Premiers chapitres
Anne Goscinny
Le bureau des solitudes
Roman

Anne Goscinny, née en 1968, publie ici son premier roman. 

Prologue

l faut que je le dise, il faut que je l’avoue : je suis un imposteur. Ni un escroc ni un charlatan, un imposteur. Les clients se croisent sur le palier, ceux de la journée et ceux du soir. Les uns ne soupçonnent pas les autres de n’être pas là pour le même homme. Dans ma salle d’attente, celle où l’on attend le jour, il y a un canapé assez large dont le moral est meilleur depuis que je lui ai imposé la présence de quatre coussins lointains cousins de kilims, cinq chaises dépareillées et une table basse en verre fumé. Il y a aussi deux guéridons façon Louis XV… Si Louis XV avait eu des intérêts Faubourg Saint-Antoine. Pour que patiente le client anxieux, je mets à sa disposition des hebdomadaires intellos qui analysent la situation économique et ses conséquences sociales. Le Monde de l’avant-veille, puisque je lis celui de la veille en déjeunant le jour même. Et des mensuels féminins, avec des dossiers complets : «en finir avec l’épilation», «en finir avec son dernier amant», «en finir avec les kilos», «en finir avec les complexes»… L’énoncé de cette liste me donne le vertige : on a l’impression que pour commencer à vivre, il faut qu’elles achèvent tout ce qui fait d’elles des femmes. Bref, dans ma salle d’attente, on peut lire le programme télé d’avant-hier, ou approuver l’interprétation d’une inquiétude politiquement justifiée. On peut aussi trouver une solution, une vraie, à ces problèmes de poils ou d’adultère.
Qui pourrait se douter?
Je suis avocat la journée, disons aux heures de bureau, et psychanalyste le soir, à l’heure où le désespoir se fait moins sourd.
Ce sont souvent les mêmes histoires que mes deux vies écoutent. Mais pas forcément les mêmes qu’elles entendent.
Litiges, divorces, contentieux en tous genres. Je prends tout car je ne suis réellement spécialisé en rien. Les clients voient en moi un homme pluridisciplinaire, et souvent me respectent et me consultent pour cela. En réalité, je survole sans explorer. Je me renseigne juste avant de paraître incompétent.
Pour ma clientèle du soir, c’est plus compliqué. En apparence il suffit d’écouter, d’acquiescer ou de grogner, de pratiquer l’écoute flottante, bienveillante, disent les manuels. Je me garde de prendre position, je ne donne pas de conseils. J’écoute et j’apprends.
Aujourd’hui, je mets fin à cette double vie. Une inéluctable rencontre vient de me faire prendre conscience des raisons pour lesquelles j’ai écouté les gens : tout simplement peut-être dans l’espoir d’être confondu. Et j’ai assez écouté les mots pour ne pas entendre : «con fondu».


Lundi 5 novembre
Il est dix heures et j’attends M. Fèdre qui vient chercher une décision de la Cour de cassation.
M. Fèdre est veuf, sa femme laisse une fille d’un premier lit qui conteste les dispositions qu’a prises sa mère concernant une résidence secondaire et un compte en banque. Elle prétend que sa mère était à la fois sous morphine, et sous l’influence de son mari, c’est-à-dire de son beau-père. Elle répète à l’envi que si sa mère avait été dans son état normal, c’est à elle bien sûr qu’elle aurait laissé les biens dont il est question.
M. Fèdre porte sur ses épaules, non seulement le vif chagrin d’avoir perdu sa femme, mais aussi le poids des accusations de sa belle-fille qui, à court d’argument, a déclaré : «Et en plus, il était amoureux de moi…» Sordide! Il faut vraiment avoir une imagination qui dépasse la réalité pour inventer des histoires pareilles.
Je suis derrière mon bureau de notaire de province.
Il fait de l’effet peut-être parce qu’il y a du doré qui s’écaille (et qui s’écaille bien : j’ai gratté moi-même). Il y a des cadres en faux argent tournés vers moi. Le client peut imaginer ce qu’il veut : photos de famille, de chiens, de maisons, photos coquines et pire. Je peux vous le dire, puisque j’ai décidé de tout dire : dans ces cadres, il y a des photos de stars découpées dans les magazines qui ont traîné trop longtemps dans ma salle d’attente. Avec une prédilection certaine pour Nathalie Baye qui me fascine depuis La nuit américaine. J’ai aussi découpé des photos d’animaux nuisibles. Dans un cadre pêle-mêle, j’ai un rat, deux souris, un agrandissement de termite, et même une jolie gravure de furet.
J’ai bien entendu un ordinateur qui lui est tourné de trois quarts vers le client. Ça le rassure de voir des toasters volants se déplacer lentement ou plus vite (à ma guise je peux régler ce détail). Image saugrenue, j’en conviens mais qui évoque pour moi toutes sortes de choses. Il y a un cendrier, énorme et profond, qui recueille mes cendres autant que les leurs. Et puis il y a mon objet fétiche : une cocotte en porcelaine. Elle intrigue systématiquement le client qui voudrait la toucher pour vérifier qu’elle n’est pas en papier. Car si elle était en papier, cela pourrait signifier que j’ai le temps de faire des cocottes en papier. Et j’imagine qu’on fait difficilement confiance à un avocat qui a le temps de faire des cocottes en papier!
Et puis c’est tout. J’avais un sous-main en cuir. Aujourd’hui, il est tenu à l’écart. Il me gênait.
Au mur, deux affiches anciennes chinées dans des brocantes, encadrées. L’une qui représente un homme levant la main sur sa femme devant trois enfants terrifiés est ainsi légendée : «Ah, quand supprimera‑t‑on l’alcool?»
A quelques centimètres de cette image-là, sur le même mur : un gros rat agonisant parce qu’il a ingéré un certain produit. Le slogan : «Avec RatTatouille, les rongeurs rongent les pissenlits par la racine.»
