Adrien Goetz
Intrigue à Versaille
Adrien Goetz a reçu le prix des Deux Magots et le prix Roger
Nimier pour son roman La Dormeuse de Naples. Intrigue
à l'anglaise est son deuxième roman chez Grasset,
après A bas la nuit (avril 2006).
PREMIÈRE PARTIE
Des fontaines d'eau vive
1
Conservatrice à tout faire
Château de Versailles,
lundi 22 novembre 1999, 8 h 15
énélope
galope. Elle ne voit déjà plus l'entrée solennelle
du pavillon Dufour, les marches de pierre grise, la porte des conservateurs
et du personnel, les hautes boiseries blanches qui cachent l'ascenseur.
Nouveau poste, nouveau lieu, enthousiasme : elle respire l'air glacé
avec bonheur.
Elle arrive le plus tôt possible, avant les autres conservateurs,
mais en même temps que la secrétaire du président
Vaucanson. Elle a fait un détour pour saluer les surveillants
de service de l'autre côté de la cour, derrière
leur banque d'accueil en bois grand style Réunion des musées
nationaux. Le QG de sécurité du château, mal
commode, ouvre sur la cour. Ça sent le café noir.
Le matin, devant la porte rouge du monte-charge, les pompiers plaisantent.
Aucun des membres du " personnel scientifique " n'est
encore là, même ceux qui logent sur place. Pénélope
refuse une tasse en souriant.
Aile des Ministres côté midi ; aile des Ministres côté
nord ; pavillon Gabriel ; pavillon Dufour, cour de Marbre. Wandrille
lui a dit qu'elle rebondissait entre les bras de briques et de pierres
qui enserrent la cour d'honneur comme une boule dans un flipper.
Elle n'est pas certaine que c'était un compliment. Elle a
pourtant maigri. Elle passe la journée au bureau, part bonne
dernière. Elle apprend vite : dans un nouveau poste, on est
toujours un imposteur au début. Elle a horreur de ça.
Elle s'est juré que cette phase serait la plus brève
possible. Entre deux rendez-vous, elle dévore les inventaires
des collections, avale les quatre volumes du catalogue des peintures,
les livres consacrés au mobilier royal, les notes de ses
collègues conservateurs, les rapports d'activité des
années passées, les articles savants. Elle a commencé
depuis deux mois, dès qu'elle a appris son affectation. Elle
lit les mémoires du comte de Tilly, les souvenirs de Félix,
comte d'Hézecques, bien moins connus, elle ouvre au hasard,
chaque soir, un volume de Saint-Simon, ou les lettres de la princesse
Palatine, pour sentir l'esprit de la cour. L'avantage d'avoir préparé
le concours qui permet, chaque année, à trois ou quatre
étudiants en histoire de l'art de devenir conservateurs du
patrimoine dans la spécialité qui s'intitule "
Musées-État ", c'est de savoir travailler à
toute allure. Et des lectures de fraîche date, ça permet
parfois de bluffer de vieux spécialistes qui ne se souviennent
plus très bien. Elle déjeune tous les jours avec un
interlocuteur différent, veut tout savoir et connaître
tout le monde. Si cette boulimie pouvait ne pas s'accompagner de
tablettes de chocolat au lait, elle se sentirait heureuse.
L'agenda de Pénélope, dix jours après ses débuts
à Versailles, ressemble à un grimoire de sorcière.
Sa tête ébouriffée, pense-t-elle, est assortie.
À qui pourrait-elle bien demander l'adresse d'un bon coiffeur
dans cette ville ?
Elle salue Marie-Agnès, elle-même coiffée comme
Marie-Antoinette à l'échafaud, qui filtre les communications
avec une astuce de première dame d'honneur. Elle lance un
regard essoufflé au grand portrait de Soufflot. Que fait
dans le vestibule ce tableau montrant l'architecte du Panthéon
? Un accrochage provisoire des années 1970 qui a dû
perdurer.
