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Natalia Ginzburg
Les mots de la tribu
Natalia Ginzburg (1916-1991) est née d'un père
juif et d'une mère protestante. Un de ses frères a
un temps vécu avec la fille de Modigliani, sa sur s'est
mariée à Adriano Olivetti, l'industriel des machines
à écrire. Elle-même a épousé Leone
Ginzburg, essayiste et critique. Arrêté par les Allemands,
celui-ci meurt sous la torture en 1944. Quant à Natalia,
elle est l'auteur d'une uvre ironique, âpre et altière.
Leur fils Carlo Ginzburg est devenu un historien de réputation
internationale.
la maison, quand j'étais
petite, il nous arrivait parfois, à mes frères ou
à moi, pendant les repas, de renverser un verre sur la table
ou de laisser tomber un contenu, mon père tonitruait alors
:
- Ne faites pas d'inconvenances !
Quand nous trempions du pain dans la sauce, il criait :
- Ne léchez pas vos assiettes ! Ne faites pas de souillonneries
! Ne faites pas de lavasseries !
Etaient également souillonneries et lavasseries, aux yeux
de mon père, les tableaux modernes, qu'il ne pouvait souffrir.
Il disait :
- Vous autres, vous ne savez pas vous tenir à table, on ne
peut pas vous sortir !
Et il disait :
- Vous autres, avec vos souillonneries, si vous étiez à
une table d'hôte en Angleterre, on vous chasserait tout de
suite.
Il avait, de l'Angleterre la plus haute estime. Il la considérait
comme le plus bel exemple de civilisation qui soit au monde.
Il avait coutume, à table, de faire des commentaires sur
les personnes qu'il avait vues dans la journée. Il était
très sévère dans ses jugements et traitait
tout le monde de stupide. Un être stupide était un
" simplet ".
- Il m'a l'air d'un beau simplet, disait-il en parlant d'une de
ses nouvelles connaissances.
Mon père ne méprisait pas seulement les " simplets
" mais aussi les " nègres ". Etait "
nègre " quiconque avait des manières maladroites,
empruntées et timides, quiconque s'habillait sans souci d'à-propos,
quiconque ne faisait pas de la montagne ou ne connaissait pas les
langues. Mon père définissait du mot " nègrerie
" tous nos actes ou gestes malheureux.
- Ne vous tenez pas comme des nègres ! Ne faites pas de nègreries,
nous disait-il continuellement.
Vaste était la gamme des " nègreries ".
C'était " nègrerie " que de porter des chaussures
de ville en excursion ; d'engager la conversation, dans le train
ou dans la rue, avec un compagnon de voyage ou un passant ; d'échanger
des propos par la fenêtre avec ses voisins ; d'enlever ses
chaussures dans le salon pour se réchauffer les pieds sur
le radiateur ; de se plaindre, en montagne, de la soif, de la fatigue
ou des ampoules aux pieds ; d'emporter, en excursion, des plats
cuits et gras, et des serviettes pour s'essuyer les doigts.
Seule était autorisée une catégorie bien déterminée
de vivres, à savoir : fontina , confitures, poires, ufs
durs. En fait de boisson, nous avions droit seulement au thé,
que mon père préparait lui-même sur son réchaud
à alcool. L'expression sourcilleuse, il penchait sur le réchaud
sa longue tête aux cheveux roux coupés en brosse ;
pour protéger la flamme du vent, il la couvrait des pans
de sa veste, une veste de couleur rouille, pelée et roussie
aux poches, qu'il portait toujours en montagne.
En excursion, nous n'avions pas droit au cognac ni au sucre en morceaux,
tout juste bon " pour les nègres " comme disait
mon père ; nous ne pouvions pas non plus nous arrêter
dans les chalets pour goûter, c'eût été
une " nègrerie ". Mais c'était nègrerie
aussi que de se protéger du soleil avec un foulard ou un
chapeau de paille, de s'abriter de la pluie sous des capuchons imperméables
ou d'oser nouer une écharpe autour de son cou : toutes protections
chères à ma mère, qu'elle tentait le matin,
au moment de partir en excursion, de glisser dans le sac à
dos, au grand scandale de mon père qui s'empressait de les
envoyer au diable.
En excursion, nous autres, avec nos chaussures cloutées,
énormes, dures et lourdes comme du plomb, avec nos chaussettes
de laine et nos passe-montagnes, nos lunettes contre la réverbération
sur le front, et le soleil qui nous tapait en plein sur la tête,
nous regardions avec envie " les nègres " qui grimpaient
légèrement dans leurs sandales de tennis ou s'asseyaient
pour déguster de la crème fraîche aux tables
des chalets.
Ma mère appelait les excursions " le divertissement
que le diable a inventé pour ses enfants ", et elle
essayait toujours de rester à la maison, surtout quand il
s'agissait de manger dehors : en effet, elle n'aimait rien tant,
après manger, que de lire son journal et de faire un somme
sur le divan.
Nous passions toujours l'été en montagne. Nous prenions
une maison en location pour trois mois, de juillet à septembre.
Généralement ces maisons étaient loin de toute
agglomération ; mon père et mes frères devaient
donc, tous les jours, avec leur sac à dos, aller faire les
courses au village. Il n'y avait pas l'ombre d'un amusement ou d'une
distraction. Nous les enfants, nous passions nos soirées
à la maison, autour de la table, en compagnie de notre mère.