Je suis assis dans un fauteuil de velours rouge. Seule fantaisie de ce cabinet austère. Celui qui vient me voir a deux chaises à sa disposition dont la cannelure est incertaine. Ça fragilise le client. Pourquoi deux? Parce que bien souvent, au moins pour un premier rendez-vous, ils viennent à deux. Si c’est un divorce monsieur vient avec une amie. Madame aussi, la pauvrette, est bien souvent accompagnée d’un soutien féminin. Il s’agit généralement d’un renfort plus vindicatif qu’elle. Elle, recroquevillée passive et victime. Mais je le répète, je ne suis pas spécialisé en divorce.
Le cas de M. Fèdre relève davantage du droit des successions.
10 h 15, il n’est pas là. Je ne suis guère étonné. Il est systématiquement en retard. Il me dit qu’il a un mal fou à se garer dans mon quartier. Je sais pourtant que non seulement il ne possède pas de voiture, mais qu’en plus il n’a pas son permis de conduire. A la fin des rendez-vous, M. Fèdre sort méticuleusement son ticket de métro avec l’air sournois que donne à un individu la peur d’ouvrir son portefeuille dans les transports en commun. Il a oublié le prétexte de son retard. A vrai dire, depuis sa malheureuse affaire, il oublie tout. Il sonne enfin, je laisse Ariane aller ouvrir.
Je crois qu’elle s’appelle Martine en réalité. Cela doit faire une quinzaine d’années qu’elle travaille pour moi. Je l’ai surnommée Ariane, parce que son nom de famille est Couroux. J’ai une certaine sympathie pour elle, elle ne s’est jamais formalisée de son second baptême. Au contraire même, je la soupçonne de se faire appeler Ariane par ses amis. Peut-être n’a‑t‑elle pas compris le jeu de mots. C’est un sujet que nous n’avons jamais abordé. Trop de pudeur sans doute nous retient. Il faut dire que c’est délicat — me voyez-vous en train de lui dire : «Ariane, savez-vous que votre base est à Kourou?»
Ariane a une cinquantaine d’années, elle est rousse. Toujours plus rousse doit être sa devise. L’année dernière avec son treizième mois, elle s’est fait tatouer des petites taches de rousseur diffuses sur les pommettes, le nez et le front. Etonnant, d’abord ça fait un peu acné, puis les semaines passant, ça devient vraiment roux. Cela réjouirait Jules Renard s’il savait qu’aujourd’hui on peut être roux délibérément. Enfin, ce ne sont pas mes affaires, des affaires compliquées j’en ai bien assez comme ça.
Elle est assez élégante, Ariane. Toujours assortie. Les chaussures, le sac à main, les serre-tête. Elle serait très étonnée de savoir que je vois tout ça. Car je ne la regarde jamais. Elle arrive le matin, discrète et ponctuelle, elle s’en va à 17 h 30 précises. Quitte à abandonner une lettre avant la virgule qui précédera le point final. Elle est comme ça, Ariane. Je crois qu’elle vit seule. Je ne peux pas l’affirmer. Elle ne me raconte jamais rien. Part-elle en vacances? Voit-elle un homme? Est-elle plutôt vin blanc ou plutôt vin rouge? Je ne sais pas. C’est bien ainsi, trop de proximité tue la fidélité.
Ariane donc me téléphone dans mon bureau et m’annonce d’une voix neutre :
— M. Fèdre est arrivé.
Je la remercie et lui demande de le faire entrer.
— Impossible ce quartier, pas une place, je vais encore me faire aligner, je suis sur une livraison, vous finissez par me coûter cher, maître. Le prix de la contravention ajouté à vos honoraires, j’ai peur de ne plus y arriver.
Je ne lui propose pas de lui rembourser ses amendes imaginaires, je prends l’air grave du type qui compatit et qui connaît les mêmes problèmes. Ce qui est faux, car je loue un parking dans l’immeuble. Mais bon, je n’en suis pas à une mimique près, j’ai du métier!
Il sort son paquet de cigarettes et regarde autour de lui, étonné. Comme s’il découvrait les lieux. Cela doit faire cinq ans que dure cette procédure.
Les mots parlent bien : un procès, c’est long et difficile, et celui de M. Fèdre, Hector de son prénom, est particulièrement douloureux.
La première fois que je l’ai vu, je le trouvais fade et transparent.
A vrai dire, je le trouvais soumis. Inféodé au destin. Il s’est pourtant révolté contre son enfer puisqu’il est venu me voir. Il résiste plus qu’il ne se bat. «Courage, Hector», lui dis-je parfois dans un sursaut de compassion.
Hector, je préfère l’appeler Hector — c’est moins connoté et plus léger que M. Fèdre —, est donc venu me voir à la mort de sa femme. Il avait épousé en premières noces cette femme qui avait déjà deux unions officielles derrière elle. Deux unions et un enfant. De la première. La seconde n’ayant pas duré le temps d’une grossesse, à peine celui d’un avortement.
La fille de sa femme, Prudence épouse Angine née Lesage, a environ quarante ans. Environ, car je l’ai aperçue plusieurs fois au Palais. Elle tirerait volontiers sur la cinquantaine, mais un chirurgien compatissant doit l’aider à rajeunir de temps en temps. Le monde est bien fait car les rides de Prudence aident sans doute aussi le chirurgien à rajeunir l’âge moyen de ses conquêtes!
La femme d’Hector est morte des suites d’une longue maladie, comme on dit pudiquement pour ne nommer ni le cancer, ni l’abus de certains remèdes qui maintiennent à distance la réalité.
Les deux dernières années de sa vie, elle vivait à l’hôtel. Pas l’Hôtel de la Gare non, elle avait élu domicile dans l’un de ces palaces parisiens devant lesquels on n’ose pas passer parce qu’on pourrait salir le paillasson et déranger le monsieur en livrée qui court d’un parapluie à une voiture, et d’une voiture à sa poche.
A force d’écouter, j’ai besoin de parler. Le sobriquet de «bavard» s’applique à la plupart de mes confrères, mais moi, je suis un silencieux. Quand je plaide, je parle d’une voix forte, mais chaque mot est pesé. Alors, pour ne pas me charger, j’en dis le moins possible. Je suis connu pour ça.
