notaire avec Prudence pour
l’ouverture du testament. Il fallait deux témoins (comme dans un
duel). Prudence est venue avec celui qu’elle épousera quelques mois
plus tard, un certain Maurice Angine, et Hector avec un collègue
de bureau.
Moment pénible s’il en est. Hector m’a bien souvent décrit la réaction
de Prudence à l’énoncé des volontés de sa mère : «Je laisse
à mon époux Hector Fèdre notre demeure située à Belle-Rivière, 45980 Roseprime.
Je ne laisse à ma fille Prudence Lesage que ce qui lui revient de
droit. Le reste, notamment les biens mobiliers (tableaux et bijoux)
et les deux comptes en banque n° 233548776 et 45768907, revient
à mon époux Hector. A l’exception toutefois d’une gravure xixe signée
Gaëtan, représentant un cafard et intitulé : «Cafard».
Comme si Monique, lucide quant au chagrin que sa fille n’aurait
pas, avait voulu la contraindre à avoir le cafard.
C’est là que Prudence, toujours d’après Hector, se transforme en
furie. «Une furie, Maître, le notaire a reçu pour sa part des insultes,
et moi sur l’aile droite du nez un joli cendrier marocain qui d’ailleurs,
et j’en suis heureux, ne s’est pas brisé.»
On attaque le testament, on met en doute la lucidité de Mme Fèdre
alors qu’elle rédigeait ses dernières volontés, et surtout on accuse
celui qui deviendra mon client d’avoir exercé sur sa femme malade
des pressions.
«Elle ne lui aurait jamais laissé le château si elle avait été dans
son état normal, et ses bijoux. Vous trouvez qu’Hector aura meilleure
mine, emperlouzé?»
Hector a bien tenté de minimiser le bien : «Enfin, Prudence,
n’exagère pas, ce n’est pas un château, à peine un tout petit castel,
meublé sans frais.»
Hector Fèdre ne m’ayant jamais proposé d’aller chercher sur les
lieux litigieux l’inspiration pour défendre son dossier, je ne peux
pas donner mon avis.
Avant de plaider on dépose des conclusions. Moi, quand j’entends
conclusions, j’entends con et occlusion. Et
ça n’en finit pas, on dépose, on redépose, on surdépose. En plus,
le mot conclusion laisse entendre au client non averti que son affaire
tire à sa fin. Pauvre innocent, c’est au contraire le début. Dans
ces fameuses conclusions, l’avocat de la partie adverse démontre
que son client est la victime du vôtre, que l’état d’esprit de votre
client est pervers, et probablement nuisible à la société.
C’est alors, qu’à votre tour, vous rétorquez, dans vos conclusions
exactement la même chose mais dans l’autre sens. Personnellement,
c’est ma technique, elle vaut ce qu’elle vaut, mais croyez-moi il
m’est arrivé de gagner des affaires! Puis vient le temps des plaidoiries.
On nous fixe un jour, et une heure. Ce n’est pas le moment que je préfère :
je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas très loquace. En revanche,
ma robe me sied et me sert. Je suis en noir, je suis en robe. Il
faut aussi dire que je voue aux résistants-intégristes de Saint-Nicolas-du-Chardonnet
un véritable culte. Je n’épouse pas leurs idées; au contraire, elles
me répugnent. Mais j’admire ces hommes qui ont fait de cette église
au cœur du Ve arrondissement de Paris, une forteresse
non seulement dans l’espace, mais surtout dans le temps. Ne me demandez
pas pourquoi, mais j’ai toujours eu l’impression de plaider en soutane.
Et je pousse l’identification jusqu’à avoir systématiquement dans
ma serviette un gri-gri : un missel dérobé. Du général au particulier.
Je suis le roi de la digression!
Première instance : pénible. Prudence reproche à Hector tout
ce qu’on sait, et plus encore. Hector aurait hâté la fin de Monique,
pressé de jouir enfin de ses biens.
