Adrien Goetz
Le coiffeur de Chateaubriand
Adrien Goetz a reçu le prix des Deux Magots et
le prix Roger Nimier pour son roman La Dormeuse de Naples.
Intrigue à l'anglaise est son deuxième roman
chez Grasset, après A bas la nuit (avril 2006) et
Intrigue à Versaille (2009).
'ignorais l'existence
des armes silencieuses. C'est une spécialité des Anglais.
Je viens de trouver celle qui me convient, chez l'arquebusier Le
Page, au Palais-Royal. Je crois entendre Sophie travailler son piano,
une suite de morceaux très difficiles de Ludwig van Beethoven,
Les Créatures de Prométhée. C'est un ballet
romantique dont le livret est incompréhensible. Je ne sais
qui sont ces mannequins et ces pantins qui dansent sous la lune
et auxquels Prométhée doit donner, avec une part du
feu qu'il a volé au Ciel, l'étincelle de la vie.
Sur le fusil que le commis de Le Page m'a vendu, on peut visser
un réservoir. Il contient de l'air sous pression et il peut
être, m'a dit l'homme de l'art, dissimulé dans la crosse
ou prendre la forme d'une sphère de cuivre fixée par
une vis, aisément escamotable. Il est rempli d'air grâce
à un soufflet de forge adapté, très joli. Les
premiers tirs sont les plus puissants et peuvent tuer. Ces armes
ont été autrefois prohibées, elles étaient
la providence des braconniers. Elles ont été souvent
maquillées en fusils classiques.
Je n'ai pas osé dire que je n'avais jamais fait feu de ma
vie. Je suis coiffeur.
En écoutant le vendeur, j'étais impatient d'essayer.
Il était fier de ce qu'il me proposait. Seule la maison Le
Page les vend à Paris. Ces armes sont terribles : impossible
de savoir d'où le coup est parti. Elles ont toutefois, dans
le royaume de France, un cours tout à fait légal puisque
l'arquebusier a eu l'idée de les baptiser " carabines
de jardin ", comme ces pistolets plus légers qui servent,
m'a-t-il dit, au tir sur cible ou à tuer les petits oiseaux.
Le Page commande les siennes à Londres ; l'adresse de son
fournisseur est écrite en lettres d'or dans la feutrine de
la boîte élégante que je viens d'apporter à
la maison : " Joseph Charles Reilly - 316, High Holborn. "
Ma décision est prise. Reste à ne pas rater ma cible.
Il doit mourir sans que je puisse être inquiété.
Pendant les huit ans où j'ai été " Adolphe
Pâques, le coiffeur de Chateaubriand ", je n'ai pas jeté
un seul de ses cheveux. Le tas de pages manuscrites de ses Mémoires
a grandi au même rythme que la masse des mèches, de
plus en plus blanches, que je conservais chez moi. Dans mes rêves,
feuillets et boucles s'équilibraient sur les plateaux d'or
d'une balance, entre les nuages du Ciel.
Coiffer François-René, vicomte de Chateaubriand, ancien
ministre, ancien ambassadeur, ancien pair de France, ancien jeune
homme désespéré, n'était pas facile.
Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il
semble décoiffé.
Donner l'air ébouriffé à un grand homme qui
a l'habitude de rabattre sa dernière mèche sur le
dessus du crâne, c'est un exploit. Il voulait toujours ressembler
à son portrait par Girodet, le visage bruni par le soleil
d'Orient, tête en bataille, main sur le cur, dans les
ruines de Rome. Comme si le vent qui souffle aux environs du Colisée
le portait encore, ce vent de l'histoire et de l'Italie ; alors
que, dans ses dernières années, il marchait à
petits pas, sur le pavé de la rue du Bac. Je revois sa redingote
marron élimée, ses manchettes tachées de chocolat,
ses pantoufles.
J'ai aimé m'occuper de mon écrivain, le faire se redresser,
lui donner le bras sous le porche, l'aider à répondre
aux gens qui l'arrêtaient pour lui dire qu'ils l'avaient lu
et qu'ils avaient pleuré.