Mme Fèdre donc logeait à l’hôtel. Elle n’imaginait pas finir sa vie à l’hôpital. A sa mort, elle avait soixante et un ans. Des infirmières se relayaient à son chevet, lui dispensant des soins au sujet desquels, à vrai dire, j’ai peu de détails. Tout ce que je sais, c’est qu’en fin de parcours, on lui administrait des doses de morphine suffisamment importantes pour qu’elle ne souffre pas trop. Hector m’a dit qu’elle avait un cancer rare. Presque fièrement. «Mais vous savez, Maître, ma femme était rare.» Cancer de quoi? Généralisé bien sûr. C’est une généralité de préciser que les cancers se généralisent en fin de parcours.
Mme Fèdre, Monique Fèdre, était incontestablement une femme riche. Son premier mari, Albert Lesage (le père donc de Prudence), était mort peu après leur divorce. Il avait fait fortune dans la lingerie pour femmes fortes. Créneau tabou à l’époque. Il a osé. Il avait fait de Monique sa principale légataire. Sans bien sûr déshériter Prudence. D’une part parce qu’il n’en avait pas le droit, d’autre part, parce qu’il ne le souhaitait pas. Mais comme Prudence était à peine adolescente, sa mère administrait d’une main de fer leur fortune commune. Il faut dire que c’est à Monique qu’Albert devait cette idée de commerce. Monique était une belle femme qui aimait à faire profiter son mari de ses rondeurs. Las de cette lingerie monotone, semblable d’après l’époux à celle qui pendait au fil à linge des jardins des couvents, il a décidé dans un premier temps de garnir les grandes surfaces ennuyeuses de coton blanc d’un peu de dentelles. Puis de fil en aiguille, aidé de petites mains bénévoles d’abord, rétribuées ensuite, il a développé ce qui n’était conçu à l’origine que pour son seul profit.
D’artisan, il est devenu directeur d’une entreprise aussi bien portante que ses clientes. Il m’a été donné, car elles étaient versées au dossier, de voir quelques pièces pensées et dessinées par Albert.
C’était à la fois sublime et monstrueux.
A la mort d’Albert dont elle venait de divorcer, Monique a maigri. Pas de chagrin, mais de joie. Délivrée de ce mari qui lui offrait toujours plus de pop-corn et de sodas sucrés, elle a minci, ne se sentant plus responsable de l’inspiration d’Albert. De toute façon, Albert délaissait les rondeurs de sa femme au profit de celles de mannequins qu’il avait engagés.
Si je vous livre des détails, c’est parce qu’Hector pleure devant moi. Ça me laisse le temps de penser.
Toujours est-il que la fortune de Monique était conséquente. Prudence a grandi, elle s’est désintéressée de sa mère. Elle a mené grand train, en s’achetant des hommes et des voitures.
Hector entre en scène, alors que la santé de Monique est déjà vacillante. Cela ne l’empêche pas d’acheter un ravissant castel angevin qu’elle rénove avec raffinement sans toutefois dénaturer l’esprit du lieu. Dixit Hector, car je n’ai jamais été invité à constater le bon goût de feu Mme Fèdre. Puis, les douves et la proximité d’anciennes geôles humides n’aidant pas les douleurs de Monique, qu’on a d’abord mises sur le compte de rhumatismes articulaires, le couple Fèdre décide d’aller vivre à Paris.
Louer un appartement? Trop fatigant pour Monique, trop de responsabilité pour Hector. S’installer chez des amis? Impossible. Si Hector et Monique avaient dans leur propriété plusieurs chambres d’amis ils n’avaient pas d’amis pour les occuper. Reste une solution : l’hôtel.
D’après ce que raconte Hector qui a peut-être tendance à idéaliser tout ce qui est lié à son épouse bien-aimée, les voilà donc installés dans une suite somptueuse. Deux chambres, deux salles de bains, dont une équipée d’un jacuzzi, un salon, un bureau. Plusieurs postes de télévision étaient à leur disposition. Ils pouvaient quasiment regarder en même temps, mais en courant d’une pièce à l’autre, les six chaînes! On délaisse la demeure angevine et sa douceur. Cependant, encouragé par sa femme, Hector s’y rend de temps en temps, toujours à contrecœur.
Hector n’aime guère les voyages et encore moins les déplacements.
Prudence ne vient strictement jamais au chevet de sa mère qui commençait à être sérieusement mourante. Hector la supplie : «Ta mère a besoin de toi mon petit, passe l’embrasser, le quartier n’est pas désagréable, et il y a un voiturier.»
Rien n’y fait. Ce qui devait arriver arrive : Monique Fèdre trépasse, un mercredi soir.
Hector est très pointilleux sur ce détail car, dit-il, sortait au cinéma ce jour-là un film de catch qu’ils avaient envie d’aller voir en amoureux. Mme Fèdre meurt comme elle a vécu, avec énergie et détermination. Sans drame apparent, elle ferme les yeux avant la séance de dix-huit heures, et ne les a plus ouverts, jamais. Hector renvoie les infirmières du soir. Il savait, lui, qu’elle n’aurait plus la force de se traîner jusqu’au cinéma, mais en la berçant, il lui disait : «Mais oui, ma douce, on ira voir ce film, mais non, ne t’inquiète pas, tu ne seras pas obligée de manger des pop-corn.»
Et voilà, M. Fèdre dans son palace, avec le personnel de l’hôtel défilant pour lui présenter ses condoléances. Hector s’est montré digne pendant ce dernier hommage. Il n’a pas flanché. Puis les pompes funèbres sont venues.
Il a tout de suite laissé un message à Prudence : «Avant qu’on cloue le couvercle, viens embrasser ta mère une dernière fois, ma pauvre chérie. Nous voilà bien seuls maintenant.» Mais Prudence ne s’est pas manifestée.
Preuve incontestable de l’absence de sentiments pour la défunte, sa mère.
«Faux, dit-elle, j’ai été meurtrie. La preuve, j’avais le générique de James Bond comme sonnerie, et j’ai téléchargé la marche funèbre.»
C’est quelques semaines après l’enterrement de Monique que j’entre en scène : Hector se rend chez le notaire avec Prudence pour l’ouverture du testament. Il fallait deux témoins (comme dans un duel). Prudence est venue avec celui qu’elle épousera quelques mois plus tard, un certain Maurice Angine, et Hector avec un collègue de bureau.