«Accusation grave et pire, idiote», ai-je plaidé avec cette sobriété
dont je vous ai déjà parlé. Grave, parce que si on prend ce
chemin, c’est vers les assises qu’il faut se diriger, et idiote
tout simplement parce qu’Hector n’a pas attendu la mort de Monique
pour jouir de ses biens. Elle était consciente de la dégradation
de son état physique et elle aurait permis à M. Fèdre
le temps d’un acte de quitter la scène pour aller s’épancher
en coulisse. Moyennant compensation, les mains et les épaules secourables
n’auraient pas manqué. Mais non, Hector a toujours été fidèle.
Il n’aimait qu’elle. Chauve, maigre, et les bras striés de traces
de piqûres dues pour certaines d’entre elles à un ultime traitement
de chimiothérapie, il l’aimait telle qu’elle était.
Déboutée. Ainsi en a décidé le tribunal, condamnant Prudence
à verser à Hector des dommages et intérêts pour procédure abusive.
Hector reste donc propriétaire de ce que lui a légué sa femme.
J’ai donné l’admirable composition à Ariane. Hector ne pouvait pas
savoir qu’après les fruits confits, ce que je déteste le plus, c’est
le melon. Ariane en a roussi de plaisir.
Vint le temps de l’appel devant la Cour. Hector, qui n’avait jamais
eu affaire à la justice n’en revenait pas : «Mais, Maître,
ce n’est pas fini, on n’a pas vraiment gagné alors?» Il avait
l’air sincèrement désespéré. Je sentais qu’il était troublé quand
il cherchait à allumer son briquet avec sa cigarette. «Enfin monsieur
Fèdre, secouez-vous (il m’arrive d’employer un langage sinon violent
du moins musclé), vous ne courez aucun risque de ce genre. La seule
chose désagréable qui peut vous arriver c’est de perdre la maison.
Mais Hector, de grâce, faites-moi confiance, détendez-vous et profitez
de la Loire.»
Hector Fèdre était extrêmement impressionné par la terminologie
qu’utilise la justice pour désigner les lieux où elle est rendue :
la Cour, le Palais. Et même ce terme de barreau le saisissait.
Il m’a avoué être resté songeur quand il a lu ou entendu que j’étais
inscrit au barreau de Paris. Il ne me l’a jamais dit, mais je suis
certain qu’il voyait se profiler derrière ce mot une menace de prison.
Hector, qui était certes un peu simple, mais surtout très peureux,
avait peur d’aller en prison. Il a fallu plusieurs mois pour que
je prenne conscience de cette angoisse, injustifiée bien sûr
comme la plupart de ses sœurs : les craintes gratuites irraisonnées
et irraisonnables.
J’ai compris à ce moment-là qu’Ariane devrait faire une croix sur
les fruits confits.
Plusieurs mois ont passé. J’ai souvent revu Hector, pour :
«travailler le dossier». Prudence, plus déterminée que jamais, a
changé d’avocat entre les deux instances.
Hector, désespéré de n’en avoir pas fini avec la justice, a bien
essayé de parler à Prudence et de trouver une solution à l’amiable :
«Je te donne tous les bijoux de ta mère, je te donne tous les tableaux,
et même les meubles. Laisse-moi, parce que c’est une nécessité reconnue
même par les huissiers les plus endurcis, une table, une chaise
et notre lit conjugal.» Au mot de conjugal, Hector
m’a rapporté qu’il avait la voix qui tremblait. «Je te donne tout,
y compris le contenu des comptes en banque, mais de grâce, Prudence,
laisse-moi notre maison angevine, ta pauvre mère et moi y avons
été si heureux.»
Prudence s’est empressée d’accepter meubles, bijoux et pécule mais
pour le château, comme elle l’appelait, il n’y a rien eu à faire.
Hector affirmait cependant à qui voulait l’entendre qu’il fallait
supplier sa belle-fille pour qu’elle vienne passer des week-ends
en Anjou. Il le disait notamment à Ariane plusieurs fois par jour
au téléphone.
Ariane, très professionnelle, écoutait et pensait, nostalgique,
au melon confit que lui avait valu ma première victoire.