Quand j'allais fixer les papillotes de Mme Récamier, la plus
belle femme du monde, qui vieillissait aveugle dans son salon de
l'Abbaye-aux-Bois, je m'arrêtais souvent, sous prétexte
de préparer mes instruments, pour scruter le portrait de
Girodet, accroché chez elle à la place d'honneur.
Le tableau avait été installé là après
la mort de Mme de Chateaubriand. Je l'avais longtemps vu rue du
Bac, chez l'écrivain, sans trop oser m'attarder. C'est un
chef-d'uvre. J'avais la charge d'entretenir la ressemblance
du modèle, travail plus difficile que celui du peintre.
Ma vie tranquille avait trouvé une inspiration nouvelle,
rien ne laissait présager qu'elle allait s'accélérer.
Je n'avais que des occupations bien convenables, plus cette fréquentation
exaltante, dont j'étais fier, mais dont je ne parlais pas
vraiment, de peur d'être moqué par ma femme et mes
amis pour mes passions littéraires, extravagantes chez un
coiffeur.
Chateaubriand aimait deux de ses portraits : celui de Girodet à
cause de sa jeunesse, des ruines de Rome et du ciel bleu, et un
autre, par je ne sais plus quel barbouilleur, un certain Laval je
crois, où il pose en grand uniforme de diplomate, couvert
de décorations, le manteau d'hermine, privilège des
pairs de France, jeté sur les épaules. Quand je le
rencontrai, il ressemblait encore un peu au second, mais de moins
en moins au premier. Il se faisait pommader et friser. Il torturait
sa dernière mèche. Je l'ai ramené à
la nature.
C'est ce que j'appelai ma révolution romantique : "
Monsieur, passeriez-vous vos phrases au fer à friser ? "
Ce mot lui plut. C'était une des premières fois, je
me souviens que j'avais été frappé par l'odeur
de chocolat chaud qui flottait dans la maison. Il rit. J'avais compris
tout de suite ce qui n'allait pas. C'est pourquoi il se montra si
satisfait. Cela lança même, un temps, une vraie mode
chez les semi-chauves, qui voulurent tous se coiffer " à
la sans façon ", comme l'auteur d'Atala. J'opérais
sur lui une révolution capillaire - elle compta dans ce siècle
des révolutions.
En 1830, Victor Hugo, qui ne s'était pas encore laissé
pousser la barbe, avait pris la tête d'un bataillon de chevelus.
Ce fut la bataille d'Hernani, au cours de laquelle on cria "
Au cimetière les genoux ! " pour se moquer des chauves
défenseurs de l'alexandrin et du classicisme. Attraper une
" tête de genou " quand on a été "
le grand sachem du romantisme ", ainsi que me le dit un jour
M. Théophile Gautier, prince de l'hirsutisme, cela n'était
pas possible.
Ce fut ma révolte, sans pastiche ni postiche. Une invention
dans l'art du cheveu, qui vaut bien une nouvelle forme en poésie
ou en musique. Les caricaturistes se moquèrent de Chateaubriand.
Ils scalpèrent l'aïeul académicien. C'était
gagné. Face à Victor Hugo, qui perçait les
nuées, la tête de M. de Chateaubriand redevenait célèbre.
Le premier croquis fait de lui avec des houppes énormes,
qui s'écartaient comme les vagues de la mer Rouge pour laisser
passer Moïse, fit un tabac. Il me montra, triomphant, la page
du journal : " Mon petit Adolphe, je vous garde à vie
! Ma postérité vous devra beaucoup. Je ne veux plus
d'autre coiffeur. Jetons les fers à friser ! " C'est
ainsi que je m'occupai du grand homme de 1840 à sa mort,
en 1848, autre année de révolution.