Moment pénible s’il en est. Hector m’a bien souvent décrit la réaction de Prudence à l’énoncé des volontés de sa mère : «Je laisse à mon époux Hector Fèdre notre demeure située à Belle-Rivière, 45980 Roseprime. Je ne laisse à ma fille Prudence Lesage que ce qui lui revient de droit. Le reste, notamment les biens mobiliers (tableaux et bijoux) et les deux comptes en banque n° 233548776 et 45768907, revient à mon époux Hector. A l’exception toutefois d’une gravure xixe signée Gaëtan, représentant un cafard et intitulé : «Cafard».
Comme si Monique, lucide quant au chagrin que sa fille n’aurait pas, avait voulu la contraindre à avoir le cafard.
C’est là que Prudence, toujours d’après Hector, se transforme en furie. «Une furie, Maître, le notaire a reçu pour sa part des insultes, et moi sur l’aile droite du nez un joli cendrier marocain qui d’ailleurs, et j’en suis heureux, ne s’est pas brisé.»
On attaque le testament, on met en doute la lucidité de Mme Fèdre alors qu’elle rédigeait ses dernières volontés, et surtout on accuse celui qui deviendra mon client d’avoir exercé sur sa femme malade des pressions.
«Elle ne lui aurait jamais laissé le château si elle avait été dans son état normal, et ses bijoux. Vous trouvez qu’Hector aura meilleure mine, emperlouzé?»
Hector a bien tenté de minimiser le bien : «Enfin, Prudence, n’exagère pas, ce n’est pas un château, à peine un tout petit castel, meublé sans frais.»
Hector Fèdre ne m’ayant jamais proposé d’aller chercher sur les lieux litigieux l’inspiration pour défendre son dossier, je ne peux pas donner mon avis.
Avant de plaider on dépose des conclusions. Moi, quand j’entends conclusions, j’entends con et occlusion. Et ça n’en finit pas, on dépose, on redépose, on surdépose. En plus, le mot conclusion laisse entendre au client non averti que son affaire tire à sa fin. Pauvre innocent, c’est au contraire le début. Dans ces fameuses conclusions, l’avocat de la partie adverse démontre que son client est la victime du vôtre, que l’état d’esprit de votre client est pervers, et probablement nuisible à la société.
C’est alors, qu’à votre tour, vous rétorquez, dans vos conclusions exactement la même chose mais dans l’autre sens. Personnellement, c’est ma technique, elle vaut ce qu’elle vaut, mais croyez-moi il m’est arrivé de gagner des affaires! Puis vient le temps des plaidoiries. On nous fixe un jour, et une heure. Ce n’est pas le moment que je préfère : je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas très loquace. En revanche, ma robe me sied et me sert. Je suis en noir, je suis en robe. Il faut aussi dire que je voue aux résistants-intégristes de Saint-Nicolas-du-Chardonnet un véritable culte. Je n’épouse pas leurs idées; au contraire, elles me répugnent. Mais j’admire ces hommes qui ont fait de cette église au cœur du Ve arrondissement de Paris, une forteresse non seulement dans l’espace, mais surtout dans le temps. Ne me demandez pas pourquoi, mais j’ai toujours eu l’impression de plaider en soutane. Et je pousse l’identification jusqu’à avoir systématiquement dans ma serviette un gri-gri : un missel dérobé. Du général au particulier. Je suis le roi de la digression!
Première instance : pénible. Prudence reproche à Hector tout ce qu’on sait, et plus encore. Hector aurait hâté la fin de Monique, pressé de jouir enfin de ses biens.
«Accusation grave et pire, idiote», ai-je plaidé avec cette sobriété dont je vous ai déjà parlé. Grave, parce que si on prend ce chemin, c’est vers les assises qu’il faut se diriger, et idiote tout simplement parce qu’Hector n’a pas attendu la mort de Monique pour jouir de ses biens. Elle était consciente de la dégradation de son état physique et elle aurait permis à M. Fèdre le temps d’un acte de quitter la scène pour aller s’épancher en coulisse. Moyennant compensation, les mains et les épaules secourables n’auraient pas manqué. Mais non, Hector a toujours été fidèle. Il n’aimait qu’elle. Chauve, maigre, et les bras striés de traces de piqûres dues pour certaines d’entre elles à un ultime traitement de chimiothérapie, il l’aimait telle qu’elle était.
Déboutée. Ainsi en a décidé le tribunal, condamnant Prudence à verser à Hector des dommages et intérêts pour procédure abusive. Hector reste donc propriétaire de ce que lui a légué sa femme.
 
J’ai donné l’admirable composition à Ariane. Hector ne pouvait pas savoir qu’après les fruits confits, ce que je déteste le plus, c’est le melon. Ariane en a roussi de plaisir.
Vint le temps de l’appel devant la Cour. Hector, qui n’avait jamais eu affaire à la justice n’en revenait pas : «Mais, Maître, ce n’est pas fini, on n’a pas vraiment gagné alors?» Il avait l’air sincèrement désespéré. Je sentais qu’il était troublé quand il cherchait à allumer son briquet avec sa cigarette. «Enfin monsieur Fèdre, secouez-vous (il m’arrive d’employer un langage sinon violent du moins musclé), vous ne courez aucun risque de ce genre. La seule chose désagréable qui peut vous arriver c’est de perdre la maison. Mais Hector, de grâce, faites-moi confiance, détendez-vous et profitez de la Loire.»
Hector Fèdre était extrêmement impressionné par la terminologie qu’utilise la justice pour désigner les lieux où elle est rendue : la Cour, le Palais. Et même ce terme de barreau le saisissait. Il m’a avoué être resté songeur quand il a lu ou entendu que j’étais inscrit au barreau de Paris. Il ne me l’a jamais dit, mais je suis certain qu’il voyait se profiler derrière ce mot une menace de prison. Hector, qui était certes un peu simple, mais surtout très peureux, avait peur d’aller en prison. Il a fallu plusieurs mois pour que je prenne conscience de cette angoisse, injustifiée bien sûr comme la plupart de ses sœurs : les craintes gratuites irraisonnées et irraisonnables.