Pénélope dispose d'un morceau de bureau depuis la
veille, d'un téléphone, de vingt pour cent du temps
de la secrétaire de l'étage, Vanessa, qui a été
reine de la Mirabelle à Metz en 1991, ce dont témoigne
un article jauni et encadré. Vanessa lorgne la place de Marie-Agnès.
Tout le monde a voulu prendre rendez-vous avec Pénélope.
Nouvelle venue dans cette nasse qui aimerait tant jouer au marigot,
elle a beaucoup de succès avec les crabes, vieux et jeunes,
qui sont tous venus faire leurs numéros de crocodiles devant
la débutante. On lui a proposé pour son nouvel appartement
un réfrigérateur hors d'âge, deux tapis, des
tabourets en plastique. Elle a rencontré le jour de son arrivée
le lointain président, fort aimable, Aloïs Vaucanson,
conseiller d'État et bibliophile compulsif.
Elle n'a pas réussi à voir le directeur scientifique
de l'institution, son vrai patron, Paul Daret, un conservateur général
qui, après une carrière immobile, n'attend plus que
sa prochaine retraite. Il laisse agir ses équipes, apparaît
peu, vit dans un appartement en ville avec une universitaire qui
enseigne la chimie à Censier. Depuis deux ou trois ans, on
le croise moins dans les salles. Il soigne ses rhumatismes, enchaînant
les cures de trois semaines et les récupérations de
jours de vacances. Il ne rentrera que début janvier. La question
du choix de son successeur se pose à voix basse.
Pénélope sympathise avec le conservateur dont elle
dépend, M. Bonlarron, débonnaire roi Babar, capable
de réciter à l'endroit et à l'envers la liste
des meubles importants qui se trouvaient à Versailles avant
la Révolution. À deux ans de la retraite il se sent
libre de tout dire, puisque le poste de Daret ne sera pas pour lui.
Il se glorifie de tout ce qu'il " a fait rentrer ", brebis
égarées retrouvées le plus souvent chez des
milliardaires, qu'il eut ainsi, au fil des ans, l'illusion de fréquenter
un peu - consolation mondaine de son maigre salaire. Il trace dans
l'air, avec les gants blancs qu'il porte toujours pour ne pas abîmer
ses consoles, un signe d'impuissance et ponctue : " On en est
là ! "
Restent les autres : la conservatrice du musée des Carrosses,
dite " la cinquième roue ", en dépression,
et deux conservateurs en chef qui ont tout de suite eu l'air d'adorer
Pénélope. La première est une dame à
chignon en forme de brioche laquée, très solide, comme
seuls quelques coiffeurs du VIIe arrondissement de Paris et des
bonnes paroisses de Versailles en réussissent encore. Elle
se nomme Simone Rapière. Bonlarron, charitable, a donné
à Pénélope le nom du coiffeur, chez Léonard,
rue du Vieux-Versailles, qu'elle a noté avec attention. Plutôt
mourir. Cette Rapière a écrit une suite de livres
à l'eau de rose sur Marie-Antoinette. Elle porte depuis trente
ans les mêmes lunettes futuristes en forme de Minitel. Tout
le monde l'appelle Chignon-Brioche comme si elle était une
vieille dame charmante, alors que c'est une teigne.
Son allié dans la place est un autre conservateur en chef,
quarante-cinq ans, toujours en congé lui aussi pour diverses
maladies bénignes, qui tente des effets de gilet brodé
et organise des expositions d'éventails au musée Lambinet,
le musée municipal de Versailles, éternel oublié
des cars de touristes. Il prépare une sélection de
boîtes en or " qu'il ne faut pas confondre avec les tabatières
", de porte-bouquets et de pistolets à parfum. Il a
son public. Il s'appelle Augustin de Latouille, un nom qui, dit
son ami Bonlarron, " ne figure même pas dans le dictionnaire
de la fausse noblesse ". Les rangs de la conservation sont
dégarnis : deux postes restent encore à pourvoir,
un pour les peintures, un pour les sculptures. Depuis six mois,
personne n'a été nommé. La crainte est que
le ministère ne les renouvelle pas. C'est un bon sujet de
conversation.