Je n’étais pas d’accord pour qu’Hector Fèdre fasse tant de concessions.
Je n’ai pas pu lui faire entendre raison. Il voulait retrouver le
sommeil, arrêter les tranquillisants que lui avait prescrits son
médecin.
Hector voulait la maison simplement parce que Monique et lui y avaient
coulé des jours heureux.
En regardant la Loire, ils mangeaient des madeleines en songeant
sérieusement à s’abonner au mensuel Le temps retrouvé, le
journal des retraités.
Je plaide à nouveau avec, en face de moi, un nouvel avocat et une
Prudence aux lèvres fraîchement pulpeuses. Arrogante, de vichy parme
vêtue. Pendaient à ses oreilles des anneaux dorés qui m’ont, je
dois l’avouer, troublé. Je ne pouvais pas m’empêcher de me retourner
de temps en temps et à travers ces anneaux, de voir le monde en
rond, l’univers dans un cercle sans porte de sortie.
L’audience dura deux grandes heures, et fut sordide de détails.
Hector était tout au fond de la salle, gris dans un imperméable
mastic. Nous sortîmes lessivés.
«Venez Hector, allons boire une bière en face.» A ce mot de bière,
Hector, les yeux humides, sursauta. «Merci, Maître, mais au prix
de l’heure de parking du palais de justice, je préfère rentrer tout
de suite.» D’un geste las et automatique, Hector sortit son ticket
de métro du compartiment de son porte-monnaie prévu à cet effet.
Je l’ai regardé s’éloigner. Il a traversé le pont Saint-Michel,
un peu plus courbé, un peu plus gris, et son imperméable, ne voulant
pas le contrarier, apparaissait lui aussi un peu plus mastic.
Le verdict serait rendu au mois de mai, le 19. On était en avril.
Il faisait doux, et même l’Hôtel-Dieu avait bonne mine
Jusqu’à ce jour précis, le 19 mai, Hector ne s’est plus manifesté.
Je lui ai téléphoné deux fois pour prendre de ses nouvelles. Deux
fois je suis tombé sur son répondeur : «Vous êtes bien chez
Hector Fèdre. Hector Fèdre, lui, n’est pas bien. Laissez-lui un
message, s’il va mieux, il vous rappellera.»
Le 19 mai, à 9 h 30, Ariane m’appelle dans mon bureau
et me dit de sa voix rousse :
— M. Fèdre voudrait vous parler.
— Merci Ariane, passez-le-moi.
— Allô Maître? Des nouvelles?
— Non Hector, il est trop tôt, les décisions se lèvent tard!
Hector Fèdre n’a pas souri (on entend au téléphone quand l’interlocuteur
sourit), insensible à ce trait d’humour dont j’étais pourtant assez
content.
— Il faut que je rappelle à quelle heure, Maître?
— Dès que j’ai la moindre nouvelle, je vous téléphone. Vous
êtes chez vous?
— Oui, j’ai décalé la révision de ma voiture pour être disponible.
En début d’après-midi, j’appelle mon avoué et ami, Me Bernard
Vallès, qu’il m’arrive, en gloussant après quelques bières virilement
englouties, de nommer Jules.
— Gagné, me dit Bernard. Le jugement est confirmé.
J’appelle aussitôt Ariane :
— Appelez-moi M. Fèdre, voulez-vous, Ariane?
Ariane ne manqua pas de s’exécuter. A‑t‑elle pensé :
«Il pourrait le composer tout seul son numéro de téléphone, tout
le monde serait gagnant, à commencer par mon vernis qui dans ces
conditions ne séchera jamais.» Je ne sais pas. Ariane ne s’est jamais
permis la moindre réflexion, son pseudonyme la rendant incontestablement
vulnérable. Elle sait que si je la remplace, j’appellerai la suivante
Ariane 2.
— C’est une victoire mon cher Hector.
En disant ces mots, mon regard allait de Nathalie Baye à l’agrandissement
de termites.