J’ai compris à ce moment-là qu’Ariane devrait faire une croix sur les fruits confits.
Plusieurs mois ont passé. J’ai souvent revu Hector, pour : «travailler le dossier». Prudence, plus déterminée que jamais, a changé d’avocat entre les deux instances.
Hector, désespéré de n’en avoir pas fini avec la justice, a bien essayé de parler à Prudence et de trouver une solution à l’amiable : «Je te donne tous les bijoux de ta mère, je te donne tous les tableaux, et même les meubles. Laisse-moi, parce que c’est une nécessité reconnue même par les huissiers les plus endurcis, une table, une chaise et notre lit conjugal.» Au mot de conjugal, Hector m’a rapporté qu’il avait la voix qui tremblait. «Je te donne tout, y compris le contenu des comptes en banque, mais de grâce, Prudence, laisse-moi notre maison angevine, ta pauvre mère et moi y avons été si heureux.»
Prudence s’est empressée d’accepter meubles, bijoux et pécule mais pour le château, comme elle l’appelait, il n’y a rien eu à faire.
Hector affirmait cependant à qui voulait l’entendre qu’il fallait supplier sa belle-fille pour qu’elle vienne passer des week-ends en Anjou. Il le disait notamment à Ariane plusieurs fois par jour au téléphone.
Ariane, très professionnelle, écoutait et pensait, nostalgique, au melon confit que lui avait valu ma première victoire.
Je n’étais pas d’accord pour qu’Hector Fèdre fasse tant de concessions. Je n’ai pas pu lui faire entendre raison. Il voulait retrouver le sommeil, arrêter les tranquillisants que lui avait prescrits son médecin.
Hector voulait la maison simplement parce que Monique et lui y avaient coulé des jours heureux.
En regardant la Loire, ils mangeaient des madeleines en songeant sérieusement à s’abonner au mensuel Le temps retrouvé, le journal des retraités.
Je plaide à nouveau avec, en face de moi, un nouvel avocat et une Prudence aux lèvres fraîchement pulpeuses. Arrogante, de vichy parme vêtue. Pendaient à ses oreilles des anneaux dorés qui m’ont, je dois l’avouer, troublé. Je ne pouvais pas m’empêcher de me retourner de temps en temps et à travers ces anneaux, de voir le monde en rond, l’univers dans un cercle sans porte de sortie.
L’audience dura deux grandes heures, et fut sordide de détails. Hector était tout au fond de la salle, gris dans un imperméable mastic. Nous sortîmes lessivés.
«Venez Hector, allons boire une bière en face.» A ce mot de bière, Hector, les yeux humides, sursauta. «Merci, Maître, mais au prix de l’heure de parking du palais de justice, je préfère rentrer tout de suite.» D’un geste las et automatique, Hector sortit son ticket de métro du compartiment de son porte-monnaie prévu à cet effet.
Je l’ai regardé s’éloigner. Il a traversé le pont Saint-Michel, un peu plus courbé, un peu plus gris, et son imperméable, ne voulant pas le contrarier, apparaissait lui aussi un peu plus mastic.
Le verdict serait rendu au mois de mai, le 19. On était en avril. Il faisait doux, et même l’Hôtel-Dieu avait bonne mine
Jusqu’à ce jour précis, le 19 mai, Hector ne s’est plus manifesté. Je lui ai téléphoné deux fois pour prendre de ses nouvelles. Deux fois je suis tombé sur son répondeur : «Vous êtes bien chez Hector Fèdre. Hector Fèdre, lui, n’est pas bien. Laissez-lui un message, s’il va mieux, il vous rappellera.»
Le 19 mai, à 9 h 30, Ariane m’appelle dans mon bureau et me dit de sa voix rousse :
— M. Fèdre voudrait vous parler.
— Merci Ariane, passez-le-moi.
— Allô Maître? Des nouvelles?
— Non Hector, il est trop tôt, les décisions se lèvent tard!
Hector Fèdre n’a pas souri (on entend au téléphone quand l’interlocuteur sourit), insensible à ce trait d’humour dont j’étais pourtant assez content.
— Il faut que je rappelle à quelle heure, Maître?
— Dès que j’ai la moindre nouvelle, je vous téléphone. Vous êtes chez vous?
— Oui, j’ai décalé la révision de ma voiture pour être disponible.
En début d’après-midi, j’appelle mon avoué et ami, Me Bernard Vallès, qu’il m’arrive, en gloussant après quelques bières virilement englouties, de nommer Jules.
— Gagné, me dit Bernard. Le jugement est confirmé.
J’appelle aussitôt Ariane :
— Appelez-moi M. Fèdre, voulez-vous, Ariane?
Ariane ne manqua pas de s’exécuter. A‑t‑elle pensé : «Il pourrait le composer tout seul son numéro de téléphone, tout le monde serait gagnant, à commencer par mon vernis qui dans ces conditions ne séchera jamais.» Je ne sais pas. Ariane ne s’est jamais permis la moindre réflexion, son pseudonyme la rendant incontestablement vulnérable. Elle sait que si je la remplace, j’appellerai la suivante Ariane 2.
— C’est une victoire mon cher Hector.
En disant ces mots, mon regard allait de Nathalie Baye à l’agrandissement de termites.
Mais Prudence n’en est pas restée là. Elle avait un recours : la Cour de cassation. Et elle s’est jetée dessus.
J’étais ennuyé d’avoir à dire ça à Hector. J’aurais voulu lui racheter des fruits confits pour adoucir la nouvelle.
— La Cour de quoi? a balbutié un Hector transparent.
C’est comme une partie de ping-pong, lui expliquai-je, didactique. Il y a deux manches et un arbitre qui décide au terme de la seconde manche non pas si les balles étaient justes et bonnes. Non, mais en examinant la table et le filet, il peut dire : «Le plateau n’est pas tout à fait droit, ou le filet est d’un millimètre plus élevé à gauche qu’à droite.» Si c’est le cas, l’arbitre dit : «on annule la dernière manche et on remet ça!» Pourquoi cette métaphore? Parce que je n’ai jamais pratiqué que ce sport, désolé Hector.