Fermant la marche, les membres du service de restauration des uvres,
qui veulent tous avoir les mêmes prérogatives que les
conservateurs. Ils ont placardé dans un coin de leur atelier
la Charte de la conservation-restauration, premier pas vers le titre,
admis dans certains pays, de conservateur-restaurateur. Heureusement
que personne parmi eux n'est armé le matin quand ils arrivent
au travail.
Face à cette garde sacrée, l'architecte en chef du
domaine, tout-puissant, ses adjoints au nombre mal défini,
et aussi les secrétaires, guides, porte-plumeaux, agents
de surveillance menaçant grève, vigiles n'obéissant
qu'au commissariat de police, pompiers logés dans la caserne
qui dépend de l'hôtel de ville, monument républicain
plus haut que le château : la litanie des contre-pouvoirs
Les architectes pensent, à bon droit quand on regarde les
budgets, que la vraie puissance, à Versailles, c'est eux
: les conservateurs sont là pour mettre des fleurs dans les
vases, ce qu'ils n'osent pas faire, et des rideaux aux fenêtres,
ce en quoi ils excellent. Bonlarron, achevant ce tableau qu'il brossait
à plaisir pour Pénélope le premier jour, fermant
les yeux et plein d'onction, la voix une octave trop haut, avait
conclu : " Et l'on pouvait dire d'eux ce que l'on disait des
premiers chrétiens : voyez comme ils s'aiment. "
Le générique de cette superproduction figure sur une
brochure photocopiée sous le titre d'organigramme - chacun
serre les dents, fronce le sourcil, ouvre la bouche
Pénélope
y a été intégrée la veille ; la paupière
gauche mi-close, elle ressemble au maréchal Koutouzov, furieux
de n'avoir pas été consulté avant la bataille,
dans un film historique soviétique.
Aujourd'hui, elle doit recevoir Zoran, un de ses vieux amis conservateur
au Centre Pompidou, qui vient lui présenter un projet d'art
contemporain, puis un industriel chinois qui veut devenir mécène,
puis Thérèse de Saint-Méloir, présidente
du cercle légitimiste des Yvelines, puis passer chez elle
pour y retrouver un plombier qui semble bien être un escroc,
puis participer au comité de pilotage du colloque "
La société de cour en Europe au miroir de la nouvelle
histoire diplomatique ", avec des professeurs de l'université
de Saint-Quentin-en-Yvelines, enfin, bonheur, dîner, ouf :
Wandrille !
Lorsque le président de Versailles l'a reçue, dans
son beau bureau en lanterne au dernier étage du pavillon
Dufour mitraillé par le soleil d'hiver, elle a bien saisi
qu'il lui donnait, pour déblayer, en plus de ses minces fonctions
officielles, tout ce dont aucun de ses collègues ne voulait.
Wandrille l'a tout de suite compris, du haut de son loft familial
de la place des Vosges, que son " grand patron " de père
avait eu l'heureuse idée d'acheter avant la réhabilitation
du quartier du Marais :
" Ils avaient juste besoin d'une Cosette, d'une bonne à
tout faire. Ils se gardent leurs sacro-saintes acquisitions de mobilier
de provenance royâââle, les visites de stars incognito,
les expositions falbalas inaugurées par la reine de Danemark
ou la reine de Suède, le gala annuel de l'association pour
l'enfance de Mme Giscard d'Estaing
J'y suis allé quand
j'étais petit. Tous ces salons chargés, cet opéra
tape-à-l'il, tu vas t'amuser ! Quand les vapeurs de
Shalimar se mêlent aux relents doucereux de la naphtaline
des smokings sortis de leurs housses, le bouquet enivrant des soirées
versaillaises, ça m'avait rendu malade.
- C'est pour ça que, depuis, tu sors très peu.
- Pour le tout-venant, les importuns et les corvées, les
projets foireux, les légitimistes, les orléanistes,
les bonapartistes et l'art contemporain qu'ils ont tous en horreur,
j'oublie le sapin de Noël et le spectacle de la fête
du personnel, il leur fallait une petite fée. Une Pénélope.