Coiffer l'auteur d'Atala devenait, de mois en mois, plus ardu. Mon
butin de cheveux maigrissait. Le jour où je suis quand même
venu avec un postiche, il a éclaté de rire. Il était
assez bon garçon. Il me racontait comment avec Mathieu Molé,
au retour de l'émigration, ils étaient jeunes, ils
faisaient des batailles de seaux d'eau dans les greniers immenses
du château de Champlâtreux ; il était resté
farceur. Il arrosa le toupet avec la cuvette de sa toilette. Il
aurait pu le prendre plus mal. " Laissons cela à Rossini
", me dit-il. Pour Rossini, le " toupet " était
essentiel. Il fallait qu'il tienne bon quand il dirigeait son orchestre,
dans ses fulgurantes accélérations, son vent de l'histoire
à lui. Il se démenait, un diable, suant et gesticulant.
La garniture de crâne risquait de bouger, pire, de glisser.
C'était un de mes confrères de la rue des Martyrs,
Léopold, qui s'occupait de lisser le cygne de Pesaro. Il
le remplumait. Quand il parlait du toupet qu'il fallait pour résister
à un crescendo rossinien, on aurait pu le prendre pour M.
Fétis en personne ou quelque autre de nos meilleurs critiques
de musique. Un jour, en riant, Léopold me demanda de lui
donner quelques mèches de M. de Chateaubriand pour garnir
la houppe de Rossini. Je refusai, un vrai sacrilège.
Quand je coiffais Chateaubriand, j'étais, comme avec les
autres, d'une rigueur extrême. L'impression de désordre
ne s'improvise pas. Il y faut des années d'étude,
du temps, de la pratique, une méthode. Et puis, je l'aimais.
J'avais peur aussi de lui déplaire, qu'il ne choisisse un
autre figaro. Il avait soixante-douze ans, âge de caprices.
J'en avais vingt-quatre, âge sérieux.
Depuis mes débuts, j'ai fait ma réputation avec mon
balai. Pour séduire un grand homme, il faut plaire à
sa femme, ou à celle qui tient son ménage. Je ne leur
disais pas qu'en secret je dévorais des livres comme un furieux.
Quand Céleste de Chateaubriand vit que je ne laissais pas
un seul cheveu sur ses tapis, elle dut me recommander avec flamme
à son mari. Elle n'aimait rien tant que la perfection de
leur intérieur.
Il l'appelait " la fée aux miettes ". Elle rangeait
tout. Elle était menue, vive, drôle, avec des dentelles
très soignées de Malines, d'Alençon, de Venise.
Elle savait qu'ils possédaient de fort belles choses, des
tableaux de maître, des cadeaux du roi de France, de la duchesse
de Berry, de l'Empereur de toutes les Russies. Elle se souvenait
aussi de leurs mauvaises époques, de la Révolution,
quand Chateaubriand avait émigré en Angleterre et
qu'elle se cachait à Jersey. Le temps des privations était
revenu des années plus tard comme la mauvaise grêle.
Il avait dû abandonner son traitement de ministre et sa pension
de pair de France, vendre leur si joli domaine de la Vallée-aux-Loups
à Châtenay. Céleste avait appris à se
contenter de ce qu'on lui donnait, mais aussi à ne tolérer
aucune négligence. Elle dut lui dire quelque chose à
mon sujet car, un matin, au début de notre aventure, il se
moqua de moi :
" Tu es vraiment, Adolphe, l'Attila de la coiffure. Céleste
me l'a dit : là où tu passes, pas un cheveu ne dépasse.
"
J'avais ma brosse, ma balayette en argent dont le duc de B., mon
précédent maître - si je puis employer ce mot,
je n'étais pas son domestique -, m'avait donné l'idée
car il s'en trouvait toujours sur les tables de ses dîners.
Le duc de B. appartenait à la branche cadette d'une famille
régnante. Il a lancé ma carrière. Surtout,
j'avais ma boîte, en acajou, assez grande, un rectangle un
peu allongé, qui devait être une ancienne boîte
à gants dont ma femme ne se servait plus.
Après l'opération de coiffure, M. de Chateaubriand
prenait un bain parfumé, en ayant garde de ne pas modifier
l'équilibre de mon chef-d'uvre, que je renouvelais
tous les quinze jours, parfois chaque semaine. Je sortais, emportant
mon coffret, un trésor.
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