Mais Prudence n’en est pas restée là. Elle avait un recours :
la Cour de cassation. Et elle s’est jetée dessus.
J’étais ennuyé d’avoir à dire ça à Hector. J’aurais voulu lui racheter
des fruits confits pour adoucir la nouvelle.
— La Cour de quoi? a balbutié un Hector transparent.
C’est comme une partie de ping-pong, lui expliquai-je, didactique.
Il y a deux manches et un arbitre qui décide au terme de la seconde
manche non pas si les balles étaient justes et bonnes. Non, mais
en examinant la table et le filet, il peut dire : «Le plateau
n’est pas tout à fait droit, ou le filet est d’un millimètre plus
élevé à gauche qu’à droite.» Si c’est le cas, l’arbitre dit :
«on annule la dernière manche et on remet ça!» Pourquoi cette métaphore?
Parce que je n’ai jamais pratiqué que ce sport, désolé Hector.
Hector Fèdre, rompu maintenant à la fragilité de l’euphorie judiciaire,
et pressé d’en finir définitivement, a simplement dit :
— Merci de vos explications, Maître, mais à quelle date l’arbitre
décrétera‑t‑il que le filet de la table de ping-pong
est exactement perpendiculaire au pied de la table de ping-pong?
C’est ainsi qu’Hector a compris que l’affaire n’était pas terminée.
Ce jour-là, il a sorti son ticket de métro plus lentement que d’habitude.
Plus lentement que d’habitude, il a remis son pardessus, et c’est
presque douloureusement qu’il a noué son écharpe. En général, j’ai
peu d’états d’âme, mais là honnêtement, au moment où il a sorti
ses gants de sa poche, j’ai détourné la tête.
«Ecoutez, cher ami (il faut savoir, à bon escient se montrer
affectueux avec un client triste et désabusé), ainsi que
le disait ma pauvre mère, le pire n’est jamais certain. Il est possible,
non pas probable mais possible que Prudence, lasse des procédures,
s’en tienne là et n’use pas de ce dernier recours. Si elle renonce
à faire appel à ce qu’entre nous nous nommons le docteur ès tables
de ping-pong, nous avons définitivement gagné.
Hector, dans un silence accompagné d’un haussement d’épaules assez
bas, m’a signifié que connaissant sa belle-fille, tant qu’il y a
du recours, il y a de l’espoir!
Je partageais son avis, c’était du bon sens; néanmoins, je lui ai
conseillé de prendre quelques jours de vacances, loin de Paris.
Hector m’agaçait à ce moment précis. Il tripotait ma cocotte en
porcelaine et lui aurait bien arraché les ailes si je n’étais intervenu
avec autorité. Il a quitté mon bureau, est passé devant Ariane,
l’a regardée sans gourmandise, l’a dispensée de le raccompagner,
murmurant à l’intention du tapis qu’il connaissait le chemin.
Il a refermé doucement la porte derrière lui, pour ne pas faire
de bruit, pour être discret, pour que la justice l’oublie. Il a
refermé doucement la porte derrière lui. Ce bruit sourd pourrait
parler d’Hector mieux qu’aucun mot. Et je sais que lorsque s’éteindra
M. Fèdre (il y a des gens qui meurent et d’autres qui s’éteignent),
ce sera sans drame, sans mise en scène. Le bruit d’une porte qu’on
referme en prenant garde surtout de ne pas la claquer.
Hector a suivi mon conseil : il est parti une dizaine de jours
chez sa sœur.
La sœur d’Hector vit à Lyon, dans un quartier tranquille, m’a raconté
Hector, puisque les deux chambres et la cuisine donnent sur un cimetière.
«Fort joli, Maître.» Et plus lyrique : «Un jardin de pierre
coloré des fantaisies que les endeuillés inventent.»
Ce qui devait arriver arriva : Prudence se pourvut en Cassation.
C’est avec ménagement que j’appris à mon client la nouvelle. Ménagement
inutile car Hector était résigné. Plus serein depuis son séjour
à Lyon.