"
Wandrille voit clair, particulièrement sur les sujets qui
lui échappent, à force de lire tous les magazines
pour écrire sa chronique hebdomadaire. Autrefois, c'était
sur la télévision, maintenant, il a droit aux sujets
de société. Pénélope, depuis presque
cinq ans qu'ils vivent ensemble sans jamais habiter sous le même
toit, aime sa manière de peindre les situations, habitude
de billettiste.
Le coup de génie du président Vaucanson a été
de faire créer ce poste : conservateur chargé des
textiles. Un conservateur de plus, c'est une victoire, et Pénélope
a été accueillie en triomphe, jeune femme radieuse
et pétillante portant sa paire de lunettes dans les cheveux
comme un diadème, entrant à Versailles dans un carrosse
à huit chevaux : Mlle de La Vallière durant les fêtes
de l'Isle enchantée, Marie-Angélique de Scoraille
de Roussille, demoiselle de Fontanges, au temps de son éphémère
éclat. Ils ne se doutent pas, les pauvres, pense-t-elle,
qu'elle aura le cuir et l'endurance d'une Mme de Maintenon. À
Versailles, il faut durer. Les enterrer tous. Ce que Louis XIV avait
si bien su faire, appuyé sur sa vieille ripopée.
Pénélope est contente de dépendre du conservateur
chargé du mobilier, ce Bonlarron, qui a écrit les
deux livres de référence et dont les mi-bas en soie
sont célèbres dans tout le milieu, " toujours
prêt à se laisser crucifier pourvu que ce soit à
côté du Christ ". C'est lui-même, bien sûr,
qui lui a servi cette plaisanterie de bon ton et bien patinée.
Il a insisté pour lui faire goûter un whisky très
ancien qu'il cache dans un placard, détail qui a achevé
de convaincre Wandrille qu'il était fréquentable.
Ses bonnes bouteilles sont son seul luxe : il porte des vestes plus
vieilles encore, des chemises élimées, fume les cigarettes
les moins chères.
Pénélope se sert du café. À Versailles,
pas de cafetière automatique. L'eau chaude passe dans un
filtre en papier recyclé. Pénélope verse le
résultat de cette opération alchimique dans un cadeau
de la Manufacture nationale de Sèvres, réédition
à l'identique du bol de Marie-Antoinette dessiné pour
la laiterie de Rambouillet. Un bol dont la tradition affirme qu'il
a été moulé sur le sein de la Reine, un bol-sein.
" Un sein-bol ", se dit Pénélope, ravie
de son nouveau statut.
Wandrille, à ce mot, téléphone :
" Dis-moi que j'inaugure ton nouveau numéro ! Tu es
folle d'être déjà à ton bureau à
cette heure-ci, il ne faut pas les habituer !
- Toi qui n'es jamais levé avant 9 heures ! Tu es malade
?
- Je suis avant tout télépathe, j'ai senti que tu
avais besoin de me parler. Je me trompe ? Ça y est, tu es
installée, ils ont bien voulu pousser trois piles de catalogues
pour poser un ordinateur Honeywell Bull des années héroïques
?
- J'ai dû apporter le mien, c'est la misère informatique
ici, tu sais.
- Tu as acheté le frigo orange qu'on te proposait ? Je serais
toi je dirais oui ! Les accessoires vintage, c'est le top ! J'ai
une nouvelle fantastique à te donner, mais par téléphone
je ne peux pas. J'ai été mis sur écoute ce
matin, par mesure de sécurité. Tu sais, je dois être
protégé par le GPHP, c'est la loi.
- Qui donc veut te protéger ? HP, c'est un hôpital
psychiatrique
- Le Groupe de protection des hautes personnalités, je cite,
je n'y suis pour rien. Un corps d'élite
- J'imagine.
-
qui dépend du ministère de l'Intérieur,
je t'expliquerai. Si je viens te voir à l'heure du goûter,
tu auras fini ?
- Viens. Sans le GPHP.
- Promis, je les sème. Pour toi. Tu ne vas pas me reconnaître.
Et si je viens plus tôt ? "
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