Hector Fèdre, rompu maintenant à la fragilité de l’euphorie judiciaire, et pressé d’en finir définitivement, a simplement dit :
— Merci de vos explications, Maître, mais à quelle date l’arbitre décrétera‑t‑il que le filet de la table de ping-pong est exactement perpendiculaire au pied de la table de ping-pong?
C’est ainsi qu’Hector a compris que l’affaire n’était pas terminée. Ce jour-là, il a sorti son ticket de métro plus lentement que d’habitude. Plus lentement que d’habitude, il a remis son pardessus, et c’est presque douloureusement qu’il a noué son écharpe. En général, j’ai peu d’états d’âme, mais là honnêtement, au moment où il a sorti ses gants de sa poche, j’ai détourné la tête.
«Ecoutez, cher ami (il faut savoir, à bon escient se montrer affectueux avec un client triste et désabusé), ainsi que le disait ma pauvre mère, le pire n’est jamais certain. Il est possible, non pas probable mais possible que Prudence, lasse des procédures, s’en tienne là et n’use pas de ce dernier recours. Si elle renonce à faire appel à ce qu’entre nous nous nommons le docteur ès tables de ping-pong, nous avons définitivement gagné.
Hector, dans un silence accompagné d’un haussement d’épaules assez bas, m’a signifié que connaissant sa belle-fille, tant qu’il y a du recours, il y a de l’espoir!
Je partageais son avis, c’était du bon sens; néanmoins, je lui ai conseillé de prendre quelques jours de vacances, loin de Paris. Hector m’agaçait à ce moment précis. Il tripotait ma cocotte en porcelaine et lui aurait bien arraché les ailes si je n’étais intervenu avec autorité. Il a quitté mon bureau, est passé devant Ariane, l’a regardée sans gourmandise, l’a dispensée de le raccompagner, murmurant à l’intention du tapis qu’il connaissait le chemin.
Il a refermé doucement la porte derrière lui, pour ne pas faire de bruit, pour être discret, pour que la justice l’oublie. Il a refermé doucement la porte derrière lui. Ce bruit sourd pourrait parler d’Hector mieux qu’aucun mot. Et je sais que lorsque s’éteindra M. Fèdre (il y a des gens qui meurent et d’autres qui s’éteignent), ce sera sans drame, sans mise en scène. Le bruit d’une porte qu’on referme en prenant garde surtout de ne pas la claquer.
Hector a suivi mon conseil : il est parti une dizaine de jours chez sa sœur.
La sœur d’Hector vit à Lyon, dans un quartier tranquille, m’a raconté Hector, puisque les deux chambres et la cuisine donnent sur un cimetière. «Fort joli, Maître.» Et plus lyrique : «Un jardin de pierre coloré des fantaisies que les endeuillés inventent.»
Ce qui devait arriver arriva : Prudence se pourvut en Cassation. C’est avec ménagement que j’appris à mon client la nouvelle. Ménagement inutile car Hector était résigné. Plus serein depuis son séjour à Lyon.
Il a fallu que j’explique à Hector qu’il allait devoir faire appel à un autre avocat, un avocat aux Conseils. Que lui seul serait habilité à le défendre. Qu’il n’y aurait pas de plaidoiries, juste un dossier. Je ne mesurais pas la portée de mes propos. Hector se décomposait. Susceptibilité sémantique oblige, le mot de Conseil terrifia Hector Fèdre.
— Mais Conseil, quel Conseil, Conseil de quoi, je ne connais personne, Maître.
Je l’ai rassuré, avec le ton mi-paternaliste, mi-dédramatisant qui convient :
— Allons, allons, Hector, ressaisissez-vous. Vous avez quasiment gagné la guerre, puisque pas à pas vous avez remporté toutes les batailles. Ce n’est pas parce que l’ennemi a à sa disposition une ultime cartouche, et qu’il manque d’élégance au point de l’utiliser qu’il faut vous laisser abattre.
Ce champ lexical rappelant un autre champ belliqueux cette fois, Hector se redressa. Remit à sa place la cocotte en porcelaine, et ne lui jeta plus un regard. C’est presque avec une détermination menaçante qu’il sortit son ticket de métro.
Dans les semaines qui suivirent j’organisai un rendez-vous avec un de mes confrères, avocat à la Cour de cass. C’est l’abréviation du mot «cassation», et je trouve ce raccourci particulièrement éloquent : A la casse, les derniers espoirs des uns ou des autres.
Un avocat à particule : Me de l’Huis.
Nous prîmes rendez-vous chez lui, la déontologie m’obligeant à me déplacer. J’avais eu soin d’indiquer à Hector le parking le plus proche du cabinet de mon confrère. Hector me remercia de cette attention qui lui permettrait d’être à l’heure.
Une rencontre de courtoisie plus que de travail. Mon confrère expliqua à un Hector à la fois intimidé et triomphant (triomphant parce qu’il avait réussi à se garer dans la rue, sur une place qui n’était réservée ni aux handicapés, ni aux livraisons) qu’il n’y aurait pas de plaidoirie, juste un mémoire.
— Ah, la mémoire, Maître (Hector dans l’euphorie de la place qu’il s’imaginait avoir trouvée pour garer son métro était presque lyrique), la mémoire de Monique bafouée par Prudence, mais honorée par moi, se trouve aujourd’hui apaisée. J’ai confiance en vous. C’est la fin de ce tunnel ridicule et morbide.
Mon confrère me jeta un regard ahuri devant tant de ferveur. Il n’osa pas relever le genre qui pourtant faisait la différence entre un mémoire et la mémoire. Me de l’Huis avait du tact.
Hector posa alors la question qui vient systématiquement à l’esprit de tous ceux qui connaissent les délais de la chose juridique : «Quand?»
Maître de l’Huis répondit :
— Voyons, nous sommes en juin, il y a les vacances judiciaires, nous déposerons nos mémoires en septembre. Si tout va bien, si la Cour n’est pas engorgée, nous pouvons espérer une réponse fin octobre début novembre. Mais ce serait un délai exceptionnellement court.