Quant à mon père, il se retirait pour lire dans l'angle
opposé de la maison ; de temps en temps il apparaissait sur
le seuil de la pièce où nous nous étions réunis
pour bavarder. Il avait l'air soupçonneux et courroucé
; il se plaignait à ma mère du désordre qu'avait
mis dans ses livres notre servante Natalina. " Ta chère
Natalina " disait-il. " Une démente ", disait-il,
sans se soucier du fait que Natalina, dans sa cuisine, pût
l'entendre. D'ailleurs Natalina était habituée à
l'expression " cette démente de Natalina " et elle
ne s'en offusquait plus.
Parfois, le soir, en montagne, mon père se préparait
pour des excursions ou ascensions. Agenouillé par terre,
il graissait mes chaussures et celles de mes frères avec
du gras de baleine ; il était convaincu qu'il était
le seul à savoir le faire. On entendait ensuite dans toute
la maison un grand bruit de ferraille : c'était lui qui cherchait
les crampons, les clous, les piolets.
- Où avez-vous fourré mon piolet ? tonnait-il. Lidia
! Lidia ! Où avez-vous fourré mon piolet ?
Il partait pour ses ascensions à quatre heures du matin,
parfois tout seul, parfois avec des amis guides ou avec mes frères
; le lendemain des ascensions, la fatigue le rendait inabordable
; le visage rouge et enflé en raison de la réverbération
du soleil sur les glaciers, les lèvres gercées et
sanguinolentes, le nez enduit d'une pommade jaune qui ressemblait
à du beurre, les sourcils froncés, le front lourd
d'orage et sillonné de rides, mon père lisait le journal
sans proférer un son : un rien suffisait à le faire
éclater dans une colère épouvantable. Au retour
des ascensions avec mes frères, mon père traitait
mes frères d'" andouilles " et de " nègres
" et il disait qu'aucun de ses enfants n'avait hérité
de sa passion pour la montagne, à l'exclusion de Gino, l'aîné
de nous tous, qui était un grand alpiniste et faisait, en
compagnie d'un ami, des cimes très dures ; mon père
parlait de Gino et de cet ami avec un mélange d'orgueil et
d'envie et il disait que, pour sa part, il n'avait plus beaucoup
de souffle parce qu'il vieillissait.
Mon frère Gino était, du reste, le fils préféré
de mon père, celui qui lui donnait toute satisfaction ; il
s'intéressait à l'histoire naturelle, il faisait collection
d'insectes, de cristaux et autres minéraux, et il était
très studieux. Par la suite, Gino fit des études d'ingénieur
; quand il rentrait à la maison après avoir passé
un examen et annonçait qu'il avait eu vingt, mon père
demandait :
- Tu n'as que vingt ? Pourquoi n'as-tu pas une mention ?
Et quand Gino revenait avec une mention, mon père disait
:
- Bah, l'examen était facile !
En montagne, quand il ne faisait point des ascensions ou excursions
qui duraient jusqu'au soir, mon père avait l'habitude d'aller
" marcher " tous les jours ; il partait le matin de bonne
heure, habillé comme pour une ascension mais sans cordes,
crampons ni piolet ; il s'en allait souvent seul parce que ma mère
et nous, nous étions à l'en croire, " des poltrons
", " des andouilles " et " des nègres
" ; il s'en allait les mains derrière le dos, la démarche
alourdie par les chaussures à clous, la pipe entre les dents.
Quelquefois, il obligeait ma mère à le suivre :
- Lidia ! Lidia ! tonitruait-il dès l'aube, allons marche
! Tu vas t'amollir à toujours rester sur l'herbe.
Ma mère le suivait, docile, légèrement à
distance, avec sa canne, son pull-over noué sur les hanches
et ses cheveux gris bouclés, très courts, en dépit
de la hargne de mon père contre la mode des cheveux courts,
une hargne si violente que le jour où ma mère avait
fait couper ses cheveux, il lui avait fait une scène mémorable.
- Tu t'es encore coupé les cheveux ! Tu n'es qu'une ânesse
! lui disait mon père chaque fois qu'elle revenait de chez
le coiffeur. " Ane " dans le langage de mon père,
ne signifiait pas ignorant mais grossier ou rustre ; nous, ses enfants,
nous étions " des ânes " quand nous parlions
peu ou répondions de travers.
- C'est encore Frances qui t'a monté la tête, disait
mon père à ma mère en voyant qu'elle s'était
de nouveau fait couper les cheveux ; cette Frances, amie de ma mère,
était fort aimée et estimée de mon père,
entre autres parce qu'elle était mariée à un
de ses amis d'enfance, un ancien camarade d'étude ; elle
avait le seul tort, aux yeux de mon père, d'avoir initié
ma mère à la mode des cheveux courts ; Frances allait
très souvent à Paris où elle avait de la famille,
et elle était revenue un hiver en annonçant :
- A Paris on porte les cheveux courts. A Paris la mode est sportive.
- A Paris la mode est sportive, avaient répété
ma mère et ma sur tout l'hiver, en imitant l'accent
de Frances qui ne savait pas rouler les r.
Elles avaient raccourci toutes leurs robes et ma mère s'était
fait couper les cheveux ; ma sur, qui avait de splendides
cheveux blonds, longs jusqu'aux reins, n'avait pas osé le
faire à cause de mon père.
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