Il a fallu que j’explique à Hector qu’il allait devoir faire
appel à un autre avocat, un avocat aux Conseils. Que lui seul
serait habilité à le défendre. Qu’il n’y aurait pas de plaidoiries,
juste un dossier. Je ne mesurais pas la portée de mes propos.
Hector se décomposait. Susceptibilité sémantique oblige, le mot
de Conseil terrifia Hector Fèdre.
— Mais Conseil, quel Conseil, Conseil de quoi, je ne connais
personne, Maître.
Je l’ai rassuré, avec le ton mi-paternaliste, mi-dédramatisant qui
convient :
— Allons, allons, Hector, ressaisissez-vous. Vous avez quasiment
gagné la guerre, puisque pas à pas vous avez remporté toutes les
batailles. Ce n’est pas parce que l’ennemi a à sa disposition une
ultime cartouche, et qu’il manque d’élégance au point de l’utiliser
qu’il faut vous laisser abattre.
Ce champ lexical rappelant un autre champ belliqueux cette fois,
Hector se redressa. Remit à sa place la cocotte en porcelaine, et
ne lui jeta plus un regard. C’est presque avec une détermination
menaçante qu’il sortit son ticket de métro.
Dans les semaines qui suivirent j’organisai un rendez-vous avec
un de mes confrères, avocat à la Cour de cass. C’est l’abréviation
du mot «cassation», et je trouve ce raccourci particulièrement éloquent :
A la casse, les derniers espoirs des uns ou des autres.
Un avocat à particule : Me de l’Huis.
Nous prîmes rendez-vous chez lui, la déontologie m’obligeant à me
déplacer. J’avais eu soin d’indiquer à Hector le parking le plus
proche du cabinet de mon confrère. Hector me remercia de cette
attention qui lui permettrait d’être à l’heure.
Une rencontre de courtoisie plus que de travail. Mon confrère expliqua
à un Hector à la fois intimidé et triomphant (triomphant parce qu’il
avait réussi à se garer dans la rue, sur une place qui n’était
réservée ni aux handicapés, ni aux livraisons) qu’il n’y aurait
pas de plaidoirie, juste un mémoire.
— Ah, la mémoire, Maître (Hector dans l’euphorie de la place
qu’il s’imaginait avoir trouvée pour garer son métro était presque
lyrique), la mémoire de Monique bafouée par Prudence, mais honorée
par moi, se trouve aujourd’hui apaisée. J’ai confiance en vous.
C’est la fin de ce tunnel ridicule et morbide.
Mon confrère me jeta un regard ahuri devant tant de ferveur. Il
n’osa pas relever le genre qui pourtant faisait la différence entre
un mémoire et la mémoire. Me de l’Huis avait du tact.
Hector posa alors la question qui vient systématiquement à l’esprit
de tous ceux qui connaissent les délais de la chose juridique :
«Quand?»
Maître de l’Huis répondit :
— Voyons, nous sommes en juin, il y a les vacances judiciaires,
nous déposerons nos mémoires en septembre. Si tout va bien, si la
Cour n’est pas engorgée, nous pouvons espérer une réponse fin octobre
début novembre. Mais ce serait un délai exceptionnellement court.
L’exaltation d’Hector était retombée. Comme bercé par la voix de
mon confrère, il répétait en s’adressant à ses chaussures :
— La Cour, engorgée, novembre…
Me de l’Huis, qui ne connaissait pas Hector me regarda surpris
par ce changement brutal non seulement d’intonation mais de physionomie.
C’est vrai, pour qui ne pratique pas Hector Fèdre, je peux concevoir
que cette métamorphose soit déroutante.
De rosé, Hector est devenu mastic, comme l’imperméable qu’il portait
au Palais de justice. De moyen, il est devenu petit, tassé, ratatiné.
Sa cravate même semblait plus terne. Les rayures avaient pâli, et
les baleines qu’il mettait pour que l’encolure de sa chemise se
tienne, manifestaient elles aussi une lassitude certaine :
elles ne tenaient plus rien, à peine soutenaient-elles ce col qui,
de frais un instant auparavant, semblait élimé. En un mot, Hector
était las.