L’exaltation d’Hector était retombée. Comme bercé par la voix de mon confrère, il répétait en s’adressant à ses chaussures :
— La Cour, engorgée, novembre…
Me de l’Huis, qui ne connaissait pas Hector me regarda surpris par ce changement brutal non seulement d’intonation mais de physionomie. C’est vrai, pour qui ne pratique pas Hector Fèdre, je peux concevoir que cette métamorphose soit déroutante.
De rosé, Hector est devenu mastic, comme l’imperméable qu’il portait au Palais de justice. De moyen, il est devenu petit, tassé, ratatiné. Sa cravate même semblait plus terne. Les rayures avaient pâli, et les baleines qu’il mettait pour que l’encolure de sa chemise se tienne, manifestaient elles aussi une lassitude certaine : elles ne tenaient plus rien, à peine soutenaient-elles ce col qui, de frais un instant auparavant, semblait élimé. En un mot, Hector était las.
— Allons Hector, ce n’est pas la première épreuve que vous fait endurer votre belle-fille, réagissez, du nerf!
Pour toute réponse, Hector se leva, essaya en vain de se redresser, sortit son ticket de métro, en bredouillant qu’il devait récupérer sa voiture, victime comme lui de l’avidité. Sans doute, à ce moment-là, comparait-il Prudence à un horodateur imaginaire.
Hector Fèdre nous laissa, mon confrère et moi-même, abattus.
Je vous épargne la conversation qui suivit. Nous les avocats avons un jargon bien à nous, une idée de nous-mêmes bien à nous également, et une façon de rire du client, sans méchanceté. C’est ainsi que nous évacuons les tensions que projettent sur nous les clients.
Mon confrère prit une voix rauque et sourde pour imiter Hector : «Novembre, engorgé…», et moi, je relevais sans indulgence, c’est vrai, la confusion de M. Fèdre entre la mémoire et un mémoire. Un fou rire estudiantin nous prit. C’est bon l’insouciance, parfois.
Je ne peux rien dire des vacances d’Hector Fèdre. Je suppose qu’il a dû partager son temps entre Lyon, vue sur les morts, et la maison angevine, vue sur les souvenirs. Hector, depuis qu’il avait épousé Monique, avait, selon sa propre expression, mis son activité professionnelle entre parenthèses. Bien que celle-ci ne fût pas palpitante (il travaillait dans un salon de toilettage), il n’y avait pas formellement renoncé. Il disait évidemment que jamais de sa vie, il n’avait fait de brushing à un caniche, que jamais il n’avait démêlé la moindre oreille de bobtail. Non, Hector était associé à cette affaire, et il reconnaissait avec une humilité déconcertante qu’il n’était qu’associé minoritaire. «Associé tout de même, Maître.» Je ne savais pas exactement en quoi consistait sa fonction, peut-être avait-il tout de même son mot à dire quant au choix des accessoires proposés dans la boutique (jouets, colliers, laisses, barrettes, …).
Lorsque Hector a épousé Monique, à la demande de celle-ci, il a peu à peu délaissé le «One Toutou» pour s’occuper de la jeune épousée. Laquelle avait largement de quoi faire vivre le ménage, grâce, je vous le rappelle si jamais vous aviez perdu le fil de ce récit, à son premier mariage avec Albert Lesage, concepteur de lingerie fine pour les moins fines.
Les affaires de Monique étaient parfaitement gérées par elle-même assistée d’une armée de comptables et de secrétaires. «Nous avions même un avocat, Maître, me dit un jour fièrement Hector. Vous savez, il faut se battre. C’est un métier de distinguer l’original de la copie surtout lorsqu’il s’agit d’une gaine ou d’une jarretière.»
Hector, sans être réellement désœuvré, était libre de son temps. Libre de le consacrer à Monique, à leur maison, et à leur passion commune, la Loire.
Début septembre, le 4 pour être précis, M. Fèdre a téléphoné à mon cabinet. C’est bien entendu Ariane qui lui a répondu. De mon bureau dont la double porte était ouverte, j’entendais les réponses neutres, mais sensibles d’Ariane :
— Très bonnes, monsieur Fèdre, merci… en Ardèche, chez des amis… C’est vrai, les arbres perdent leurs feuilles plus tôt à Paris qu’à la campagne, c’est la pollution, c’est sûr… Oui oui, il est rentré de vacances, ne quittez pas…
Je pris alors une voix ferme et néanmoins avenante pour répondre à Hector :
— Bonjour cher Hector, comment se sont passées les vacances? Vous vous êtes reposé, j’espère?
— Je n’aurai de répit que lorsque sera définitivement réglée mon affaire. Tant que nous n’aurons pas mis un point final à ce contentieux sordide, je veillerai. L’âme de ma pauvre Monique erre, je le sens. Elle va d’une cour à l’autre, d’une chambre à l’autre. Je voudrais pour elle maintenant le repos.
Hector, ce matin de septembre, était tristement lyrique. Je lui promis d’appeler sur-le-champ Me de l’Huis afin que nous ayons la date du délibéré.
D’une voix lasse, il reprit l’image que j’avais utilisée pour lui expliquer en quoi consistait le rôle de la Cour de cassation.
— C’est la date à laquelle l’arbitre confirmera ou rejettera l’arrêt de la cour d’appel, c’est la date à laquelle l’arbitre dira si le filet est, ou non, parfaitement perpendiculaire au pied de la table de ping-pong?
— Vous voilà rompu aux règles de la justice, Hector, je vous rappelle dès que j’ai des nouvelles.
Je demandai aussitôt à Ariane d’appeler Me de l’Huis. Elle le fit, évidemment. Le téléphone sonna dans mon bureau, et Ariane d’une voix roussie par le soleil d’Ardèche ou (pourquoi pas) par l’émotion de me retrouver me dit :
— Maître de l’Huis.
— Allô, confrère, bonjour, ces vacances? Dans la propriété familiale au nord de Calais? Formidable, dites-moi. Je vous appelle à propos de notre client Hector Fèdre. Le numéro de dossier, attendez… Ah oui, voilà : n° 71658 , très bien, je ne quitte pas.
(Un arrangement moderne des chansons les plus connues de Brassens parmi lesquelles je reconnus : «Quand je pense à Fernande, quand on est con on est con, et les imbéciles heureux qui sont nés quelque part…» me fit patienter au téléphone. Ce n’était qu’une orchestration de la mélodie, mais je ne pouvais m’empêcher de murmurer les paroles, si bien que quand Me de l’Huis a repris le téléphone, je fredonnais Quand j’pense à Léonore, je bande encore.
