Premiers chapitres
Nadine Gordimer

Bouge-toi !

Traduit de l'anglais par Georges Lory
Nadine Gordimer, née en 1923, reçoit le Nobel de littérature en 1991. Elle a écrit quatorze romans dont Un amant de fortune (Grasset 2002) et des recueils nouvelles, dont Pillage (Grasset, 2004). Elle a beaucoup voyagé, mais l'Afrique du Sud reste sa source d'inspiration.
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Jeu d'enfant


e balayeur des rues cinglant les feuilles mortes hors du caniveau, personne d'autre.
Les voisins auraient pu voir, mais un mi-lieu de matinée, en semaine, tout le monde devait être au travail ou vaquant aux occupa-tions quotidiennes.
Elle se tient à l'entrée du portail des pa-rents quand il arrive, réussissant à lui sourire, ils prennent vite le parti de rire, d'accepter la situation bizarrement absurde (mais tempo-raire) qui leur interdit de s'étreindre. Il y a moins d'émotion à renoncer à une accolade qu'à une embrassade. Tout respire l'ordinaire. Le balayeur s'en va, poussant devant lui la fin de l'été.
Rayonnant.
Littéralement rayonnant. Il n'irradie pas la lumière comme ces saints peints avec leur auréole. Il rayonne d'un danger invisible, issu d'une substance destructrice envoyée pour combattre ce qui le dévastait. Qui l'avait pris à la gorge. Cancer de la thyroïde. Mis en isolement à l'hôpital. Réduit au silence ; un temps il n'a plus eu de voix, vraiment muet. Cordes vocales touchées. Il demeure, encore, sans contrôle sur ce et ceux qu'il touche, radioactif.
Tout doit respirer l'ordinaire.
S'appeler de la fenêtre d'une voiture à l'autre : a-t-elle pensé à son ordinateur portable ? Quelques cassettes ? Et ses Adi-das ? Au livre sur le comportement des éléphants déplacés, entamé avant de retour-ner à l'hôpital ? Berenice - Benni - pourquoi les parents affublent-ils leurs enfants de prénoms fantaisistes - lui a préparé son sac. Elle a pleuré en prenant des décisions à sa place, ajoutant ci, retirant ça. Elle ne se borne pas à se souvenir : elle sait intimement ce dont il a besoin, ce qui va lui manquer. Dans un des livres il trouvera une photo d'elle qu'il aime tout particulièrement, il l'avait prise avant que leur histoire d'amour ne se transforme en mariage. Il y a aussi un instantané du garçon, bébé.
Sa mère est allée le chercher à l'hôpital. Il a ouvert la porte arrière pour s'asseoir dans la voiture, d'emblée il doit apprendre à se conduire, en faire pour l'heure une habitude, mais sa mère est comme lui (inversion de l'ordre des caractéristiques innées), elle a décidé de sa propre ligne de conduite face à la menace qu'il représente. Elle se penche pour ouvrir la portière du passager et tapote le siège de manière autoritaire.
Il a femme et enfant.
Quelles vies valent moins que la leur, quels risques ?
Les parents sont responsables de la mise au monde de leur progéniture, délibérément ou sans y penser, mais par un engagement non écrit, la vie de leur enfant, et plus tard celle de l'enfant de leur enfant, devient plus précieuse que la vie des géniteurs.

Ainsi Paul - c'est lui, le fils - rentre à la maison - bien différemment pour l'instant, oui vraiment - son ancienne maison, celle de ses parents.
Lyndsay et Adrian ne sont pas âgés. L'échelle du vieillissement s'est allongée depuis que science médicale, exercice raisonnable et régime équilibré permettent aux individus de pousser plus jeunes et plus longtemps avant de disparaître dans le mystère du sommet. (Tré-passer est un euphémisme, passer où ?) Impensable que ce fils puisse les précéder tout là-haut. Son père, sur le point de quitter la direction d'une usine de véhicules et de matériel agricoles, affiche ses soixante-cinq ans vigoureux. Sa mère, cinquante-neuf ans et en paraissant dix de moins, beauté naturelle sans penchant pour les liftings, se demande si elle doit abandonner sa participation à un cabinet d'avocats afin de suivre son partenaire dans cette nouvelle étape de leur existence.
Le chien lui saute dessus et le caresse, renifle l'odeur froide d'hôpital qui imprègne son fourre-tout et la valise remplie par sa femme des affaires dont il aura besoin, pense-t-elle, dans sa nouvelle vie ici, dans cette phase de son existence. - Quelle chambre ? - Pas sa vieille chambre, mais celle de sa sœur transformée en bureau où son père s'apprête à concentrer ses centres d'intérêt en vue de la retraite. La sœur et le frère n'ont que douze mois d'écart, en raison de la passion excessive de leurs jeunes parents ou d'une confiance erronée dans les effets contraceptifs de l'allaitement maternel - Lyndsay rit encore de son ignorance et de l'opportunisme des naissances rapprochées ! Ils ont deux autres sœurs, biologiquement mieux espacées. Il n'a pas de frère.
Il est unique.

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