— Allons Hector, ce n’est pas la première épreuve que vous
fait endurer votre belle-fille, réagissez, du nerf!
Pour toute réponse, Hector se leva, essaya en vain de se redresser,
sortit son ticket de métro, en bredouillant qu’il devait récupérer
sa voiture, victime comme lui de l’avidité. Sans doute, à ce moment-là,
comparait-il Prudence à un horodateur imaginaire.
Hector Fèdre nous laissa, mon confrère et moi-même, abattus.
Je vous épargne la conversation qui suivit. Nous les avocats avons
un jargon bien à nous, une idée de nous-mêmes bien à nous également,
et une façon de rire du client, sans méchanceté. C’est ainsi que
nous évacuons les tensions que projettent sur nous les clients.
Mon confrère prit une voix rauque et sourde pour imiter Hector :
«Novembre, engorgé…», et moi, je relevais sans indulgence, c’est
vrai, la confusion de M. Fèdre entre la mémoire et un mémoire.
Un fou rire estudiantin nous prit. C’est bon l’insouciance, parfois.
Je ne peux rien dire des vacances d’Hector Fèdre. Je suppose qu’il
a dû partager son temps entre Lyon, vue sur les morts, et la maison
angevine, vue sur les souvenirs. Hector, depuis qu’il avait
épousé Monique, avait, selon sa propre expression, mis son activité
professionnelle entre parenthèses. Bien que celle-ci ne fût pas
palpitante (il travaillait dans un salon de toilettage), il n’y
avait pas formellement renoncé. Il disait évidemment que jamais
de sa vie, il n’avait fait de brushing à un caniche, que jamais
il n’avait démêlé la moindre oreille de bobtail. Non, Hector était
associé à cette affaire, et il reconnaissait avec une humilité déconcertante
qu’il n’était qu’associé minoritaire. «Associé tout de même, Maître.»
Je ne savais pas exactement en quoi consistait sa fonction, peut-être
avait-il tout de même son mot à dire quant au choix des accessoires
proposés dans la boutique (jouets, colliers, laisses, barrettes,
…).
Lorsque Hector a épousé Monique, à la demande de celle-ci, il a
peu à peu délaissé le «One Toutou» pour s’occuper de la jeune épousée.
Laquelle avait largement de quoi faire vivre le ménage, grâce, je
vous le rappelle si jamais vous aviez perdu le fil de ce récit,
à son premier mariage avec Albert Lesage, concepteur de lingerie
fine pour les moins fines.
Les affaires de Monique étaient parfaitement gérées par elle-même
assistée d’une armée de comptables et de secrétaires. «Nous avions
même un avocat, Maître, me dit un jour fièrement Hector. Vous savez,
il faut se battre. C’est un métier de distinguer l’original de la
copie surtout lorsqu’il s’agit d’une gaine ou d’une jarretière.»
Hector, sans être réellement désœuvré, était libre de son temps.
Libre de le consacrer à Monique, à leur maison, et à leur passion
commune, la Loire.
Début septembre, le 4 pour être précis, M. Fèdre a téléphoné
à mon cabinet. C’est bien entendu Ariane qui lui a répondu. De mon
bureau dont la double porte était ouverte, j’entendais les réponses
neutres, mais sensibles d’Ariane :
— Très bonnes, monsieur Fèdre, merci… en Ardèche, chez des
amis… C’est vrai, les arbres perdent leurs feuilles plus tôt à Paris
qu’à la campagne, c’est la pollution, c’est sûr… Oui oui, il est
rentré de vacances, ne quittez pas…
Je pris alors une voix ferme et néanmoins avenante pour répondre
à Hector :
— Bonjour cher Hector, comment se sont passées les vacances?
Vous vous êtes reposé, j’espère?
— Je n’aurai de répit que lorsque sera définitivement réglée
mon affaire. Tant que nous n’aurons pas mis un point final à ce
contentieux sordide, je veillerai. L’âme de ma pauvre Monique erre,
je le sens. Elle va d’une cour à l’autre, d’une chambre à l’autre.