Maître de l’Huis, non sans humour, m’a dit alors :
— Ah, vous aussi?
Je ne déteste pas cette mâle complicité.
— Ah oui, je me souviens de cette histoire, Hector Fèdre dont la belle-fille conteste les dispositions testamentaires de sa mère… La décision sera rendue le 5 novembre prochain.
Dans l’euphorie d’avoir enfin une date à offrir à Hector qui mettrait un terme à son calvaire, je composai moi-même le numéro de téléphone de M. Fèdre, sans passer par Ariane.
— Allô, Hector, voilà, ce sera rendu le 5 novembre. A 10 heures à mon cabinet? Euh, c’est peut-être un peu tôt. Plus pratique pour se garer que l’après-midi? Evidemment, c’est une bonne raison. Attention, cher ami, il faut tout de même que je vous répète que si l’arrêt est cassé, ça repart pour un tour… Non, devant une autre cour d’appel… Je ne sais pas moi, c’est comme ça. Bon, en attendant, essayez de vous distraire, allez au cinéma il y a une rétrospective de l’œuvre des Monty Python quelque part dans le Ve. Renseignez-vous, allez, Hector, d’ici là si vous avez des questions, n’hésitez pas à m’appeler.

10 heures : M. Fèdre
Comme convenu ce lundi 5 novembre, Ariane va ouvrir la porte.
— Bonjour monsieur Fèdre, voulez-vous un café?
— Un café? Pour quoi faire, vous ne m’en avez jamais proposé! Vous avez une mauvaise nouvelle à m’annoncer?
— Je ne suis pas au courant, monsieur Fèdre, c’était juste parce que nous venons d’acheter une machine.
Ariane, dépitée peut-être, indifférente sûrement, lui indique la salle d’attente. Hector marmonna : «Je connais le chemin.»
Je l’ai laissé une vingtaine de minutes dans la salle d’attente, en espérant qu’il trouverait un magazine qui le détendrait. Lorsque je suis venu le chercher, derrière un nuage de fumée assez dense, j’ai distingué un Hector plus gris, plus fragile encore qu’avant les vacances.
— Bonjour Maître, pour une fois que je suis à l’heure (une place miraculeuse), c’est vous qui êtes en retard! Quelles sont les nouvelles?
— Vous allez être déçu, mon ami, mais je viens d’apprendre que la décision ne sera rendue que vendredi, le 9 novembre donc. J’ai essayé de vous téléphoner chez vous, mais vous étiez déjà parti.
Hector Fèdre, en victime professionnelle, me dit simplement :
— Est-ce de bon augure, Maître?
Je lui rétorquai qu’il était impossible de répondre à cette question. Je lui demandai :
— Alors, mon ami, vous avez suivi mon conseil? Vous êtes allé revoir quelques Monty Python?
D’une voix presque inaudible, Hector bredouilla :
— Non, dans le Ve, on ne peut pas se garer.
Comment n’y avais-je pas pensé?
Je me levai pour signifier à Hector qu’il n’était pas nécessaire de prolonger cet entretien. Je lui proposai de se voir le 9 novembre, à midi. Hector, engoncé dans le pardessus qu’il n’avait pas voulu quitter se leva à son tour, lourdement, ce qui fragilisa un peu plus la chaise déjà chancelante sur laquelle il était assis. Il ne sortit pas de ticket de métro, j’en conclus qu’il prendrait un taxi.
— A vendredi, Hector.
— A vendredi, Maître.
Ainsi va la vie d’un avocat. D’échéance en échéance. Je suis l’artisan d’une poignée de combats gagnés, je suis aussi le compagnon des mauvais jours, des jours où l’on appelle le client pour lui dire : «Cette fois-ci, c’est définitif, nous avons perdu.» J’aime ce «nous». Il rend plus douce la défaite, la victime se sent moins seule, moins incomprise. Car pour celui qui perd un procès, il y a forcément un malentendu. Une antipathie personnelle de la part des magistrats, ou pire d’un magistrat, d’un seul. Et, de toute façon, le premier responsable si par un échec l’affaire (qui peut être l’histoire d’une vie) se termine, c’est moi, c’est-à-dire nous, les avocats. En revanche, en cas de victoire, c’est parce que la cause était juste. Parce que la société a donné raison à la justice et réciproquement. Certes, on nous remercie, mais on nous oublie aussi vite qu’on se souvient de nous longtemps si nous perdons une affaire. Pour revenir une dernière fois à Hector Fèdre avant notre prochain rendez-vous, je serai pour lui à jamais un compagnon d’infortune, si je gagne. Si je perds, je ferai partie, même à mon insu, d’un complot souterrain, abstrait. Les clients veulent oublier ce moment difficile de leur vie où l’on met en péril un équilibre personnel, financier, immobilier.
En cela mes deux vies se rejoignent. Le patient guéri, s’il croise dans une file d’attente de cinéma son psychanalyste, peut ne pas le reconnaître. Il sera sincère en voulant oublier ce témoin des jours désespérés.
Hector Fèdre reviendra donc vendredi. Vendredi il saura s’il a été compris. Vendredi, il me détestera et me soupçonnera d’avoir, derrière son dos, transigé avec Prudence. Vendredi, il me fera livrer un nouveau melon confit, peut-être plus gros encore que le précédent. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que vendredi, c’est shabbat.
Pour le moment, nous sommes lundi et j’ai rendez-vous à midi avec Mme Gide. Arlette Gide.

— Allô?
— C’est moi.
— Oui, j’attendais.
— Tu es seule?
— Non.
— Tu as eu mal?
— Non, même plus.
— …
— L’aiguille était fine, ça a duré cinq heures.
— Tu ne t’es pas trop ennuyée?
— Non, j’ai parlé avec les autres, et j’ai bouffé des sablés qu’une bénévole qui ne doit pas savoir quoi faire de sa vie, est venue nous apporter.
— A tout à l’heure.
— A tout à l’heure.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18