Je voudrais pour elle maintenant le repos.
Hector, ce matin de septembre, était tristement lyrique. Je lui
promis d’appeler sur-le-champ Me de l’Huis afin que nous ayons la
date du délibéré.
D’une voix lasse, il reprit l’image que j’avais utilisée pour lui
expliquer en quoi consistait le rôle de la Cour de cassation.
— C’est la date à laquelle l’arbitre confirmera ou rejettera
l’arrêt de la cour d’appel, c’est la date à laquelle l’arbitre dira
si le filet est, ou non, parfaitement perpendiculaire au pied de
la table de ping-pong?
— Vous voilà rompu aux règles de la justice, Hector, je vous
rappelle dès que j’ai des nouvelles.
Je demandai aussitôt à Ariane d’appeler Me de l’Huis. Elle le fit,
évidemment. Le téléphone sonna dans mon bureau, et Ariane d’une
voix roussie par le soleil d’Ardèche ou (pourquoi pas) par l’émotion
de me retrouver me dit :
— Maître de l’Huis.
— Allô, confrère, bonjour, ces vacances? Dans la propriété
familiale au nord de Calais? Formidable, dites-moi. Je vous appelle
à propos de notre client Hector Fèdre. Le numéro de dossier, attendez…
Ah oui, voilà : n° 71658 , très bien, je ne quitte pas.
(Un arrangement moderne des chansons les plus connues de Brassens
parmi lesquelles je reconnus : «Quand je pense à Fernande,
quand on est con on est con, et les imbéciles heureux qui sont nés
quelque part…» me fit patienter au téléphone. Ce n’était qu’une
orchestration de la mélodie, mais je ne pouvais m’empêcher de murmurer
les paroles, si bien que quand Me de l’Huis a repris le téléphone,
je fredonnais Quand j’pense à Léonore, je bande encore.
Maître de l’Huis, non sans humour, m’a dit alors :
— Ah, vous aussi?
Je ne déteste pas cette mâle complicité.
— Ah oui, je me souviens de cette histoire, Hector Fèdre dont
la belle-fille conteste les dispositions testamentaires de sa mère…
La décision sera rendue le 5 novembre prochain.
Dans l’euphorie d’avoir enfin une date à offrir à Hector qui mettrait
un terme à son calvaire, je composai moi-même le numéro de téléphone
de M. Fèdre, sans passer par Ariane.
— Allô, Hector, voilà, ce sera rendu le 5 novembre. A
10 heures à mon cabinet? Euh, c’est peut-être un peu tôt. Plus
pratique pour se garer que l’après-midi? Evidemment, c’est une bonne
raison. Attention, cher ami, il faut tout de même que je vous répète
que si l’arrêt est cassé, ça repart pour un tour… Non, devant une
autre cour d’appel… Je ne sais pas moi, c’est comme ça. Bon, en
attendant, essayez de vous distraire, allez au cinéma il y a une
rétrospective de l’œuvre des Monty Python quelque part dans le Ve.
Renseignez-vous, allez, Hector, d’ici là si vous avez des questions,
n’hésitez pas à m’appeler.
10 heures : M. Fèdre
Comme convenu ce lundi 5 novembre, Ariane va ouvrir la porte.
— Bonjour monsieur Fèdre, voulez-vous un café?
— Un café? Pour quoi faire, vous ne m’en avez jamais proposé!
Vous avez une mauvaise nouvelle à m’annoncer?
— Je ne suis pas au courant, monsieur Fèdre, c’était juste
parce que nous venons d’acheter une machine.
Ariane, dépitée peut-être, indifférente sûrement, lui indique la
salle d’attente. Hector marmonna : «Je connais le chemin.»
Je l’ai laissé une vingtaine de minutes dans la salle d’attente,
en espérant qu’il trouverait un magazine qui le détendrait. Lorsque
je suis venu le chercher, derrière un nuage de fumée assez dense,
j’ai distingué un Hector plus gris, plus fragile encore qu’avant
les vacances.
— Bonjour Maître, pour une fois que je suis à l’heure (une
place miraculeuse), c’est vous qui êtes en retard! Quelles sont
les nouvelles?
— Vous allez être déçu, mon ami, mais je viens d’apprendre
que la décision ne sera rendue que vendredi, le 9 novembre
donc. J’ai essayé de vous téléphoner chez vous, mais vous étiez
déjà parti.
Hector Fèdre, en victime professionnelle, me dit simplement :
— Est-ce de bon augure, Maître?
Je lui rétorquai qu’il était impossible de répondre à cette question.
Je lui demandai :
— Alors, mon ami, vous avez suivi mon conseil? Vous êtes allé
revoir quelques Monty Python?
D’une voix presque inaudible, Hector bredouilla :
— Non, dans le Ve, on ne peut pas se garer.
Comment n’y avais-je pas pensé?
Je me levai pour signifier à Hector qu’il n’était pas nécessaire
de prolonger cet entretien. Je lui proposai de se voir le 9 novembre,
à midi. Hector, engoncé dans le pardessus qu’il n’avait pas voulu
quitter se leva à son tour, lourdement, ce qui fragilisa un peu
plus la chaise déjà chancelante sur laquelle il était assis. Il
ne sortit pas de ticket de métro, j’en conclus qu’il prendrait un
taxi.
— A vendredi, Hector.
— A vendredi, Maître.
Ainsi va la vie d’un avocat. D’échéance en échéance. Je suis l’artisan
d’une poignée de combats gagnés, je suis aussi le compagnon des
mauvais jours, des jours où l’on appelle le client pour lui dire :
«Cette fois-ci, c’est définitif, nous avons perdu.» J’aime ce «nous».
Il rend plus douce la défaite, la victime se sent moins seule, moins
incomprise. Car pour celui qui perd un procès, il y a forcément
un malentendu. Une antipathie personnelle de la part des magistrats,
ou pire d’un magistrat, d’un seul. Et, de toute façon, le premier
responsable si par un échec l’affaire (qui peut être l’histoire
d’une vie) se termine, c’est moi, c’est-à-dire nous, les avocats.
En revanche, en cas de victoire, c’est parce que la cause était
juste. Parce que la société a donné raison à la justice et réciproquement.
Certes, on nous remercie, mais on nous oublie aussi vite qu’on se
souvient de nous longtemps si nous perdons une affaire. Pour revenir
une dernière fois à Hector Fèdre avant notre prochain rendez-vous,
je serai pour lui à jamais un compagnon d’infortune, si je gagne.
Si je perds, je ferai partie, même à mon insu, d’un complot souterrain,
abstrait. Les clients veulent oublier ce moment difficile de leur
vie où l’on met en péril un équilibre personnel, financier, immobilier.
En cela mes deux vies se rejoignent. Le patient guéri, s’il croise
dans une file d’attente de cinéma son psychanalyste, peut ne pas
le reconnaître. Il sera sincère en voulant oublier ce témoin des
jours désespérés.
Hector Fèdre reviendra donc vendredi. Vendredi il saura s’il a été
compris. Vendredi, il me détestera et me soupçonnera d’avoir, derrière
son dos, transigé avec Prudence. Vendredi, il me fera livrer un
nouveau melon confit, peut-être plus gros encore que le précédent.
Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que vendredi, c’est shabbat.
Pour le moment, nous sommes lundi et j’ai rendez-vous à midi
avec Mme Gide. Arlette Gide.
— Allô?
— C’est moi.
— Oui, j’attendais.
— Tu es seule?
— Non.
— Tu as eu mal?
— Non, même plus.
— …
— L’aiguille était fine, ça a duré cinq heures.
— Tu ne t’es pas trop ennuyée?
— Non, j’ai parlé avec les autres, et j’ai bouffé des sablés
qu’une bénévole qui ne doit pas savoir quoi faire de sa vie, est
venue nous apporter.
— A tout à l’heure.
— A tout à l’heure.
|